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Or, il est bon de vous ii ‘e que Jonas Bernier, de la Rivière-Bois-Clair, offrait un grand repas à ses amis. C'était à son tour. Il avait dîné chez Louis Daigle, la semaine précédente, soupé avec les Trébert quelques jours après, réveillonné dans la famille Poudrier ensuite ; partout enfin où l’on avait festoyé un brin, pendant le carnaval, il avait eu sa place à table, et n'avait pas boudé la cuisinière.
Et le carême arrivait. Les petits enfants s’imaginaient apercevoir sa face blême dans les vitres fleuries de givre. (C'était le souper du mardi gras. Un souper joyeux et tapageur.
Le bruit des couteaux et des fourchettes sur les assiettes de faience, le tintement des cuillers sur les bols, la sonnerie des verres, les apostrophes, les refrains, les éclats de rire, tout cela se mélait pour faire la plus étourdissante des musiques et le plus original des tintamarres.
C'était un regain de folle gaieté à la veille du icûne et de la pénitence, | Marguerite entra.
Elle venait du village Voisin, et sa voiture, trainée comme toujours par son boeuf docile, était remplie de provisions. Les mains < ‘étaient ouvertes, la bienfa:sance n'avait pas lésiné,
Elle souhaita le bonjour aux hommes et aux femmes, et sa voix rauque se perdit dans les quatre coins de la salle, Il y eut un moment de silence,
—Î fait meilleur ici que dehors, remarquat-elle en déboutonnant sa capote.
— Viens t'asseoir près du poèle, lui dit Jonas, en hiver le poèle vaut mieux que le soleil,
—Et si vous avez faim vous mangerez, ajouta Madame Jonas, par prévenance et pour la mettre de bonne humeur.
—Et si elle a soif elle boi ‘a, continua l’un
des convives, en riant.
—Et elle chantera, fit un autre.
—Et elle dansera, continua un troisième.
Chacun disait son mot et le rire résonnait comme une cymbale. Personne n'avait peur.
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La vieille jamaïque soutenait les courages.
Marguerite répliqua d’un ton mauvais :
— Vous autres, pesez bien vos paroles et n’essavez pas de vous amuser à mes dépens. . . Rira bien qui rira le dernier.
Cependant le joueur de violon lui demanda par bravade :
—Veux-tu danser un menuet, je vais mettre mon instrument d'accord ?
—Mets-toi donc d'accord avec ta femme, lui répondit-elle durement, ce sera mieux.
Puis, s’adressant à Jonas Bernier, elle ajouta :
—Jonas, ne me laisse pas insulter dans ta maison, sinon tu le regretteras.
Mon onele, qui se trouvait parmi les convives, lui dit d’un accent paternel :
— Marguerite, on ne se fâche pas aujourd’hui, mais on rit, badine, et s'amuse, car c’est le mardi gras. Demain, on se couvrira de cendre, on deviendra poussière et on dira : “ Meà culpa ” . . .
—Des “ Meû culpà ”, interrompit la virago, ça ne m’a jamais défoncé la poitrine.
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—Je le savais, affirma mon oncle, d'une voix onctueuse.
—Au reste, ça se voit, fit un écho.
Les jeunes gens passèrent avec le joueur de violon dans une pièce voisine et la danse commença, vive, leste, entraînante. Jonas Bernier sc mit à pérorer. Il avait de la langue, 11 parla longtemps à tort et à travers. Des éclats de rire S'élevaient quand il disait quelque chose de drôle, et s’il devenait ennuyant, on entendait le inurmure des conversations intimes.
Quand il vit qu'on ne l'écoutait plus, il prit un verre et dit à Marguerite :
— Marguerite, approche.
—Pourquoi ? demanda-t-elle.
— Tu do's avoir soif, tout le monde est altéré ce soir ; tu dois avoir froid, 1 vent est sec ef coupe comme une lame de couteau ; tu dois avoir faim, le grand air aiguise l'appétit . ..
Il fit couler dans le verre un filet de rhum d'or, La rude femme s’avança près de la table,
la main tendue, la lèvre frémissante.
Pierre Blais, le tanneur, prit un gobelet d'étain et le remplit aussi,
—Je trinque avec Marguerite, annonça-t-il.
—J’ai déjà trinqué avec de plus drôles que toi ; n'importe, je n’ai pas de rancune, repartit la mégère en souriant.
La vue de la liqueur réchauffante l’adoucissait, Le verre et le gobelet se touchèrent Joyeusement. Alors le jeune tanneur se tournant lentement vers les convives, clama d’une voix solennelle :
-— À Ja santé de la jeune et tendre Marguerite-le-bocuf !
À peine avait-il lâché le mot, que le verre de Marguerite lui écorchaïit Poreille cet allait sa briser en mille éclats, avec un tintement clair, sur le mur tout blanc. Une bordée de jurons suivi de près. Ils défilaient encore, les jurons, quand retentit un beuglement formidable.
—C'est le boeuf de Marguerite qui chante ses ennuis, fit une voix moqueuse.
—C’est un avertissement, répliqua la vieille fille . . . On cherche le bonheur, on trouve la peine . . .« Que ceux qui peuvent comprendre comprennent.
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—Ce n’est toujours pas le ciel qui parle par la bouche de ta bête, observa quelqu'un, . .
— Alors ton boeuf a le diable au corps, remarqua Pierre Blais.
—Et tu l’attelles à ton traîneau, . , 11 pourrait te mener loin, dit Trébert.
—Où vous irez tous un Jour, répondit Ja femme exaspérée,
Plusieurs riaient. Elle reprit :
—Les rires se changeront en pleurs, Souviens-toi de cela, Pierre Blais ;s et toi aussi, Adèle Dubé, souviens-toi de cela. . .
