‹ Contes vrais [microforme]Chapitre 15 sur 17 · CARE · texte numérisé non relu

CARE

TL demeura terrifé. Puis d'une voix pleine d'épouvante, il cria deux fois : Jean-Paul !

Jean-Paul !

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terriflé, Puis, d'une voix pleine d’épouvante, il cria deux fois :

— Jean-Paul !.,, Jean-Paul !

Et il sortit de l’église, titubant comme un homme ivre, Jes yeux dilatés par l’effroi, pâle, avec une tache rouge sur la joue, la marque du soufflet,

Où allait.i] ?

L'un des petits servants avait grandi tout à coup, et il paraissait un homme maintenant, Et cet homme, c'était Jean- Paul Duvallon, 1] portait au cou une large blessure, et son front était percé d’une balle, I] avait la teinte livide du cadavre et ses yeux versaient des larmes,

— Assassiné!.,, il] na été assassiné !

s’écrièrent plusieurs,

Mais l'assassin, où est-il? Est-ce l'Indien de Ja prairie ? est-ce Je jeune homme superbe qui s’en va avec le soufflet du mort sur la joue ?

L'église retentit de lamentations, les cloches sonnèrent un glas funèbre ; le prêtre, dépouillant ses vêtements pom-

peux, mit sur ses épaules la chasuble noire et dit In messe pour le répos de l'âme de Jean-Paul Duvallon.

In'y avait plus qu'un petit servant.

Ainsi finit la noce, ainsi finit mon histoire,

MARTEAU DUJO NOGLEUR

Tuatration de téour pes Delage

O vous tous, infatigables coureurs de bois, pêcheurs et chasseurs, touristes ou “hommes de Chantiers,” qui cent fois avez franchi, sur vos raquettes de pe#u d’orignal, où dans vos canots d'écorce de bouleau, les rivières tortueuses on les Java profonds qui baignent les pieds des rochers et des montagnes, entassés au hasard des Cataclysmes, comme les vagues d’un océan pétrifié, depuis le fleuve Saint-Laurent jusqu'au lac Saint-Jenn ÿ Vous tous, toureurs de bois infatigables, hommes de chantiers ” et touristes, chassenre ou

pêcheurs, vous avez vu les méandres de la belle rivière Batiscan,et vous avez entendu le grondement de ses rapides hérissés de cailloux ; vous avez traversé le lac Edouard, superbe dans ses colères, sous le fouet des vents, comme dans son repos, sous les brumes molles des chaudes matinées de juillet ; vous avez longé le lac Trompeur, qui se replie comme un immense serpent d'argent, derrière les pointes de sable blond qui dentellent ses bords ; vous avez vogué sur le lac Coucou qui se cache et dort paresseusement dans un lit sombre, au milieu d’une verdure sauvage ; mais vous n’avez peut-être pas vu le lac Croche et la turbulente rivière Méquick.

Alors, si les sapins ont des panaches de dismants à leur cime ; si les lacs sombres et mouvants Lont devenus des plaines immobiles et éblouissantes de blancheurs; si les mousses et les lichens frileux sont engourdis sous les baisers de la glace ; si les sentiers que la hache a frayés

sont disparus sous la neige, attachez des raquettes à vos pieds vigoureux.

Mais si le soleil calcine le sommet des pres rochers ; #8i les bouleaux drapés de blanc agitent leurs grappes vertes sur le penchant des collines ; Si les taux des lacs dorment dans un lit de lumière, où murmurent d’étranges choses à leurs bords sauvages, coiffez le chapeau léger, chaussez les bottes étanches, et prenez l’aviron. :

En route !

Le lac Croche est comme une volute d’or attachée à une rivière d'argent. Il commence au pied d’un rocher énorme, à cinquante pas de la Méquick, décrit une courbe parfaite à travers une région tourmentée, et revient mêler, dans un embrassement sans fin, son flot calme aux eaux capricieuses de la rivière, qui courent ge Perdre dans la Batiscan.

C'est un anneau grandiose avec un rocher abrupt pour diamant.

On arrive sur ses bords Par une longue

Lara

et souvent pénible descente. Il faut suivre des sentiers dangereux, marcher dans les lits caillouteux des torrents, longer des murailles naturelles d’une hauteur prodigieuse, s'ouvrir une route à travers les arbres renversés par les ouragans, et roulés pêle-mêle, comme des gerbes déliées, sur le flanc maintenant uni d’une montagne.

Si vous pouvez atteindre le sommet arrondi qui s'élève là-bas, par-dessus la forêt, de l’autre côté du lac, vous jouirez d’une vue admirable et vous entendrez quelque chose d'étonnant.

