‹ Contes vrais [microforme]Chapitre 13 sur 17 · CON CES · texte numérisé non relu

CON CES

FANTOME a17

— Il reviendra, affirmait Mathias, ne vous découragez point...

Le temps de régler certaines affaires importantes... Vous le reverrez, bien sûr... Il m’a prié de vous embrasser tous, et de vous dire de vivre sans inquiétude...

— Et nous autres qui comptions l'avoir à notre petite fête du foulage ! s’écria la mère Duvallon, en s’essuyant les yeux avec le coin de son tablier.

LEZ

En ce temps-là la vie des champs était plus rude qu'aujourd'hui, mais elle était plus belle, Les rapports entre les voisins étaient plus intimes ; les mœurs avaient encore quelque chose de Patriarcal, La paroisse était une grande famille tenant feu et lieu un peu partout, à la “ grand’.

côte” et dans les « concessions,” sous l'œil du curé et des vieillards,

L'industrie dormait. La machine n’avait Pas remplacé les bras et la corvée flo-

rissait. Non pas la corvée humiliante et lourde de la féodalité, qui taillait le peuple à merci, mais la corvée de la liberté chrétienne, qui s'empresse à secourir la souf france.

Et parmi ces petites fêtes du travail, le foulage des étoffes de laine n'était pas sans originalité.

La mère Duvallon, qui portait allègrement ses soixante années, avait filé bien des aunes pendant les longues soirées de l’automne. Et toujours, pour accompagner le grondement du fuseau où se tordait le brin soyeux, un refrain d’ancienne chanson avait voltigé sur ses lèvres. Joséphine, debout devant le métier bruyant, avait tissé les étoffes nouvelles. . Le bourdonnement du rouet, le claquement des marches sous des pieds vaillants, la course étourdissante de la navette sur la chaîne, le choc vif et dur des lisses sur la trame, tout cela avait rempli la maison d’un bruit singulier, ct ceux qui passaient devant la porte se dé:

tournaient pour voir un peu les bonnes ouvrières, et mieux entendre les joyeux échos du travail,

Maintenant plusieurs Pièces d’étofte, roulées avec soin et recouvertes d’un drap, à cause de la poussière, attendaient, au grenier, l’heure du foulage, Elle arriva.

Quand les invités entrèrent, le grand chaudron pendait à la crémaillère, audessus d’une flamine vive, dans la vaste cheminée de Ja cuisine. Dans cette ardente Ineur du brasier, avec sa robe de suie, il paraissait plus noir, L'eau dont il était plein commençait à frissonner sous les rayons de la chaleur, et une buée légère, bientôt évaporée, cachait à demi le crochet de fer et les pièces enfumées de antique instrument. Dehors, sur des foyers de cailloux tout étroits il y avait des feux de sarments qui pétillaient, et, sur ces feux, dans plusieurs ustensiles, l’eau bouillante chantait aussi.

Une auge longue, profonde et large Comme un canot de voyageurs, occupait le

milieu de la pièce ; et, tout près, à l’un des bouts de cette auge, on ava:: ,'cé un dévidoir solide. Des bâtons 4: merisier ou de bouleau, dépouillés de :2ur écorce, durs et pesants, étaient rangés le long de la cloison.

Mathias ladrol était venu l’un des premiers. Il lui tardait de voir Joséphine et de lui dire comme il l'avait trouvée jolie, le dimanche précédent, quand elle avait fait la quête, à l’église, pour la cha

pelle de la Sainte Vierge. Il n’était pas, tontefois, sans éprouver un serrement de cœur, en songeant qu'il faudrait parler encore de Jean-Paul, son compagnon demeuré là-bas,

-— À l'ouvrage, mes enfants, commanda le père Duvallon, voici les pièces d’étoffe qui descendent du grenier.

— Que ceux ‘qui ont de bons bras prennent les rames, ajouta madame Duvallon, en montrant les rondins sans écorce, qui faisaient des lignes claires sur le bleu sombre de la cloison.

La première pièce se déroula lentement et descendit dans l’auge pleine d’eau.

— Au nouvel arrivé, au voyageur des “pays hauts,” l'honneur de comir : ncer, Proposa Pierre Beaulieu, Je premier voisin,

Un murmure approbateur suivit.

