‹ Contes vrais [microforme] (volume 2)Chapitre 7 sur 39 · ET DR · texte numérisé non relu

ET DR

—< Tardè venientibus ossa *” .. S'écria

Jean Dupont, qui avait fait sa tro'sième. et s'était remis à planter des choux.

Le vieux patriote ne comprit pas, mais il répondit quand même :

—Ah !ça!,...à mon âge on commence à tarder, mes enfants !

La soirée était avancée, et nous allions nous séparer sans entendre une histoire, quand un mendiant entra.

Il était infirme, très vieux, et s’appuyait sur deux béquilles. Tous les regards se fixèrent sur lui. Il demanda un gîte pour la nuit. La maison était petite et déjà trop remplie. La femme de Godefroi lui offr.t à souper, mais le pria d’aller dormir chez le voisin, où les lits étaient bons et l'hospitalité, cordiale. Elle lui parlait avec une grande politesse, et l’on voyait qu’elle avait du chagrin de ne pouvoir

. faire davantage,

Il répondit durement qu'il ne demandait pas du pain, mais un lit. On se mit à le ques-

tionner. Il était de Saint-Césaire, près des lignes . . . Il se nommait Jérôme Dumal, Un drôle de nom, et pas commode à porter, ce semble,

À ce nom, le père Désorcy fit un bond, s’approcha du mendiant et le regarda fixement.

On voya:t frissonner ses vieux membres tout à l'heure immobiles. 11 répéta deux fois avec une évidente émotion et d’une voix sourde :

—Jérome Dumal, mes enfants ! Jérôme Dumal ! . ..

— Est-ce que vous me connaissez ? demanda le mendiant.

Le père ne répondit pas à sa question, mais après une minute d’un silence qui avait que!que chose de sinistre, 1l grommela :

—Je vais vous donner un lit, moi . . . un bon !

Et, se tournant aussitôt vers le petit garcon de mon cousin, qui regardait curieux, il ujouta :

—Va conduire ce pauvre chez moi . . . et qu'on lui donne mon lit.

Craignant de blesser la femme de Vaudreuil,

Pa

il lui dit que ee n'était pas pour lui faire la leçon qu'il agissait ani. [| voyait ben qu'elle ne pouvait héberger cel homme, et lui, il le POUVaIt aisément.

Le petit gurcon sortit suivi de l'infirme,

l'endan quelques minutes, personne ne dit mot. Pour rompre un silence qui devenait embarrassant, mOn Cousin hasarda une petite plaisanterie

—C'omme ça, dit-il,

Vous ne coucherez pas dans votre Lt,

e soir, père Désorcy Pourtant, plus l'oiseau à sa plume.

est Vieux plus :1 tient

—C’est vrai, mes enfants

! répliqua le vieil.

lard, mais pour bien tr

aiter les autres il faut Souvent se maltraiter soi-même.

Pendant que je cherchais un thème quel- "enque, où tout au moins une phrase à défaut d’une idée, i] reprit :

—Je vais vous raconter une petite histoire de mil huit cent trente-sept,

— Une histoire de trente-sept ! répondons-

nous ensemble, en faisant cercle autour de

lui, oui ! oui ! père Désorey, contez, nous écoutons !

Il commença :

En ce temps-là, 11 y avait de la souffrance et de Phumiliation dans nos campagnes. Le nom franeais était honni. La religion de Notre Seigneur n'était pas comprise de nos maîtres. Nous étions tenus en servage ! mes enfants ! , ,. . Aujourd'hui que vainqueurs et aineus sont devenus frères et ne forment plus qu’un seul peuple, on ne comprend guère les luttes et les douleurs d'autrefois.

[ne faudrait pas oublier cependant que la hberté germe dans le sacrifice, grandit par le dévouement, et s’épanouit dans la charité . . .

Nous avons été les premiers ouvriers de la grande oeuvre nationale, Il y avait des hommes de coeur et de génie qui nous guidaient. Nous obéissions . . . Ils étaient les nuages qui s’amoneellent et nous étions les gouttes de pluie qui tombent sur les sillons ensemencés.