Prêtez l'oreille,

Ce n’est pas un bruit de feuilles qui palpitent au souffle des brises mystérieuses ; ce n’est pas le baiser strident d’un lambeau d’écorce qui retombe, comme un oripeau brillant, sur le tronc immobile du bouleau; ce n’est pas le pivet gourmand, qui perce de son bec dur les arbres où se cache le ver ; ce sont des coups réguliers sur quelque chose de résistant. On dirait

le son du métal. Puis, de temps en temps, on croirait qu’une plainte monte vers le ciel.

Vo.3 avancez, le bruit recule, Il est partout, il n’est nulle part.

Aux premiers jours de la colonie, alors que le drapeau de la France, longtemps regretté, flottait glorieux sur les hauteurs de Québec, des peuplades indiennes par-

couraient, chassant et pâchant, les vastes régions du nord. Nos saints missionnaires commencèrent leurs prédications sur les bords des fleuves et des lacs, comme autrefois Jésus. Les sauvages emportaient, dans leurs courses lointaines, les paroles de la “ Robe Noire,” et racontaient à leurs frères étonnés ce qu’ils avaient entendu.

Une de ces peuplades errantes avait élevé ses wigwams sur les rives du lac Croche. De quel nom s’appelaitil alors, nul ne le dira jamais.

Cette tribu était fière de son chef, le Sagamo, fière de son sorcier, le Jongleur.

Le Sagamo avait un fils : Matchounon, le Jongleur avait une fille : Onaïda.

La fille du Jongleur devait être fiancée au fils du Sagamo, avant le départ pour la chasse.

Matchounon se rendit à la cabane du Jongleur avec les présents d'usage : une hache de pierre finement taillée, un tomahawk, un calumet ciselé et des peaux de castor. “

Les présents ne furent pas acceptés.

— J'ai eu un songe, dit le père d’Onaïda, j'ai vu le Manitou et il m’a défendu de te laisser emmener ma fille dans ton wigwam... Il m’a défendu de te laisser, emmener ma fille, à moins que tu ne te rendes à la grande bourgade des Visagespâles, à Stadaconé, sur le bord du fleuve qui passe et revient toujours. Ii m’a dit que la “robe noire” était venue, sur un grand canot, d’ün pays étrange, par-delà le grand lac où le soleil se lève, pour nous

euseigner des choses nouvelles et détruire son pouvoir... Il m’a dit que ces hommes, pâles comme le rameau du frêne à l'approche des neiges, et revêtus d’une robe sombre comme l’image d’un arbre au fond des eaux, portent avec eux un autre s“anitou, jaloux et puissant, que des Jongleurs irrités ont fait mourir sur une croix, il y a bien, bien, bien des lunes...

Il w’a dit de t’envoyer chercher ce Manitou. Il veut le voir. Va. Reviens vite.

Apporte-le, et Onaïda te suivra dans ta .cabane.

Le jeune chasseur partit.

Cependant Onaïda était triste, car son père ne lui avait pas dit pourquoi il avait refusé les présents des fiançailles.

Elle était triste et ne chantait plus en tressant les corbeilles et les paniers, avec des lanières taillées dans Paubier du frêne pliant.

Elle craignait qu’il ne lui choisit un

époux parmi les guerriers qui n’avaient pas encore attaché de chevelure à la ceinture de leurs reins.

Le fils du Sagamo descendit vers la rivière Batiscan, et longtemps il en suivit le cours accidenté. Elle serpentait, comme une route plane et blanche, à travers des escarpements grisâtres, dans une solitude désolée. Dé place en place, un rapide où les panaches d’écume brillaient comme des flocons de neige au soleil, troublait l'éternel silence de la forêt, par un grondement éternel.

Il marchait, et ses raquettes légères, semblables à d'immenses feuilles. ovales, laissaient derrière lui, sur le blanc tapis de neige, l’empreinte assombrie de leurs mailles fines.

Toute une journée il suivit la rivière, puis il s’enfonça dans un ravin, sinueux au pied d’une montagne couverte d'arbres nus.

Il se dirigeait sur Kébec.

Un missionnaire, le père Brébeuf,

LE MARTEAU DU JONGLEUR 45n

venait d'entrer dans la cabane d'un jeune indien malade. Sasousmat était son nom.

