‹ Contes vrais [microforme] (volume 2)Chapitre 27 sur 39 · MY · texte numérisé non relu

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rares intervalles dans la maison de son ancien

promis. Eile se souvenait peut-être d’une grande joie ; elle avait gardé, bien sûr, le souvenir d’une grande douleur. Au reste, la femme de Célestin ne la recevait plus comme autrefois ; elle la traitait même un peu rudement.

Un soir du mois de septembre, un de ces beaux soirs d'automne qui gardent tard les doux effluves d’une journée chaude et les lueurs merveilleuses du soleil disparu, il y avait chez Célestin Graindamour une de ces tapageuses % épluchettes ”, dont le souvenir réjouit encore ma mémoire fatiguée.

Les voisins étaient venus, les voisins et les amis. On vidait le petit verre, on mangeait les épis rôtis à la braise ou bouillis dans l’eau, à pleïn chaudron. Les fouilles déchirées formaient des amas bruissants et moelleux où se roulaient les enfants ; les aigrettes dorées s’étaient accrochées aux boutonnières comme de:

décorations royales. Célestin avait dépouillé sa noire mélancolie. Il s’abandonnait à la

ga'eté comme pour s’étourdir ou reprendre ] s heures perdues. Souvent ainsi l’âme ce dégage d’une longue tristesse pour s’élancer étourdiment vers le plaisir. Inconstante et inquiète, elle vole au hasard vers le mal ou Île bien, si la foi ne la guide pas. Pauvre âme humaine, niystérieuse étincelle de la Divinité qu'un souffle mauvais a jetée dès le commencement en dehors du céleste foyer, pauvre âme, tu lourbillonnes au caprice des passions, dans un ciel souvent obseur, mais tu laisses un trait de feu dans la nuit désolée, ear tu es lumière, et tu viens te perdre au brasier divin, si tu crains la justice, si tn espères en Ji miséricorde ! ;

Pendant la soirée, Trefflé Lépire, le frère d’Henriette, vint trouver Célestin Graindamour, pour savoir s’il avait vu la pauvre simple, Elle était partie depuis deux jours, et lon avait peur de la trouver morte quelque part. Célestin lui dit qu’elle n’était pas venue. Mais un petit garcon du voisinage affirma l'avoir aperçue, au coucher du soleil, sur le haut de la falaise. Elle était assise sous un arbre, T1] l'avait bien reconnue, à son chapeau

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de paille grand comme un parapluie et à sa robe blanche comme un surplis de curé.

Treflé avait peine à croire qu’elle ne fut pas entrée dans la maison de Célestin. Il ne savait pas qu'on avait peur d'elle maintenant et qu'on la tenait à distance. Célestin ne voulait pas lui dire que sa femme se montrait jalouse et la recevait mal, crainte de le chagriner ou «être obligé de parler trop. Il ne voulait pas tout dire.

Une femme se hâta de supposer qu’elle pouvait bien se précipiter du haut du cap... Elle devait être fatiguée de la vie... Et puis, elle ne savait plus qu’il faut prendre soin dc son existence, même quand c’est pour souffrir ; que le bon Dieu qui nous la donne a seul le droit de nous l’ôter...

Trefflé s’éloigna suivi de deux ou trois petits garcons que la curiosité poussait tout autant que le désir d’être utiles.

Il ne trouva pas sa soeur. Elle n’était pas tombée sur la grève au pied de la falaise, Il l'avait appelée en vain. Il pensa qu’elle s’en retournait par les champs, son chemin de pré-

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dilection. La nuit était belle et c'était un plaisir de marcher sous les étoiles.

On ne s’inquiéta pas davantage de l’infortuñée, Le rhum couleur d’ambre remplit les gobelets et l’“épluchette” reprit son entrain et sa tapageuse gaieté.

