SANG ET OR
Un soir, je racontais histoire de 1 hantée à mes vo:sins : le bonhomme Chénard, le vieux Blais, le vieux Letollier, le père Ducap Et plusieurs autres.
a maison
Cela les amusait assez, mals ils paraissaient sUSpecter un peu mon honnéteté de raconteur, et ils me décocha‘ent tour à tour, pour lacquit de leur conscience, de petits traits malins qui faisaient rire
tout le ioude et
me chatouillaient désagréablement.
Je n’en laissais rien voir. Je sais dissimuler comme un vrai diplomate.
Cependant, le père Ducap devint tout à coup fort pensif, Il semblait ne plus rien entendre. Quand j'eus fini, il se leva, et lentement, d’une
voix grave que faisait vibrer l'émotion :
—Je connais, moi, dit-il, ce qui s'est passé dans cette maison du bois du moulin... Jo sais quel spectre la hantait et quel crime fit descendre sur elle Ha malédiction de Dieu.
Ï1 garda le silence un instant. Nous étions tou: fort surpris, car il m'avait jamais parlé da ces choses. D'ordinaire on se hâte de dire ce que Pon sait. Il en est même qui disent ce:
qu'ils ne savent pas. Il avait eu sans doute qucique bonne raison pour se taire.
—(C'est que moi, reprit-l, je ne croyais ni au hibou fantastique, ni au fantôme expansif de la masure... Les ricanements et les plaintes des
trépassés ne m'ont jamais empêché de dormir.
Mais si ce que l’on vient de raconter est vrai,
je n'ai plus qu’à m’incliner.
Je vous jure que c'est vrai, affirmai-je avec aplomb.
Il parut réfléchir un moment encore, puis il ajouta :
—I1 est toujours pénible de dire du mal des autres, et surtout des siens.
Comment ! fit-on très étonnés, vous voulez
Fe.
vous amuser à nos dépens... Vous n'êtes pas dé la famille de ce damné.
—Je suis de la famille de ce damné. ma's par aiinee, et c'est encore trop, avoua-t-il.
Puis, comme fortifié par cet aveu, il conti.
nu :
-— Enfin, ce n'est pas ma faute, c'est le hasard, 'ivraie se mêle au bon grain, les charduns poussent au milieu des fleurs, Quand :l s'agit des âmes et des conselonces, des vertus et des vices, c’est le bon Dieu qui fait le triage, et il le fait bion.
Nous le prions alors de raconter cela... de dire tout... Nous sommes des gens d'honneur, et capables de garder un secret quand c'est nécessaire,
Pas ce soir, demain, répond-il. T1 fant que je me recueille un pen. Bien des choses S’effacent de ma mémore maintnant s nt puis, je ne sais pas sil est bion opportun de réveiller des souvenirs mauvais, et de raconter la vie de ceux qui n’ont pas craint le Seigneur,
Le lendemain, dès après le souper, nous
étions tous assis dans nos fauteuils de frêne.
les uns à demi-perdus dans l’ombre des angles, les autres se profilant dans un cerele de pâle lumière, à une petite distance de la table où brûlait mélancoliquement une lampe de verre. Nous causions spectres, fantômes et revenants, en attendant le vieux voisin qui devait nous renseigner sur les habitants de Ia maison hantée. Il tardait. Peut-être ne voulait-il plus parler. Son secret mourrait avec lui... Le puèle grondait sous “ lattisée ” d'épinette souge... sous l’att'se, si vous l’aimez mieux.
Tout à coup, on entend craquer la neige sous des pieds pesants, à la porte. C’est lui, le bon vieillard. Il entre. Nous échangeons les cordialités ordinaires. Il suspend au erochet de fer son casque et son capot d’étoffe grise, réchauffe au poëèle ses mains frileuses, -et vient s'asseoir près de la table, en pleine lumière, Nous voulions ne rien perdre des impressions de cette honnête figure de vieux. Nous étions très attentifs, très anxieux. Un latiniste dirait :
“Conticuere omnes, intentique ora tenebant; »
Inde toro pater Aeneas sic orsus ab alto :
a HOh
Vous vous souvenez des premiers vers du s@cond livre de l'Enéîde 2...
Ï n'y avait pas chez nous de reine malhoureuse, toute pamée d'amour 3 il n'v avait que les bonnes ménagères du voisinage, bien abri: tés contre le: tempêtes du e6eur par le soin des imarmots, les oraisons jreulatoires et les
soixante et quinze ans du nouval
Enée,
Le père Ducap toussa trois fois, se ermoa sut sa chaise et commenca en ee: termes :
—Ce dumné était mon oncle !...
— Votre oncle ? fit-on épouvantés 7...
— Mon père et lui avaient épousé les deux socurs, deux jeunes filles assez jolies et fort avenantes, disait-on, mais do caractères tout à fait différents. Ma mère était douces et cha ritable, l’autre, dure et avare. On est toujours cruel quand on aime j’argent.