Sasousmat avait entendu parler des peines de l'enfer et des récompenses du paradis, raconte le père Brébeuf, et il voulait se faire conduire en France pour être instruit,

Le missionnaire le trouva dans le délire, li:en fut désolé, Le lendemain, des messes furent dites pour demander à Dieu que ce pauvre enfant des bois ne mourût point sans recevoir le baptême, Les prières furent exaucées,

Le malade, ayant éprouvé un peu de mieux, demanda à la “robe noire” de l'emmener dans sa demeure, car il souffrait du froid dans sa misérable cabane. Le père Brébeuf le fit placer sur une “traîne ” et l’emmena.

Or, pendant qu’il marchait avec peine sur la neige molle, à travers les arbres qui couronnaient encore le rocher de Québec, il fut rejoint par un jeune chasseur d’une triou étrangère,

I l'invita à le suivre,

Un éclair de joie brilla dans l'œil noir de Matchounor.

Il avait entendu parler d’un Manitou puissant, dit-il, et il venait de loin pour le voir. Toute sa tribu se proposait de venir, après la grande chasse, Lui, il n'avait pu résister à la voix qui lui parlait dans son sommeil. ;

Tout en racontant ces choses mensongères, il passait sur son épaule la corde de la “traine sauvage,” et puis aidait le

pieux missionnaire à transporter le malade, sous le toit hospitalier des Jésuites.

Là il vit mourir de la mort des saints . le bon Sasousmat.

Il le vit mourir, ms18 il ne comprit rien à ses paroles pieuses, rien à sa foi touchante, Une pensée l’obsédait : s’emparer du Manitou des visages-pâles ; une passion l’aveuglait : la possession de la belle Onaïda, la fille du Jongleur.

Le Sagamo avait allumé, sous 8a tente d'écorce, un feu de branches sèches, et audessus de la flamme, se doraient, par la cuisson, des pièces sueculentes du chevreuil des bois, et des truites rouges du lac. C'était pour le festin du départ, car la chasse allait enfin s'ouvrir, Quelques heures encore et les wigwams du lac Croche seraient déserts. Plus de chants, plus de danses, plus de longs sommeils pleins de rêves paresseux, sur les couches de sapin,

Les chasseurs entrèrent dans le large wigwam, et s’assirent autour du feu, les jambes croisées, sur des nattes de “sapinage.”

Les calumets de pierre firent monter, sous le plafond de boulea u, les orbes fe la fumée bleue avec l’âcre senteur du pétun.

Personne ne parlait,

Seulement, de temps en temps, le Jongleur disait :

— Matchounon n'est pas encore avec nous,

Et le Sagamo répondait :

— Muichounon est rusé comme le renard ; Îl court comme le daim : fl arrivera.

Et les chasseurs assis en cercle, les jambes croisées, sur des nattes de “ sapinage,” faisaient un signe de tête affirmatif, et, «silencieux, soufflaient une bouffée de fumée bleue vers le plafond de bouleau.

Soudain la porte s'ouvrit et ïe jeune chasseur entra, Sa prunelle sombre étincelait sous ses noirs sourcils, un sourire de triomphe courait sur sa lèvre presque nue, et ses cheveux plats s'agitaient sur ses épaules,

Un grognement joyeux roula sous la tente ; des spirales plus rapides s’enchainèrent au-dessus des têtes dés fumeurs,

mais personne ne parla, Matchounon prit un calumet, aspira fortement la fumée de la plante enivrante,

la fit descendre lenteinent, comme une boisson chaude, dans sa gorge aitérée, puis, soulevant la peau bigarrée dont il était vêtu, il tira de sa poitrine un crucifix d'ivoire,

C'était le crucifix du père Brébeuf !

Un'eri rauque, farouche, prolongé, fit trembler le wigwam,

Le jongleur se leva aussitôt, Sa face jaune où les rides mettaient un barriolage noir, s'éclaira d'une joie infernale,

C’est le Manitou des Visages-pâles, s'écriat-il ! 11 vient nous chasser de nos forts...

Le Visage-pâle n'est pas un guerrier, Il travaille courbé sur le sol comme un lâche !... Le Manitou de nos aïeux m'a

parlé dans un songe... 11 m'a parlé, et voici ce qu’il m'a dit :

- Tu feras mourir dans les supplices PEsprit qu'adore le Visage-pâle.., Tu le feras mourir, comme les jongleurs puissants des pays où le soleil se lève l'ont fait mourir, il y a bien, bien, bien des lunes !...

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Un grondement nouveau, plus terrible encore que l’autre, ébranla le w:gwam et se répereuta au loin.

Le jongieur prit le erucifix des mains de Matchounon et dit : — Venes ! Suivesmol ! Emportes des pointes dures et un marteau de pierre,

Tous se levèrent et sortirent après lei.