Minuit venait de sonner lentement à la grande horloge de faux acajou. debout dans un coin de la salle, avec ses trois pommes d’or sur lä tête, quand un petit garçon entra subitement pour dire qu’on allait avoir de l'orage. le ciel était affreusement noir, et des lueurs sinistres rayaient l’horizon.

Au même moment un grondement sourd fit trembler les fenêtres. Ceux qui ne demeu- ‘aient pas loin se levèrent pour partir, mais un éclair fulgurant les repousa dans la maison.

Les femmes jetèrent un cri d’effroi.

— Ne sortez pas, c’est dangereux, assuraiton.

Quelques-uns cependant se sauvèrent en courant.

Bientôt le ciel se transforma en une fournaise ardente ouverte de tous les côtés. Les éclairs

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brülaient les paupières et tous les objets s'illuminaient de lueurs plus vives que les feux du soleil, pour s'envelopper ensuite d’un voile de ténèbres plus sombre que la nuit. La foudre éclatait avec un fracas terrible. La pluie se mit à tomber par larges gouttes d’abord, et mollement ; mais bientôt le nuage creva et le torrent se précipita sur les toits, sur les arbres, sur les chemins, partout, ajoutant aux éclats de la foudre un grondement plein d'horreur...

Madame Graindamour ouvrit un placard et prit une chandelle enveloppée dans un papier blanc. C’était une chandelle bénite le Jour de la Purification. Elle la fixa dans le chandelier de cuivre et l’alluma pour éloigner le tonnerre.

On causait tranquillement, un peu terrifiés et pour chasser la peur, quand soudain la porte s’ouvrit et une voix cria :

—Célestin, ta grange brûle ! ... Le tonverre !... -

C'était Pierre Audet, le premier voisin, un de eceux qui étaient partis dix minutes auparavant.

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—Ma grange ! clama Célestin, bondissant de son siège,

Tout le monde s’élança dehors, sous la pluie et le tonnerre,

La grange brûlait, Une belle et longue gran- “e, pleine de foin et pleine de grain. Du blé, je ne sais combien de lourdes gerbes !... De l'avoine, la plus belle que le javelier eut jamais coupée !... Des pois aux gousses renilées 1... De l'orge comme des grains d'or !... Et le seile blanc comme la neige !... Et le sarrasin dont l’arome se répandait jusque dans la bergerie, à l’autre bout !... Jamais la récolte n’avait été si belle, Et les voitures sous l'abri !... Et les instruments d'agriculture !... les herses, les charrues, les rateaux !... Aurait-on le temps de tout sauver ?...

La vaste toiture n’était plus qu’une im- .

mense nappe de flammes qu’un vent subit agitait comme des panaches d'enfer dans les ténèbres du ciel. |

—Sauvons le moulin à battre ! cria Célestin... Il est ici,

I] montrait une grande porte rouge dans la façade blanche...

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—Sauvons le moulin ! répétèrent tous les hommes en se précipitant.

La porte s'ouvrit et une bouffée de flamme, dans une épaisse fumée, les arrêta soudain. Célestin cria de nouveau :

—Courage, mes amis ! courage !

Au même instant un appel lamentable s'élève du fond de l'aire :

— Célestin ! Célestin !

Et une forme étrange, un spectre de feu se précipite vers mon ami. Il pense au fantôme de la maison hantée... Deux bras nerveux et brülants entourent son cou mouillé par l'orage, et deux lèvres de feu se collent à ses lèvres et les consument dans la douleur et l'amour...

Il roule sur la terre humide, à la porte de la grange, avec le fantôme. On se hâte de le relever. Le spectre le tient toujours dans ses embrassements mortels.

C'était Henriette la folle ! Elle avait cher ché là un refuge contre l’orage, elle va la mort, le seul refuge contre les dés peéruices de la vie. |

Célestin sentit, cette fois, sa raison chanceler,.,

Il crre tristement en ces lieux où naguère il étalait ses richesses et sa félicité. IL mourra bientôt... Peut-être ne sera-t-il plus demain...

Décidément j'ai eu tort de l'appeler chanceux.

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