BAPTÉME DE SANG
Godefroi Vaudreuil, mon cous'n, était venu m'inviter à un levage, J'aime beaucoup les corvées rustiques, car elles sont de véritables fêtes du travail, Je Supposals avee raison qu'une soirée agréable suivrait la journé» laborieuse, et, par ma vie ! je ne sais pas plu: refuser un plaisir qu’accepter un ennu.
Au reste, j'espérais voir, au chantier, le vieux Désorcy, un patriote d'autrefois, dont la verve m'amusait beaucoup. On disait un mot, un nom, une date : la rébellion, Pap'neau, mil huit cent trente-sept, et il partait comme une fusée, Son patriotisme était encore en ébullition. 11 nous ‘acontait les faits d'arme: dont il avait été témoin, toujours les mêmes, mais de plus en plus beaux et grandissant tou-
mere tonne
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jours , , . Ils avaient l'auréole du passé et le prest'ge de la distance. Les héros de son temps lui paraissaient des demi-dieux, et nous, nous lui paraissicns à peine des hommes. Cependant il nous appelait ses enfants. Mais ce mot plein de douceur avait parfo's de terribles vibrations sur ses lèvres, [IT nous appelait aingl, je 1 ®, À cause de son grand âge et de notre jeunesse ; ou b'en, à cause d’une comparaison «4? fais t in petto ? entre les vertus d'aujourd'hui &i lé: vertus d’antan. Peutètre aussi que cette appellation toute paternelie remplaçait dans sa bouche honnête le vilain juron. Il disait : Mes enfants ! comme d’autres disent : Sacré tonnerre !
Mon cousin “ levait ?” une maison. Le mot ne se dit peut-être qu'ici, mais la chose se fait partout. Durant l'hiver, il avait coupé les pièces de charpente dans le coin de forêt qu’il garde jalousement au bout de sa terre, et les avait charroyées sur place, attendant les beaux jours de l’été pour édifier son nid.
Plus prudent que beaucoup d’autres, il ne défrichait pas son bien tout entier. Il conser-
vait un large abri de verdure pour ses trou:
peaux et ses fontaines. Tl prévoyait les beso!ns de l'avenir : la construction des bâtisses, les
| d clôtures, le chauffage, toutes ces onéreu:es nécessités de notre rigoureux climat.
Il avait voyagé loin, travaillé partout, observé beaucoup. Actif. inte'ligent, hardi, il était allé au devant de la fortune et avait eu le bonheur de la rencontrer . . .
Cependant il n’avait pas oublié le pays : et le souvenir du petit coin de terre béni qui, un | jour, avait été pour lui tout le mond, était | encastré dans son coeur, comme une perle sertie dans l’or. I] était revenu mourir au lieu de sa naissance, Il avait dormi dans le berceau des afeux, il dormirait aussi dans le cimetière où ils reposaient.
Bon nombre de travailleurs étaient à oeuvre, et l’on entendait de loin résonner, comme une fanfare étrange, sous les coups de la hache et du maillet, les morceaux de bois | sonores.
Léandre Martel, un des garcons de Louis, taillait l'ouvrage et dirigeait les ouvriers.
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C'était un gaillard calme, pas empressé du tout, mais qui voyait juste et marchait droit au but. Souriant toujours, il allait d’un group? à l’autre, traçant avec un crayon noir des mortaises et des entailles, donnant des conseils ou dictant des ordres.
Les scies aux dents acérées chantaient en faisant pleuvoir le bran comme une poudre d’or sur l'herbe piétinée. Le carré s'élevait vite avec ses châssis béants comme des yeux vides. Les chevrons furent enfin montés l’un après l’autre, bien appuyés sur les sablières et liés ensemble par des lattes. Le soir, quand le soleil descendit sous l’horizon de montagnes bleues, le comble parut comme un triangle de bronze dans la lumière rose. On cloua sur le pignon un énorme bouquet de sapin, et l'air retentit de mille cris joyeux. à
La table fut dressée dans la vieille maison, entre les quatre pans nus. On avait enlevé les cloisons. Une liqueur excitante coula comme une nouvelle fontaine de Jouvence, et, à l’instant même, tout le monde se sentit rajeunir.
Le père Désorcy arriva souriant.