A travers les rameaux dénudés des merisiers rouges et des bouleaux blancs, le soleil laissait tomber, sur la neige immaculée, des gerbes de lumière ; mails parci par-là des sapins touffus iela':n ane cette éblouissante clarté, de large taches d’ombre,

Les femmes suivaient aussi,

Matehonnon s’approcha de la fille du Jongleur, sa bien-aimée, et lui dit :

— C'est à ce prix que nous serons uni counme le lac s'unit à la rivière. -

— Matchounon, repartit la naïve indienne, mon cœur tremble comme la première feuille à la première brise... je ne sais pas ce que j'éprouve... C’est comme

si je t’aimais moins... que veut donc faire mon père ?

— Regarde,

Le Jongleur avait enlevé le 4 hrist de sa croix, et il se préparait à le clouer sur l'écorce du plus haut des arbres.

Onaïda se précipita vers son père,

—O mon père, cria-t-elle d’une voix suppliante, arrêtez !...

Si le Manitou des Visages-pâles ” est un puissant guerrier, il se vengera ! s'il est Sans force et saus valeur, pourquoi le traiter ainsi ?.,, N’ôtes:vous plus généreux ?...

Le Jongleur repoussa la fiancée de Matchounon, et, de son marteau de pierre, il enfonça des pointes aiguës dans les mains et dans les pieds du Christ,

Et le Christ resta suspendu au tronc de l'arbre frémissant.

Et les coups du marteau se répercutèrent dans les montagnes sauvages. Ils se répercutèrent loin, bien loin !

— Mon père ! mon père ! reprit Onaïda,

les yeux mourants du Manitonu crucifié versent des pleurs !...

Le marteau de pierre frappait toujours !... '

— Matchounon, reprit encore Onaïda, regarde, des gouttes de sang tombent des mains et des pieds du Manitou malheureux, retiens donc le bras de mon père !.., \

Et le marteau de pierre frappait toujours !

Matchounon, dit de nouveau la douce vierge de la forêt, il y a du sang sur tes mains, et ce n’est pas le sang d’un ennemi.

Il y a du sang sur tes mains !... et jamais elles ne joueront dans les cheveux de celle qui devait être ta femme !...

Son œil s'était allumé, sa voix vibrait comme un fil d'acier.

Le Jongleur avait fini son œuvre diabolique, et les échos plaintifs des rocs sourcilleux ne se taisaient point.

Les chasseurs étaient rentrés dans leurs cabanes, et toujours ils entendaient les

Coups Ou marteau de pierre sur le crucifix.

L'heure de la chasse sonna, et toujours retentissaient les coups maudits,

Les Indiens revinrent avec le printemps.

Ils retrouvèrent leurs wigwams sur les bords du lac aimé, mais ils n’osèrent y entrer, et ils s’enfuirent vers d’autres lieux, car toujours, toujours, ils entendaient les coups du marteau sur le saint Manitou des Visages-pâles.

Ne serait-ce pas le marteau du Jongleur, que l’on entend encore sur les bords de ce lac étran dans cette solitude pleine

d’épouvante ?

[luatrations de Charles Huot,

L'institution des juges de paix n’est pas une chose vaine. Elle permet aux politiqueurs reconnaissants de payer, d’un seul coup, bien des dettes, sans délier les cordons de leur. bourse, de récompenser en bloc maïnts dévoûments, sans prodiguer les trésors de leur cœur. &i modeste qu’il soit, le nouveau titulaire reconnaît toujours l’heureuse inspiration du gouvernement qui le revêt de pouvoirs enviés, et, s’il est un peu juif, il se compare aux juges d'Israël, choisis par le Seigneur,

Il pense à ses “ confrères ” les juges de tous les bancs, grands et petits ; il sent qu’un même devoir lui incombe, et qu’une même responsabilité pèse sur sa tête : faire triompher la justice. Protéger les

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humbles dans les humbles affaires, cela ne doit être ni un rôle inutile, ni une mince satisfaction, Aussi, il sourit souvent, mais on peut saisir une teinte de gravité, dans le pli complaisant qui se dessine au coin de sa bouche.

Il parle, mais déjà sa parole est plus sobre, et son expression, moins familière.

Il écoute, mais son regard, fixe et presque rêveur, paraît interroger les nuages du code, pour voir s’il en sortira des éclairs de bon sens. k

Sa personne est irresponsable et

sacrée... devant les hommes, S'il se trompe, tant pis pour le plaideur. Le plaideur malheureux montera sil le veut, d’échelon en échelon, jusqu'au bout de l'échelle, Il trouvera des hommes de bonne volonté qui l’aideront dans cette pénible ascension. S'il tombe, la chute sera lourde, le coup, presque toujours fatal, et... ils s'en laveront les mains,

Les juges de paix arrivent d'ordinaire après les élections, par fournées, comme

le pain ; et puisque c'est l'amour platonique des députés qui les engendre, ils ne coûtent rien pour naître, Ils accolent à leur nom le titre d'écuyer, et cela leur suffit ; ils s'estiment payés des services passés et des déboires futurs.