Or, Pierre et Adèle étaient des amoureux pour le bon motif. Ils devaient se marier entre les foins et les récoltes. Cette menace de la vieille hère les troubla.
Une lueur parut dans les fenêtres.
—C’est une cheminée qui flambe, supposa la femme Abel.
Quelques jeunes filles se mirent à sratter le givre des vitres pour voir dehors, Alors une voix tremblante se fit entendre :
—Apportez de l’eau bénite !
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—De l’eau bénite ! répéta la femme de Jonas.
Et elle courut prendre une petite fiole suspendue au chevet de son lit.
— Pourquoi ? demandait-on tout surpris.
On se précipita dans les châssis et vers la porte.
Le blanc rideau de frimas qui voilait les fenêtres, laissait passer des lueurs indécises et molles. Seuls les dessins canric'eux de la gelée sur le verre, fougères et ramilles, brillaient d’un éclat vif, et paraissaient des bruyères en feu. Cependant les bouffées de chaudes halcines eurent vite fondu les jolis tableaux, et plus d’un oeil curieux se colla sur les vitres froides. Quelques femmes reculèrent épouvantées.
— C'est le démon, disaient les unes.
[1 porte des cornes de feu ! remarquaient les autres.
La colère de Marguerite va tomber sur moi, gémit Adèle Dubé . . . Je sens que je suis sa victime... Mes amours seront malheureusces !. . . Mon mariage ne se fera peut-
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être jamais !. . , , Mon Dieu ! que va-t-il m'arriver Ÿ
—Comme aux autres, va, prends courage, fit, d'une voix grave, la mère Poudrier, une bonne vieille qui ne se laissait pas désemparer du premier coup.
Mon onele Placide s'était préc:pité dans la porte en criant :
— Le taureau de Margucrite est possédé !. ..
Le vaillant animal paraissait enveloppé d’un nimbe de feu, et son poil roux sombre se détachait singulièrement sur un fond de vive luriière, Il semblait aux hôtes épouvantés de Jonas un holocauste sur un bûcher, Il ne brûlait pas cependant. 11 n’y avait pas de flamme, mais seulement une lueur aveuglante, La neige prenait une teinte de sang, et les reflets de l'étrange foyer se fondaient avec les étoiles dans le ciel limpide.
Chose horrible, l'animal ensorcelé se prit à danser sur la glace rouge que le vent balayait, et ses pieds de corne imitaient par leur cadence le rhythme rapide des danseurs dans la maison en fête ; et sa longue tête muselée secouait
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l.4 boucles de sa bride comme des castagnettes infernales.
Il est sûr que la surprise, la peur, l’ignorance ajoutaient des couleurs au tableau et lui donna.ent un piquant relief,
La scène diabolique ne dura pas longtemps, ct bicntôt tout rentra dans le silence et les ténébres. Les étoiles continuèrent à scintiller dans le bleu profond de l'infini, la neige reprit <a blancheur d’argent, et le boeuf demeura immobile sur son miroir de glace.
Quand tout le monde fut entré, Jonas s’apvrecha de Marguerite et lui dit sur un ton fort grave :
—Sorc.ère, jure de renoncer à tes pratiques coupables, ou sors d’ici et va rejoindre ta bête.
—Tu n'as pas besoin de sortir pour rejoindre la tienne, toi, répliqua-t-elle brutalement.
Ce fut un immense éclat de rire.
Satisfaite de l’émoi qu’elle avait causé sans ie vouloir, contente surtout de la malice qu’elle venait de décocher à son ami Jonas, elle se boutonne, enfonce son casque sur ses oreilles,
fourre ses mains dans ses mitaines el part en maugréant.
Quand elle fut au bout du village, el'e aperçut, dans la route qui conduisait chez elle, un spectacle étrange. Les petits cèdres aux branches en éventail, les petits sapins à l’écorce embaumée, plantés deux à deux le long du chemin, brâlaient en crépitant, et leurs têtes se penchaient comme des chevelures de flamme sur le blanc manteau de la neige,
Elle s'arrêta d’abord. Elle eut peur, elle qui tout à l'heure voulait effrayer les autres. Elle pensa aux feux-follets, à la chasse-galcrie, aux boules de feu qui tombent du ciel : mais les feux-follets sont petits, légers, remuants, et ne s’accrochent pas aux branches des arbres ; la chasse-galerie passe dans les nuages avec des Jappements et des cris ; les globes de feu ne tombent pas du ciel pour brûler les sapins, mais bien pour avertir les gens de leur mort.
Alors c'était de la sorcellerie. Le diable sa mêlait donc de ce qui ne le regarde pas. Il
existait donc, le diable, et il pouvait jouer de vrais tours aux hommes, . .
Élle allait toujours et tremblait en passant devant les touffes enflammées. Elle tremblait pour elle-même et pour son animal, Qui sait si le feu maudit n'allait pas les consumer lun et l’autre ?
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La plupart des convives s'étaient réunis à table, mais la gaieté avait perdu quelque chose de son éclat. Les femmes suitout, plus créduies et très portées vers le mystérieux, ne faisaient plus sonner, dans le concert rustique, leurs notes d’ordinaire si pittoresques et si charmantes.
Adèle Dubé, frappée d’une terreur singulière, se disait réellement ensorcelée, et son fiancé n’était pas loin de le croire, tant il avait peur de ne pas être heureux au moment fixé pour le bonheur. Madame Jonas Bernier aurait bien voulu que Marguerite ne fut pas venue ce soir-là, et elle se répandait en lamentations.
—Bah ! remarqua mon oncle, Marguerite est moins dangereuse qu’elle ne voudrait l’être.