A Saint-Césaire, ma paroisse natale, comme

à Saint-Denys, comme à Saint-Charles, comme

bte

à Saint-Eustache, comme à Chambly, le réveil du patriotisme fut admirable ct l'élan des coeurs fut généreux. Il se trouva chez nous comme ailleurs cependant, des timides et des lâches ; mais ils sont oubliés, mes enfants ! ét les noms des braves apparaissent de plus en plus brillants, à mesure qu'ils se dégagent des brumes du passé,

Je fus un des premiers à décrocher le fusil. J'étais pris d'un sngulier besoin de faire le coup de feu, et pourtant je n'étais pas méchant, Une force invincible me poussait, et je ne pouvais pas croire qu'il n'est Jamais permis au peuple d'affirmer son autorité et de revendiquer ses droits au prix du sang. S'il en était ainsi, mes enfants ! comment l'Eglise pour- ‘ait-elle accepter le fait accompli, et s'en faire ensuite hautement la protectrice ? Le mal est toujours le mal, et la prescription n'existe que pour le tribunal du siècle. pas pour la conscience de l’homme.

Plusieurs jeunes gens imitèrent mon exemple ; un de mes amis entre autres, qui avait trompé la surveillance de son père pour

Nos

lui dérober une arme vaillante. Ce père de mon ami était un peu bureauerate et n'aimait point Papineau. Moi je marchais des lieues pour aller l'entendre, mes enfants ! 11 faut entendre parler les hommes ou lire leurs écrits, si on veut les connaître.

J'avais une petite amie, A vingt-cinq ans, le coeur ne demande qu'à s'ouvrir à l'amour, comme une fleur au soleil, Elle m'aimait b'en. Du mo'ns, je le croyais. Les femmes ont toujours l'air d'aimer quand elles ne haîssent paz. Nous faisions des rêves enchanteurs. No: parents unis par une longue amitié, jJouissaient d'une certaine aisance, [ls ne manqueraient pas de favoriser nos voeux . . . Nous aurions notre ma‘sornette au fond d’un jardin, sur le bord de la rivière . . . Quand je viendrais du champ elle essuierait de ses lèvres fraîches non front baigné des sueurs du travail . . .

Nous dinerions en tête-à-tête . . . Nous irions nous asseoir à l'ombre des grands arbres, sur l'herbe épaisse comme un couss'n . . .

J'oute la félicité que rêvent les amoureux de tous les temps et de.tous les lieux, nous

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laurions certainement, me: enfants ! Illusion ! Illusion !. . . Mais J'espère que la jeunesse ne m'entend pas. Je ne voudrais point la détromper. Le rêve seul est beau . , . Au reste, qu'ai-je à craindre ? La jeunesse croira toujours fatalement dans l'avenir, comme le vieil âge regrettera toujours Je passé.

J'avais hâte d'entendre l'appel du clairon et de courir à la bataille. Je voulais me distinguer et venir déposer mes lauriers aux p'eds de ma Dame, comme les chevaliers d’autrefois. J’ava's done deux amours : Ma patrie et ma Dame. Si je regarde bien, j'en trouve encore : Mon foyer, ma famille, ma mère . és Ma mère surtout ! . . . Le coeur est immense et les choses qu'il doit aimer sont sans nombre, * Enfin, je recus le baptême de sang. Un divin baptême, celui-là aussi, mes enfants !

quand c’est pour le droit qne le sang est versé.

C'était à quelques milles de Longueil, visà-vis la propriété d'un nommé Trudeau, si j'ai bonne souvenance, et sous le commandement de Bonaventure Viger, un brave qui s'était improvisé chef,

tés

I] s'agissait d’arracher aux anglais fanfarons Demaray et Davignon, deux des nôtres qu’ils avaient fait prisonniers. Je crois que cet engagement est le premier qui eut lieu à cette époque troublée.

Nous ét ons une trentaine de citoyens occupés à fondre des balles dans la maison du capitaine Vincent, à Longueil, lorsque Viger arriva. Quel vaillant que ce Viger, mes enfants ! . . . Il pouvait tenir un bataillon en échec. Jeune, dévoué, sans peur, adroit, agile, il était partout à la fois . . .

Nous voulions nous battre tout de suite, dans les rues, contre tous les “ Goddam ”, ma's les “Goddam ” juraient de brûler le village si nous faisions un mouvement.

—C'est bien, dit Viger,nous allons leur jouer un tour de notre facon. Les Chouayens vont voir ce que c’est que des patriotes . . . Attendons la nuit.

Elle était lente à venir. Nous avions tant hâte de glisser nos balles neuves dans nos vieux mousquets . . . Enfin, elle arr:va. Nous sortons. Nous passons tour à tour comme une

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