LE

Etienne Biron venait de recevoir ga commission de juge de paix. Il avait déployé, dans la dernière élection, un zèle de converti. D’aucuns diraient : de per-

verti. Cela dépend du point de vue où l’on se place, et de l'objet que l’on regarde. Je ne me mêle pas à la discussion, et ce qui est écrit est écrit.

Seulement, je dirai que je parle de V’élection d’un député pour représenter le comté de... Allons ! voilà que le nom m'échappe. C'était un député à la législature de Québec, pour remplacer ce pauvre... Bon! encore une lacune dans mes souvenirs. Ma mémoire me trahit, elle s’en va ; décidément je vieillis.

N'importe, Etienne Biron venait d’être nommé juge de paix. La “ Gazette off.

cielle” avait publié son om suivi d’un flamboyant “Ecuyer ” ; et lui, d'heure en heure, pendant une longue soirée, il avait lu la miroitante petite prose qui le bombardait grand homme dans sa paroisse, Et quand il s'était endormi, tard dans la nuit à cause des émotions, sa femme, un peu dans le ravissement aussi, l'avait entendu murmurer à différentes reprises, doucement, mollement, et avec des inter-

valles de plus en plus longs : “juge de paix... juge... écuyer... écu...”

Il était tout de même un homme de bon sens et un excellent chrétien. Si, ce soirlà, il s’est endormi un peu grisé par les fumées de la gloriole, le bon Dieu, j'en suis sûr, ne Jui a pas gardé rancune.

A quelque temps de là, Joseph Boisvert se rendit chez le voisin du nord-est, Moïse Fontaine, pour lui demander, de la part de

FONTAINE Vs, BOISVERT 409

son père, la per nissiun de déboucher un fossé, Fontaine, duns un moment de manvaise humeur, ou de faiblesse plutôt, avait, sur les instances de sa femme, rempli ce

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fossé qui coupait sa terre pour aller se jeter dans un ruisseau, un peu plus loin.

C'était après les récoltes, le grain était entré, et les granges, pleines jusqu’au faîte, offraient un coup d'œil réjouissant.

De chaque côté de l'aire, dans les “tas-

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so, FONTAINE VS, BOISVERT

series,” les gerbes d'avoine et de blé, superposées comme les pierres d'une muraille, laissant pendre, blonds et lourds, les épis encore pleins de soleil, Les fenils regorgeaient de foin, et, quand s'ouvraient les portes, le parfum de la fenaison emmagasinée sous les vastes toits blanes, s’échappait par bouffées enivrantes, La terre avait bien reudu ; le temps s'était conpoité admirablement ; hommes et bêtes allaient festoyer tout l'hiver.

Moïse Fontaine était fait d’une bonne pâte. Comparé à sa femme, il paraissait un rayon de miel, C’est que Scholastique Bellefaçon ne se laissait pas marcher sur le pied, et ce n’était pas Moïse qui avait ]n garde des tables de la loi, au foyer conjugal.

Grande et sèche, el!2 cinglait comme une cravache. Au moral, sa langue emportait le morceau. Chose singulière, leur fille, Angélique, avait la douceur de l'agneau.

Le mauvais exemple l’avait peut-être préservée, Souvent, en effet, devant une

faute grossière, la candeur naturelle se révolte et le bon sens est écœuré.

Angélique était douce envers tout le monde, mais surtout envers Joseph Boisvert, qui l'avait fait danser plus souvent que les autres, à ln dernière “ épluchette” de blé d'Inde, 1] l'avait même embrassée à deux reprises, grâce à un épi rouge, Vous savez, dans les ‘ épluchettes,” les épis de maïs où le soleil a incrusté des rubis en guise de grains, confèrent au “ porteur ” le privilège d'’effleurer de ses lèvres une joue rose... ou une autre, Mais une fois seulement, Plus que cela, il y a larcin, Un larcin qui n’est Pas encore prévu par le code, Au reste, il se pardonne toujours, et nos législateurs Peuvent garder leurs foudres pour des baisers de Judas, par exemple.