Mathias Padrol alla prendre un des plus longs gourdins, et vint se placer auprès de l'auge. D’autres firent comme lui. Ils étaient six, trois d’un côté, trois de l’autre. Ils formaient la première « escouade.” D’un bras nerveux, avec leurs bâtons, ils Poussèrent de-ci de-là, dans l’auge profonde, le tissu neuf qui s’imbiba d’eau chaude, ct devint trèe lourd.

ls chantèrent des “chansons à la rame,” des chansons aux refrains cadencés que toutes ies voix répétaient, et leurs bâtons, en poussant l’étoffe, s’enfoncèrent dans l’eau comme des avirons. Quand ils les relevaient, des gouttes brûlantes ruisselaient comme des colliers de perles, avec un bruissement clair.

— Drôles de canotiers, qui se tiennent debout en dehors de leur canot, et plongent leurs pagaies en dedans, fit une jeune fille, avec un éclat de rire.

— C'est qu'il n’y a plus d'eau dans la rivière, depuis que le père Chiniquy a prêché la tempérance, répliquan lun des “ fouleurs.” y

— Si les jeunes filles venaient nous aider à ramer, la barque irait plus vite, observa un autre,

— Et l’aviron pèserait moins, affñrma un troisième,

Quelques jeunes filles, des plus rieuses, s'empressèrent de mettre leurs mains blanches sur les pagaies d’un nouveau genre, et l’étoffe roula dans sa couche humide avec un élan rapide. Des couplets d'un mouvement plus vif accompagnèrent le murmure de l'eau tourmenut Il y avait des moments de repos, Pris, d’autres jeunes gens s’approchaient, à leur tour, de l'immense vaisseau où trempaient les

itunes de drup neuf, et continuaient avec ardeur l'ouvrage commencé.

On avait jeté, dans l'eau chaude, quelques morceaux de savon fait à In lessive, et des bulles où Ss'allumaient de douces Ineurs semblaient sourdre, comm des étincelles, du fond noir de l'auge, et vne écume légère et blanche s'attachait, comme une dentelle fragile, aux longues Parois,

Parfois une aigrette humide se dé.

tachait du tissu violemment secoué, et venait s’abattre sur une robe rose, où eur un gilet noir, Des rires éclataient, et ]n robe ou le gilet s'en allaient se sécher poétiquement à la flamme du foyer,

C’est ainsi que Mathias et Joséphine, robe et gilet largement éclaboussés, s’ap- Puyèrent au manteau de la cheminée. La flimme ondoyait, les vêtements séchaient, et les cœurs se réchauffaient, Tous les foyers bien attisés Peuvent incendier Jes ‘mes, sans brûler leur chétive enveloppe,

Sur le grand dévidoir lentement tourné

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par des bras fermes, les aunes d’étoffe s’enroulèrent, trempées, chaudes, fumantes, et l’eau tombait en gouttes pressées, comme d’un nuage qui crève.

Des femmes, un balai de cèdre à la main, essuyaient à mesure les ravages de l’ondée, et le plancher, sous le frottement des branches odorantes, prenait les clartés douces d’un brouillard au lever du soleil.

Au travail, succéda le plaisir, un plaisir fait de danses qui roulaient comme des tourbillons de chansons lancées -à plein

gosier, de causeries jetées par bribes, d’un bout à l’autre de la salle,

Cependant, retirés dans un coin de la pièce, assis sur un coffre peint en bleu, près du lit de “parade,” dont les rideaux de toile tombaient jusques à terre, Mathias et Joséphine avaient longtemps parlé tout bas, comme des amoureux qui ont peur d’ébruiter leur secret, Albert Dupuis, le menuisier qui avait bâti la maison du père Duvallon, un honnête homme et un bon ouvrier, avait jeté

souvent de leur côté un regard inquiet et jaloux. Depuis longtemps il aimait la jeune fille, en silence et avec discrétion.

Maintenant il regrettait de ne pas lui avoir “parlé” plus tôt. Le premier est toujours le premier.

Il fallut se reposer de la danse et des jeux, comme on s'était reposé du travail.

Il fallut aussi calmer la faim qu’avaient aiguisée l'exercice et la gaieté, Le réveillon survint. Il fut accueilli avec enthousiasme, Au dessert, après les chansons, Mathias fut prié de raconter quelque chose, Il parla de son retour.