Les deux mariages eurent lieu un même matin, dans l’église de Sainte-Anne de Beaupré, C’est de Sainte-Anne que vienront ms ancétres maternels, Mon père, lui, était de
lle d'Orléans. l’île des sorciers, comme on l'appelait jadis.
Mon oncle Michel Babylas n'avait pas de parents dans nos environs. Il se disait originaire des vieux pays. Même, il affirmait descendre en ligne indirecte du grand prêtre ITahan, qui s'était si fort moqué de Jésus, C'étaih du badinage, vous comprenez ; il ne pouvait pas montrer ses parchemins., Mais ce qu’il au- “ut bien pu faire, par exempte, c'eut été d2 crucifier le doux Sauveur du monde,
Il était petit, bronzé, très vif et grand parleur. Il s'était fait marchand forain, et parcourait nos paroiss?s, sa pa@tille sur le dos. Ce fut dans l’une de ses tournées d’affaires qu'il fit connaissance de mademoiselle Lucie Dupincourt, la soeur de ma mère.
La jeune fille se sentit fière d’être remarquée, et répond.t aux avances galantes de cet étranger, Imprudente qui repoussait l'amitié d’un brave garcon de ferme, son voisin, sous prétexte qu’il manquait d'élégance et ne s’exprimail pas avec facilité.
Les époux Babylas n’eurent qu’un fils Un enfant comme les autres pour tout le monde, mais pour eux un petit prodige. Ils le trou-
n cé “4 É
vaient beau, bien fait, pétillant d'esprit, trop fin assurément pour vivre longtemps dans notre pauvre monde, comme si les niais seuls devaient arriver aux cheveux blanes. (Cest vrai pourtant qu'il mourut jeune, mais pas de trop d'esprit,
Il en avait sa part qu'il dépensait peutêtre à faire des sottises, comme bien d’autres... Cependant il ne paraissait pas adonné à la dissipation, et il semblait naturellement bon. Un fruit encore sain sur un arb:e déjà malade. Mais il allait être piqué d’un ver, lui aussi, comme l'arbre paternel, le ver de lambition. Il voudrait faire parler de lui, et pour cela il faudrait des écus. L'argent est le commencement de la sagesse selon le monde, et le piédestal de toutes les grandeurs d’un jour.
Dans nos campagnes, en ce temps-là comme aujourd’hui, il fallait peinuer longtemps pour
emplir d’écus blancs un gousset un peu profond. Il se fatigua d'attendre. Il donna un baiser à sa mère, une poignée de main à son père, et il mit son paquet sous son bras. La mère versa une larme et le père sourit.
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——Ne m'oublie pas, dit-elle, et reviens bientoi,
—Va et fais de l'argent, recommanda le père. L'argent est un levier formidab'e, qui peut soulever toutes les volontés, une huile magique qui adoucit tous les rouages, un argument irréfutable, un vo le qui cache les défauts, un verre qui grossit les vertus... Pauvre, tu n'es rien ; bien pauvre, tu deviens méprisable ; très pauvre, tu n'es qu’un sot. Riche, tu mérites la considération et le respect ; bien riche, tu as tout l'esprit et talent que tu veux payer ; très riche, tu pos-èdes tout le génie qu'une tête humaine peut emmagasiner... et rien n'empêche que tu renifles l’encens de la flatterie jusqu’à pamoison...
Toutes les plumes sottes ou affamée:s t'offriront leurs pointes serviles, et tous les riineurs en mal d'enfant chanteront ta gloire. Et plus tu verseras laumône à la réclame et plus la réclame ajoutera de fleurons à ta cou-
ronne,.,. Va !...
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n- . 11 était déjà loin sur la route qui mène par- il tout. fl le L # % % |!
id 4 A la tombée de la nuît, Babylas et sa femme 4 De 3 venaient s'asseoir au coin du foyer et regar- à #4 L daient mélancoliquement les félines ondula- 1 de 4 tions de la flamme qui dévorait des sarments 1 bé à résineux, et ils semblaient se complaire dans W 4 la morne solitude de leur demeure. Is convera LÉ saient par monosylabes, soit paresse de l'esprit en 1 soit caprice de la voix. Ils se devinaient ou ils él L se dédaignaient.
ne À Lui, il fumait à longues bouffées un tabac et à mordant ; elle, le menton penché sur sa grosse la poitrine, elle faisait Jouer les aiguiiles de son tricot. Puis, dans leur égoîsme, ils envelopf- 1 paient lâtre d’un regard Jaloux et Jui tenri- ‘ daient plaisamment leurs membres un peu fri- Et à lcux.
ui Ë Il y avait de la tristese au fond de leur u- * âme, Il y avait aussi de l'envie, ear ils étaient
chagrins de la félicité des autres, ne disaient
de bien de personne ct ne songeaient à aucune oeuvre de charité,