Il lui avait dit, en Partant, un mot un peu mystérieux, et elle s'était perdue en d’adorables conjectures, Ils s'étaient revus le lendemain et les jours suivants. Quand on est voisins on se voisine, Ilavait parlé

plus clairement ; ça n'aurait pas été né.

cessaire, Les amoureux déchiffrent tous les hiéroglyphes, comprennent tous les signes de la enbale, et devinent ce qu'ils ne comprennent point,

Quand il entra pour voir le père Fontaine au aujet du fossé, elle filait, en chantant, de molles cardées de lnine blanche, coûchées dans un long panier de frêne, Son pied s'arrêta sur la marche du rouet, la chanson ferma son aile, et le fusean cessa de bourdonner,

Le jeune homme la salua en souriant.

Elle se leva toute rougissante, et, approchant une chaise adossée à la cloison, elle le pria de s'asseoir.

— Je n'ai guère d’instants à passer avec toi aujourd'hui, fit-il, mais je reviendrai bientôt, si tu le veux.

En disant cela il l’enveloppait d’un chaud regard.

— Si je le veux ? répéta-t-elle,

Et le rayon mystérieux qui s’échappa de leurs paupières, descendit jusqu’au

fond de leur âme, et, sous leur calme, des émotions ravissantes se réveilièrent, comme sous la mer unie les grandes lames invisibles, Ils demeurèrent un moment silencieux.

— Îl faut que je voie ton père, commença l’amoureux garçon, est-il ici ?

— Il doit être à la grange, répondit Angélique. 11 bat du blé qu'il portera an moulin demain,

Joseph le savait bien. Il avait entendu le fléau du vieux voisin tomber dru sur

l’aire, mais il était venu quand même à la Maison. Il ne fallait pas perdre une occasion de voir la jolie voisine,

— Ïl ne tardera peut-être pas à rentrer, continua la jeune fille ; attends un peu, ussieds-toi.

Joseph ne résista pas à la caresse de Ja voix. Il vint s'asseoir près du rouet, et se mit à jouer avec le brin de laine qui flottait léger comme un fil de la vierge.

Le fuseau 8e taisait, mais le cœur murmurait à son tour.

Madame Fontaine sortit tout à coup de sa chambre. Elle parut plus longue et plus sèche que de coutume,

— Bonjour, Joseph, fit-elle, d’une voix qui coupait les Laroles comme une lame d'acier coupe les muscles, et sans beau- Coup regarder le jeune homme. As-tu déjà fini ta journée, toi ? Tu as bien de la chance. Lei soleil est encore haut... Ce n’est pas tout le monde qui “dételle ” de si bonne heure,

Puis, se tournant vers Angélique :

— Ton rouet est-il-brisé ? Tu ne fileras

Pas ton aune aujourd’hui, Angélique rougit, reprit le brin de laine oublié entre les doigts du voisin et, pesant d’un pied un peu dépité sur la marche du rouet, elle rendit au fuseau son mouvement rapide et son mouotone grondement, Alors Joseph Boisvert se leva. Il dit qu’il allait rencontrer monsieur Fontaine à la grange, Il valait autant le voir là.

D'ailleurs, la présence de madame Fontaine gâtait beaucoup le plaisir.

Le père Moïse achevait de battre une airée, et le fléau tombait plus lentement, et un peu fatigué sur les épis étendus comme un tapis tissé d’or, à double rang, tout le long de la “batterie” Il ne vit pas arriver Joseph, et tvut obsédé par son travail et le bruissement des éj's mûrs qui s’égrenaient, il ne l’entendit pas, non plus.

— Reposez-vous donc un peu, dit Joseph.

Et il parlait haut afin d'attirer son attention. Le fléau resta sur les gerbes

défaites et ‘le batteur de grain se retourna :

— Tiens ! c’est toi, Joséph ! Viens-tu m'aider à battre ? fitil en riant.

Avez-vous commencé à “ battre” vous autres ?

— Pas encore, nous attendons le moulin.

—— J'aime mieux le fléau, moi; ça va moins vite, mais on égrène les épis tant bien que l’on veut. Il n’y a qu’à frapper.

Puis la paille est bien plus belle.

— Mais le temps qu’on y met pourrait être mieux employé autrement, peut-être.

— Chacun son goût, mon garçon.

Il alla pour relever son fléau, mais, comme s’il se fut ravisé :

— Veux-tu venir fumer une pipe à la maison ? demanda:t-il,

— Merci, monsieur Fontaine, je viens vous demander la permission de déboucher le fossé que vous avez rempli. Voici que les pluies vont tomber, et vous savez le dommage qu’elles peuvent nous causer, si elles ne s’écoulent point.

— C’est que Scholastique ne chantera Pas sur ce ton-là. ?