LEE

lis étaient partis plusieurs ensemble pour revenir au pays. Ils avaient traversé les montagnes et les prairies, armés comme pour la guerre, car les sauvages qui errent dans ces contrées lointaines sont traîtres et féroces. Ils avaient marché par des sent s ardus, le long des ravins ténébreux, au .essus des précipices

où grondaient des torrents invisibles, Ils avaient escalzdé des rochers abrupts calcinés par le soleil. Grâce à leur connaissance de la forêt, à leur prude: ce, à l'ombre des arbres touffus, ils traversèrent heureusement la chaîne des Rocheuses, et descendirent dans l’irnmense prairie qui s'étend, comme un océan sans limites, verk le soleil levant. Désormais il fallait marcher à ciel ouvert. Plus de savane, plus de rochers, plus de ravins Pour les protéger. S'ils étaient aperçus par les Indiens, ils seraient attaqués, et, s’ils étaient attaqués, pourraient-ils se défendre avec succès et sauver leur vie ?

Ils cheminaient à grands pas, dans le foin qui recouvre d’un voile mouvant l’immensité de la plaine, et en cheminant, ils regardaient à l'horizon, pour voir si la silhouette de quelque bande ne s’y lèveraii point, comme un nuage menaçant.

Un soir, dit-il, le soleil, descendu lente ment du ciel bleu, s'enfonçait dans les vagues lointaines de la prairie, comme un

œil sanglant qui va se fermer, et les herbes légères qui ondulaient au souffle du vent Paraissaient bercer des éclairs. Nous nous étivns arrêtés pour contempler ce spectacle magnifique, et par instant, nous ne pouvions nous défendre d’un frisson de peur, car il nous semblait que le feu s'était allumé dans cet océan de verdure aride, et qu’il s'avançait sur nous avec la rapidité du torrent. Tout à coup, dans ce rayonnement merveilleux de la prairie, à une distance immense, nous aperçumes des ombres qui s’agitaient. Des profils d'hommes et de chevaux se dessinèrent peu à peu, noirs et superbes, sur le fond de lumière, Les chevaux couraient, les hommes étaient armés. On ne traverse point ces déserts sans carabines, révolvere ou poignards. Nul doute, c’étaient des Indiens à la recherche d’une cara rae, où fuyant après un pillage,

Les ombres grandissaient en se détachant de l'horizon de feu. La troupe se dirigeait sur nous. Etait-ce hasard ?

Nous avait-elle aperçus ? Impossible de fuir ; nous n'avions Pas de montures, et les coursiers sauvages venaient comme le vent. Nous étions cinq, les Indiens paraissaient uue cinquantaine, Et puis, ces hommes-là sont d’une adresse incroyable, Debout sur leurs chevaux au galot, ils lancent le lasso qui étrangle, la flèche qui tranëperce ou la balle qui foudroie,

Nous eñmes un ;inoment d'angoisse extrême, et nous nous Jîmes adieu.

Jean-Paul s’écria :

— Si je meurs, si vons vous sauvez.,,

— Jean-Paul ! firent ensemble les Duvallon, stupéfaits.

— Il est donc mort ! s’écria la mère, d’une voix brisée par le désespoir.

— Mathias, pourquoi nous avoir caché cela ? reprocha Joséphine, en laissant tomber sur sa main sa figure inondée de larmes.

Le père Duvallon se leva de table et se prit à marcher à grands pas.

Il murmurait :

— Jean-Paul !... Mon Dieu! c’est-il

Et tout le monde se mit à parler à la fois. C'était un bruit sinistre de plaintes, de regrets, de soupirs, de sanglots, Mathias eut un moment de frayeur, On l’entendit murmurer entre ses dents serrées par le dépit :

— Aï-je été assez bête ?

Cependant on crut bien que ce mouvement de colère venait de la peine qu’il Causait à cette brave famille Duvallon.

Il s’en voulait. Il ne Pouvait toujours plus se taire maintenant. Il fallait tout dire, Le mal, au reste, n’en serait pas Plus grand : le coup était porté.

— Voici, continua-t-il, il ne faut jamais se hâter de publier les mauvaises nouvelles. Pourquoi faire pleurer les gens aujourd’hui, si lon peut attendre à demain ? Voilà Pourquoi j'ai été discret.

