‹ Contes vrais [microforme]Chapitre 14 sur 17 · LA · texte numérisé non relu

LA

Deux fois les jours sombres et courts de l'automne s'étaient enfuis comme des volées de corbeaux, et deux fois l'hiver, de son écharpe de neige, avait enveloppé nos Campagnes endormies, Noël avait chanté l'hosanna auprès de l’'Enfant-Dieu, et le monde avait de nouveau tressailli d’allésresse, au souvenir du plus consolant des Mystères. Le carnaval avait encore secoué ses grelots éveillés au milieu de la foule distraite, puis le carème était venu mettre un pen de cendre sur ln tête des chrétiens en leur murmurant d’une voix grave :

“Homme, souviens-toi que tu n'es que

poussière et que tu retourneras en poussière !”

Cn était au dimanche de Pâques fleuries, et les jours de grande tristesse qui allaient venir seraient suivis d'un solennel et joyeux alléluia,

Un alléluia joyeux, surtont, pour les 'eunes gens qui devraient se jurer un éternel amour au pied des autels, Et Parmi ces heureux que proclamait la rumeur, se trouvaient Mathins Padrol et Joséphine Duvallon.

Le père Duvallon avait besoin d’un homme pour l'aider à ses travaux, Le rude labeur de toute une vie aux champs commençait à peser sur sex épaules, et les ouvriers se faisaient rares, Les mines d'o de là Culifornie, et les manufactures de la république voisine, attiraient toujours la jeunesse, Elle entendait, dons un rêvé obsesseur, le bruit des machines Puissantes ; elle voyait les étincelles des paillettes d'or. Il fallait partir. Mathias demeurerait avec son beau-père, Il serait

l'enfant de la maison, puisque Jean-Paul] ne revenait point.

Les bans furent publiés du haut de la chaire. Première et dernière publication, La chose fut remarquée, parce qu’à cette époque on ne se dispensait pas aisément des trois publications exigées par la discipline de l'Eglise. On savait que Mathias avait de l’argent, et qu’il aimait à trancher du grand.

Les invités à la noce étaient nombreux.

Le père Duvallon se serait bien donné garde d’oublier un parent ou un ami. Il n’aurait voulu froisser personne, d’abord ; puis, il aimait bien s'amuser un brin.

Mathias et les siens, un peu pingres, un peu vaniteux, auraient préféré trier les convives. Ils durent cependant ouvrir grande la porte, pour ne pas déplaire au père Duvallon. Et puis, Ça n’arriverait toujours qu’une fois.

Le matin était un peu froid, mais les cheminë étincelaient comme des ceintures diamantées, sous les reflets dun beau

soleil d'avril. Le soleil, un jour de mariage, semble un gage de bonheur. L'union sera Sans nuages.

Une longue file de voitures se dirigea vers l’église. On entendait de loin la gaie musique des sonnettes argentines et des grelots sonores, De Join on voyait glisser, sur l’éclatart tapis de neige, les profils sombres des chevaux et des carrioles.”

Les cloches voulurent être de la fête, et quand la noce franchit le seuil de Péglise, elles jetèrent, dans le ciel limpide, les éclats joyeux de leurs grosses voix d’airain.

La cérémonie tardait un peu. Le Servant marrivait Pas. Les cierges étaient allumés dans leurs chandeliers d’argent ciselé, deux sur l'autel et six sur le balustre, auprès des vases de fleurs artificielles, devant les mariés. Leurs petites flammes douces étoilaient de points d’or le sanctuaire vide. :

L’officiant s'était habillé pour Ja messe, Il avait mis un vêtement riche,

comme les jours de grande fête : une chasuble de soie blanche, toute moirée, avec une large croix et des guirlandes de roses brodées en or. Il attendait, debout devant la haute armoire de la sacristie, vis-à-vis un crucifix d'ivoire, Il s’impatientait. On a beau avoir de la douceur, on ne saurait empêcher la bile de s6chauffer un peu, quand on attend par la faute d’un autre.

Enfin, la porte s’ouvrit, et deux jeunes garçons se précipitèrent vers la garderobe où pendaïient les surplis.

Le prêtre murmura :

— Deux, maintenant... Aurait mieux valu un seul qui serait arrivé plus tôt.

Les petits servants se hâtaient de ge vêtir. L'un d’eux, le plus jeune, dit à l’autre, en attacnant autour de sa taille les cordons de sa jupe noire :

— T'es-tu mis au chœur, déjà ?... Astu servi des mariages ?

L'autre ne répondit point. Il cherchait un surplis, parmi tous ces vêtements

blancs et noirs, qui semblaient des spectres accrochés à la file.

— Ne prends pas celui-là. C’est au petit Moraud... Il vient de Jean-Paul Duvallon... c’est un souvenir... Tu le mets ?... M. le curé pourrait bien te le faire ôter,

L'autre ne répondit encore rien, Il s’habillait, et le surplis un peu raïdi par Vempois, et la jupe, noire comme une plume de corbeau, lui allaient à merveille,

— Veux-tu porter le bénitier, reprit le premier, moi je porterai le livre ?...

Comme ta voudras. Ça m'est égal.

Son compagnon, toujours silencieux,ne le regardait seulement pas.