— Vous n’allez pas vous laisser mener par le bout du nez, observa Joseph, c’est vous l’homme... donnez le ton... Faitesla chanter juste... s

Il disait cela d’une façon badine, Le père Moïse ne riait pas, cependant, Il reprit en branlant la tête :

— Pour avoir la paix, mon garçon, il faut parfois s’exposer au ridicule.

— Mais il ne faut toujours pas faire de tort à son prochain,

— Arrange-toi avec .Scholastique,

Il leva son fléau et le fit retomber, par un mouvement plus rapide, sur l'aire qui retentit gaiement, Joseph Boisvert s’éloigna.

Une heure après, Scholastique, faisant de grandes enjambées, jetant des lambeaux de phrases menaçantes à travers ses lèvres serrées, les bras battant air, arriva à la grange et se peacha dans la petite porte entr’ouverte,

— Vas-tu endurer ça, Moïse ?... Vontils se rendre maîtres chez nous ? hurla-telle, exaspérée. .

— Hein ? Qu'y a-t:l encore ? répondit le père Fontaine ahuri.

— Boisvert et son garçon qui débouchent le fossé !..,

— Sur notre terrain ?

— En voilà une demande ! Est-ce que j'ai coutume de m'occuper de ce qu’ils débouchent chez eux ?

— C’est peut-être aussi bon, apres tout,

— Quoi, aussi bon ?. . Que je ne m’oc.

cupe pas de ce qu’ils bouchent chez eux...

ou débouchent chez nous ?

— Les deux choses.

— Par exemple!... Ah! je vois, le Joseph est venu t’endoctriner.…. Et tu t'es laissé mettre le carcan, bêtement !

comme cette Angélique qui en raffole...

Je suis là, heureusement, et vous allez voir, une fois de plus, ce que peut une femme résolue, Viens avec moi.

— Nous irons leur parler tantôt, à la veillée, ce sera tout aussi bon.

— Et en attendant ils jouent de la bêche... Tout de suite, Moïse ! Charbonnier est maître chez soi.., Faut battre le fer pendant qu’il est ch ind.

— Prends garde, Scholastique, tu pourrais être le fer. Tu sais que Boisvert est fort comme deux. e

— Il n’osera pas toucher à une femme.

— Alors c’est sur moi que les coups tomberont.

— Dans tous les cas, viens, je le veux !

Laisse là ton fléau et passe devant.

— Allons ! ce que femme veut Dieu le

veut, murmura Moïse en aparté, et comme Pour s’excuser de ga faiblesse,

Et tous les deux, la femme et le mari, lui devant, elle derrière, maugréant, l’âme augoissée, ils se hâtèrent vers l'endroit où travaillaient les Boisvert, père et fils. Avant d'arriver, la femme cria :

— Allez faire des fossés chez vous, si vous voulez en faire !

— Attends donc, fit le mari, on va leur parler amicalement, c’est mieux.

— Va donc, vieux poltron !

— Fâch.z-vous donc Pas, répondit le père Boisvert, nous faisons votre ouvrag

— Nous n’avons besoin de personne Pour cela, Vous feriez mieux de travailler chez vous, vous Pourriez plus aisément amarrer les deux bouts.

Les Boisvert sourirent et se rem’ ‘ent à la besogne.

— Si vous ne décampez point, vociféra la mégère, je vous assomme avec des roches,

Elle venait de ramasser un caillou ;

elle le lança en même temps que sa menace. Elle atteignit le père Boisvert, et lui écorcha l'oreille, Il était très fort, Boisvert, et très doux aussi. Il dit à son garçon :

— Aïe soin du père Moïse, toi,

Joseph eut une minute d’hésitation. Il allait, bien sûr, s’aliéner pour toujours le père d’Angélique, et les doux rêves dont il commençait à se bercer, ne se réaliseraient sans doute jamais. Ah !le migérable fossé, il se creusait profond, maintenant, entre la jeune fille aimée et lui, Il allait devenir un abîme! Quelques pelletées de sable enlevées ici piutôt que là, et voilà une destinée compromise, une vie brisée, un bonheur perdu !

En songeant à ces choses, il s'était approché du voisin et le tenait en échec, morne, triste, mais l’air décidé. Il fallait obéir à son père.

— Pour:.si cette chicane? demandat:il après quelques instants, . Laissez-nous donc travailler en paix, monsieur Fontaine.

FONTAINE VS. BOISVERT «Al

— Oh ! quant à moi... C'est Scholastique... Il n’y a pas moyen de la faire plier,

Un petit colloque aigre-doux s'engagea.