Et puis, il n’est Pas sûr que Jean-Paul ait été tué. Il peut revenir, Vous savez,

dans ces immenses prairies on se perd, on s'égare, on prend des routes qui ne conduisent pas toujours où l'on veut aller, Il est peut-être dans les mines à piocher de l'or, et il attend une caravane pour revenir,

C’est plus sûr, une caravane. Fes

Il allait, il allait...

— Oh! Ce sont des illusions, des illusions ! interrompit le père Duvallon.

— Le cher enfant, il est bien mort ! il

"est bien mort ! sanglotait la pauvre mire,

Joséphine se retira. dans sa chambre, Pour pleurer, et on l’entendit gémir, car la porte testa entr’ouverte, Ses meilleures amies, entrées avec elle, s’efforçaient de la Cunsoler,

Et puis, chacun évoquait le souvenir du malheureux jeune homme, On parlait de son enfance et de sa jeunesse, de ses alternatives de douce gaité et de singulière tristesse, On vantait son amour du travail, sa complaisance, sa sensibilité.

Il était pieux, il était fidèle à ses amitiés.

Un vieux chantre au lutrin, le père José.

Henri, qui mettait sn gloire à chanter plus haut que les autres los bpsaumes des vôpres, raconta comme il se hâtait de se rendre à l’église, le dimanche, pour servir la messe, où s'asseoir dans les stalles dorées du Sanctuaire, avec les autres enfants de chœur, I) se souvenait de son air digne et de sa démarche mesurée, alors que vêtu de sa jupe noire et de son surplis blanc aux larges manches, il était thuriféraire, les jours de grande fête, Nul mieux que lui ne balançait l’encensoir, II faisait, d’un geste aisé, décrire à la chaîne luisante une courbe gracieuse ; et l’encensoir retombait mollement, sans bruit et sans perdre le feu bénit, puis remontait encore, trois fois pour le curé, trois fois pour chaque côté du chœur, et trois fois -pour le peuple,

Alors un nuage d’encens roulait dans l'air tiède de l’église, et s’étendait comme un voile de gaze azurée Sous les arceaux de la voûte.

Cependant l’on entourait Mathias, Al fallait savoir co ment celn avait fini, cette attaque des Indiens,

— Dis tout, raconte tout ce que tu sais, cela vaut mieux, observa le père Duvallon.

Mathias, s’efforçant de paraître ému, reprit d’une voix basse, comme s’il eut eu peur de réveiller de nouvelles douleurs :

— Îl ne fallait pas songer à demeurer ensemble, car le groupe que nous formions pouvait être vu d’une longue distance, Chacun prit donc de son côté, au pas de course, et chercha une cachette sous les touffes de foin, dans les replis du sol, qui sont comme les ondulations des eaux.

Pour moi, je me jetai immédiatement à terre, et j’attendis, dans une terreur que je ne saurais peindre, et en conjurant le ciel de me prendre en pitié, l’arrivée de la bande cruelle. Je m'imaginais que mes compagnons, poussés par l'instinct plutôt que guidés par la réflexion, se sauveraien+ aussi loin que possible, et seraierit en conséquence observés plus longtemps. J'avais

raisonné juste, J'aurais voulu retenir Jean-Paul, mais il était déjà loin,

Au bout de quelques instants j'entendis le g'op des courakrs, I] produisait un grondement sourd cymme le trnnerre qui roule, et le sol frémissait sous mes membres, L’ardente chevauchée appro.

chait. Elle approchait en poussant des clameurs féroces, Soudain, je me vois envelopper d’un nuage horrible. Une sueur froide m’inonde et je me prends à trembler comme dans la fièvre,

Elle courait toujours, Elle s'éloignait.

Je n’avais pas été vu. Le bruit infernal allait mourant, Mais voici qu'un huriement nouveau remplit les airs, un hvrle ment de joie, Mes Copugnons avaient été découverts, sans doute ; quelques-uns d’entre eux, du moins. Je n'osais pas remuer, de crainte de me trahir, et toute la nuit je restai sous le foin qui m'avait sauvé,

Le matin, quand les sauterelles et les criquets se mirent à voltiger au-dessus des

brins de mil, ou à crier leurs rauques saluts au soleil levant, les Indiens avaient disparu, et je me trouvais seul au désert, J'appelai mes Compagnons, mais nulle voix ne répondit à la mienne, Que sont.

ils devenus ? Ontils été tués ?. Sont-ils prisonniers ? Je l'ignore,

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