— On n’est pas dans l’égl'ee ici, tu peux lâcher ta langue.

Le curé gronda :

— Allons ! Avancez !

Ils accoururent. L'un prit le livre, Pautre prit le bénitier.

Le prêtre sinclina devant le crucifix divoi , et se dirigea vers le sanctuaire,

sans plus se soucier des petits servants qui marchaient devant lui.

Presque tous les bancs de la nef étaient occupés. On aurait dit un jour férié, Il y avait beaucoup de curieux, des femmes surtout.

: La lourde porte du chœur, toute sculptée, tourna lentement sur ses gonds de cuivre poli. La cérémonie commençait.

Il se fit dans les bancs un mouvement houleux comme sur la mer. Les promis s’agenouillèrent sur la plus haute marche du balustre, La jeune fille, devant le mystère nouveau, sentait son cœur ge serrer Comme dans une angoisse, Elle était heureuse pourtant. Le jeune homme, un peu raide, la tête haute, tâchait de paraître beau. Il s'occupait de lui-même.

Après ane c’urte lecture sur la sainteté du sacrement de mariage, le prêtre s’adressant au marié, demanda :

— Mathias Padrol, prenez-vous Joséphine Duvallon, qui est ici présente, pour votre future et légitime épouse ?

— Oui, Monsieur, répondit d’une voix forte le jeune homme.

Alors le prêtre reprit :

— Joséphine Duvallon, prenez-vous Mathias Padrol, qui est ici présent, pour votre futur et légitime époux ?

— Non, Monsieur, répondit une voix faible,

Il y eut un mouvement de surprise dans 1 foule, Plusieurs se levèrent debout sur les bancs pour voir ce qui allait suivre.

Le prêtre, stupéfait, regardait la fiancée et semblait attendre une explication.

Mathias, la figure toute rouge à cause de la honte, ou peut-être de la colère, demanda tout haut :

— Pourquoi ?

‘Le curé, retrouvant le calme nécessaire, dit à l’épousée :

— Il ne fallait pas venir ici, mon enfant... C’est la profanation d’un grand sacrement... Sice n’est tout à fait la profanation, c’est le mépris... Or, Dieu se sent offensé...Il ne faut pas agir ainsi

dans le temple du Seigneur, au pied de l'autel, en présence de Jésus-Christ...

— Mais, Monsieur le curé, je n’ai rien dit, repartit la promise toute tremblante, et des larmes dans les yeux.

— Comment, ce n’est pas vous qui avez répondu : Non ?

— Je n'ai pasieu le temps de répondre, Monsieur le curé.

L'officiant s’'indigna : ;

— 1 y a done, ici, quelqu'un qui oublie volontairement le respect dû à Dieu et à la sainte religion. On veut changer en comédie un des actes les plus solennels de la société chrétienne, Que l'on prenne garde, La loi civile viendra, s’il en est nécessaire, au secours du culte sacré...

Il regarda les servants tour à tour, comme s’il les eut soupçonnés de cette indécente plaisanterie, Ils se tenaient à ses côtés, l’un à droite, l’autre à gauche, calmes, immobiles, les yeux fixés sur Ja mariée,

Puis les regards se portèrent alors vers

eux. Ils n'avaient pas l'air de grands coupables. Le plus jeune se mit à sourire, trouvant cela drôle, sans doute. L'autre était très pâle et une tristesse étrange se peignait sur sa figure d’adolescent.

La mariée les regarda aussi et elle tressaillit.

On entendit chuchoter.

— C’est le petit Antoine Beaudet, celuici, On le connaît ; il sert la messe tous les dimanches, Mais l'autre... l’autre...

qui peutil être? On dirait que cest

Jean-Paul... enfant de chœur. Vous vous en souvenez ?

Mathias lui-même, comme pris de vertige, se mit à parler à sa future.

— Quei est ce petit servant ? Comme il ressemble à ton frère !.…. Tu dois savoir Son nom... Je ne le remets pas, moi...

La fiancée eut envie de pleurer ; cela lui aurait fait du bien. Elle s’efforça de sourire, Le prêtre recommença :

— Joséphine Duvallon, prenez-vous Mathias Padrol, qui est ici présent, pour votre futur et légitime époux ?

Elle n'eut pas davantage le temps de répondre. Une voix lugubre qui sortait comme d’une tombe répéta :

— Non, Monsieur,

Cette fois, il passa un frisson de terreur sur la foule attentive, et il se fit un silence qui avait quelque chose d’effrayant, Le curé ne dit rien. 11 croyait toujours à un mauvais plaisant, Un ventriloque peutêtre, qui se cachait dans l'assemblée pieuse, et bravait, pour s'amuser, les foudres du Seigneur, Il se pencha vers la jeune fille, afin de recevoir sa réponse,

Elle allait dire : oui, quand ses regards rencontrèrent de nouveau les regards du servant que personne ne connaissait, Elle poussa: un grand cri et s’affaissa.

Mathias voulut la secourir. Un vent brûlant passa qui eteignit les cierges, et tout le monde entendit le bruit dun soufflet sur une joue,

Le marié releva la tête. C’est lui qui venait d’être souffleté. Il voulait voir l'insolent qui l'avait frappé. 11 demeura

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