Pendant ce temps-là Boisvert saisit madame Scholastique Par sa longue taille uniforme, et, la forçant à s’incliner profondément sous Pétreinte de son bras gauche, il lui administra, de la main droite, tout ailieurs que sur la joue, cinq ou six bons “souffets.” Tout de même, quand elle ge releva, c’est sa joue qui était rouge.

Moïse et sa femme reprirent le chemin de leur maison, elle devant et lui derrière, cette fois. Elle était dans une colère, une colère !... Lui, il ne savait pas s’il devait rire ou se fâcher.

Il ne se fâcha pas, mais il fut, quand même, obligé de se rendre chez Biron, le nouveau juge de Paix, de bonne heure le lendemain. Scholastique n’avait pas fermé l’œil de la nuït, et il en avait appris long sur la couardise des maris qui laissent

battre leur femme par le voisin, C'était pire que l’autre, la couardise de ceux qui... souffrent tout.

Elle avait arrangé un beau procès, Il ne devait pas être difficile de venger la morale outragée par des tapes aussi...

inconvenantes.

Et voilà pourquoi le juge de paix Etienne Biron voyait comparaître, devant lui, les Boisvert, père et fils. L’audience avait lieu dans la cuisine, et la bonne odeur de Ja soupe aux choux, qui mitonnait,faisait faire de lugubres réflexions à l’un des curieux venus là pour s'amuser.

— Hélas! murmurait-il à ses voisins, le pain sec sera la seule nourriture, et l’eau froide la seule boisson des Boisvert, s’ils sont trouvés coupables des horreurs dont on les accuse,

Le greffier que le juge de paix venait d’attacher à sa personne, fit, d’une voix vibrante d’émotion, mais avec un gou-

verain mépris de la ponctuation des phrases, la lecture de la plainte,

Le “ demandeur ” accusait les “ défen.

deurs ” d’avoir travaillé sur son terrain, Sans sa permission, Il accusait, de plus, Boisvert, nère, de s'être porté à des voies de fait graves et honteuses, sur la personne de Scholastique Bellefaçon, son épouse légitime et dévouée, à lui le “de.

mandeur,”

Il y eut un murmure dans l'assistance, et l’on entendit des rires étouffés.

La cuisinière oublia son potage. Un moment elle eut peur pour la vertu de son homme, et fnt tentée de lui souffler, à l’oreille, de ne Pas se mêler de l'affaire de ce... criminel. Elle avisa même un bassin rempli d’eau où, dans un cas de doute, en dernières ressources, le nouveau Pilate pourrait se laver les mains,

Scholastique, pudiquement voilée, attendait le moment où elle serait requise de raconter sa pénible mésaventure.

Les Boisvert avouèrent leur faute, une

faute bien légère, et qui tournait à l’avantage de Fontaine. Le voisin devait laisser Passer, chez lui, les eaux des terrains supérieurs, Il avait, dans un moment de mauvaise humeur, après les dernières élections, rempli ur fossé dont l'existence remontait loin, et dont l'utilité était indiscutable, Si on invoquait la loi, il serait forcé de le déboucher lui-même,

— Ce fossé n'a jamais été verbalisé, observa Fontaine,

— Il existe eu vertu d’une entente et de la coutume, rétorqua Boisvert, fils,

— Qu'en sais-tu ? tu n'étais pas au monde quand...

Il allait dire une sottise, le père Moïse, et fournir une arme à son adversaire, mais le juge intervint.

— Que chacun parle à son tour, commença-t-il...

Ce n’était pas cela qu'il voulait dire.

Il se reprit :

—Ne parlez pas plusieurs à la fois. ss.

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Ne parlez pas plusieurs à la fois

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Il vit que c'était un peu la même chose, Il se recueillit,

— Rendez témoignage, ordonna:t.il d'une voix grave, mais ne discutez pas, Qu’avez-vous à répliquer, monsieur Fontaine ?

Le père Moïse salua respectueusement :

— Voici mon cas, monsieur le juge, fit:il.

Scholastique m'a dit — Scholastique, c’est ma femme, comme vous savez, Il faut se faire comprendre — Scholastique m'a dit :

“Moïse, ils travaillent chez nous !...

Est-ce que charbonnier n’est pas mpître Chez soi?,., I] faut les envoyer.,, Viens!”

“Nous sommes partis, moi et elle. Je Mmarchais le premier, Ce n’est pas parce que j'avais hâte d'arriver ; j'aurais autant aimé rester à battre mon blé; je ne tenais Pas, non plus, à me chicaner. J'aime la Paix, la paix avec tout le monde, même avec mes voisins, même avec ma femme, Je ne marchais pas vite et elle me talonnait, Un peu en-deça du fossé, je me suis arrêté pour... Pour ne pas aller plus

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