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ment laisser sa vilaine dépouille. Mon oncle demanda à la femme qui la soignait :
—Kst-elle en règle avec le ciel ?
Les yeux de la moribonde s'ouvrirent. Il y avait encore de la malice au fond, et ils ne paraissaient pas sur Je point de se fermer pour toujours,
—Oh ! gémit-elle, le bon Dieu ne me reprochera toujours point de m'être occupée des aHaires des autres,
La voisine dit tout bas :
— Elle ne se soucie guère d’avoir le prêtre.
Essayez done de la faire consentir.
Mon onc'e se pencha sur le chevet enfiévré :
—Veux-tu que nous allions chercher le curé, ina boune Marguerite ? demanda-t-il.
— Pourquoi le curé ?
— Pour t'ouvrir la porte du ciel . . .
—Je l’ouvrirai b'en toute seule , . .
Elle se tourna vers la ruelle du lt en ébauchant une vilaine grimace. Bélanger dit :
— [1 ne faut pas la laisser mourir comme
cela. Nous allons casser une croute en:emble et ensuite, j'irai chercher le prêtre. Il s’y en-
tend à débarbouiller les consciences malpropres.
Les deux amis sortirent, Alors mon oncle s'exeusa. Il n'accepterait pas le morceau de pain, mais allait plutôt continuer sa route . Il avait une idée, Le boeuf de Marguerite le hantait. Si la vieille hère perdait la vie, le vieil animal devait perdre son pre:tige. I] fallait en finir avec la superstition . , .
— Nous nous reverrons tout à l'heure, ditil en s’éloignant.
Il se dirigea vers la demeure de son beaufrère, à la tête de la route. Un quart d'heure plus tard, il longeait le fossé de ligne, à une petite distance du chemin, marchant à grands pas et tenant à la main quelque cho:e que je ne saurais définir.
Il avait plu. De gros nuages lourds sem-
blaient peser sur la cime des arbres, et la nuit descendait vite sur les champs. Olivier Bélanger partit au trot de sa jument grise, une bonne bête. Les sabots ferrés tombaient en me- Sure dans la vase et les flaques d’eau. La boue
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Damme one à age
volait, l’eau ruisselait, mais rien n’était visible.
Il songeait à sa malheureuse voisine, dont les heures paraïissaient bien comptés. Il se demandait quelle responsabilité pouvat avoir aux yeux d'un Dieu souverainement juste, une créature si peu soucieuse de ses devoirs, mais jetée depuis l’enfaice dans une voie fatale, capable de lutter pour un morceau de pain, mais sans force pour les combats de l’esprit et sans humilité dans les choses de la foi . . .
Et sa pensée glissa tout naturellement de la femme étrange au docile animal qui était devenu son fidèle compagnon. Le boeuf renommé devait être selon sa coutume, au pacage, le long de la route. C'était dommage que ses cornes ne fussent pas allumées, pour chasser un peu les ténèbres et montrer les ornières . . .
Il arrivait au ruisseau. Les pieds du cheval et les roues de la calèche firent ré:onner les pièces de cèdre du petit pont. Auss tôt, de la lisière du bois, un peu en arrière, un beuglement répondit. Bélanger ne put se défendre d’une certaine souleur.
—Maudite bête ! cria-t-il, pour se donner de la contenance,
Un instant après, le boeuf de Marguerite
s’'élança sur la route, les cornes surmontées d'un panache de flammes. Bélanger, tout instinctivement donna un coup de fouet à sa Jument qui partit au galop. Mais aussitôt, mon oncle lui crix de lattendre. Il rougit de sa poltroïnerie et arréta sa bête.
Les deux cornes flamboyantes approchaïent.
Il entendait un Diétinement dru dans la boue. L'animal courait. Il arrive, se heurte à la voiture, pousse un eri auque et demeure immobile. Mon oncle le tenait sûrement au moyen d’un fort licou de cuir,
— Que diable est ceci ? demanda Bélanger.
—La fin de la comédie, répondit mon oncle,
Le boeuf les regardait avec de grands yeux épouvantés, en secouant ses cornes de feu.
Alors les bois entendirent un long éclat de rire et la jument tressauta dans son brancart.
Sans perdre de temps, car le salut de Marguerite pouvait être compromis par un retard, les deux compères attachent à la voiture le
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boeuf jadis ensorcelé et reprennent au petit trot leur voyage de charité.
Quand ils traversèrent le village enveloppé d’ombres épaisses, les deux cornes qui flambaient toujours jetèrent sur les arbres et les maisons de sinistres lueurs. Le village s'émut, s'agita, se précipita vers la place de l’église où le fantôme s'était arrêté.
Les cornes du boeuf roux de Marguerite, enveloppées de linges épais, brûlaient comme des candélabres superbes . . .
Le pétrole venait d’être trouvé et remplaçait déjà l’huile fumeuse des lampes primitives, et le suif de la pâle bougie.
Le merveilleux s’évanouissait. L’intervention de l’esprit mauvais n’était plus qu’une farce. La superstition chère aux simples s’en allait en fumée . . .
Il en viendra bien, désormais, des diables boiteux ou cornus, dans notre paroisse, avant que l’on gaspille l’eau bénite pour les arroser.
Marguerite put faire sa confession, ce soirlà, mais elle ne mourut point. Elle n’était pas mûre pour le ciel. Il y a quelques années, elle
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fut trouvée sur le bord du chemin, à Saint- Basile, de Portneuf. Elle était morte de misère.
Quand P'erre Blais fut convaincu que Île diable ne s'était nullement dérangé pour venir ennuyer les bêtes et les gens, cet que les cornes qui lui avaient tant fait peur étaient des
cornes tout à fait ordinaires, il se hâta de faire bénir son union avec la petite Dubé.
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