‹ Contes vraisChapitre 2 sur 8 · IS · texte numérisé non relu

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existait donc., le diable, et il pouvait jouer de vrais tours aux hommes. . .

Elle allait toujours et tremblait en passant devant les touffes enflammées. Elle tremblait pour elle-même et pour sou animal. Qui sait si le feu maudit u'allait pas les consumer l'un

et l'autre ?

La plupart des convives s'étaient réunis à table, mais la gaieté avait perdu quelque chose de son éclat. Les femmes suitout, plus cré- V duies et très portées vers le mystérieux, ne faisaient plus sonner, dans le concert rustique, leurs notes d'ordinaire si pittoresques et si charmantes.

Adèle Dubé, frappée d'une terreur singulière, se disait réellement ensorcelée, et son liancé n'était pas loin de le croire, tant il avait peur de ne pas être heureux au moment fixé pour le bonheur. Madame Jonas Bernier aurait bien voulu que Marguerite ne fut pas venue ce soir-là, et elle se répandait en lamentations.

— BaJi ! remarqua mon oncle, Marguerite est moins dangereuse qu'elle ne voudrait l'être.

On ne .s'iinprovi?e pas sorcier. C'est un métier cîiffîcilo et le diabl" choisit S3? élus. X est l>as sorcier qui veut. . . Ce n'est pas elle (jui a mi': un vêtement de flanme à son taureau . . . Cette lueur souda ne que vou-- venez de voir, n'e^t ni rare ni extraordinaire. C'est un météore disent les savanlv=. îloi, jo crois que c'est un flambeau que le ciel allume pour éclairer notre fête. . . Amuson=-?ious donc ! Dansez, jeunes frens ! Vieillards, chantez !

Et il entonna d'une voix abjuiinriblomont faus?e :

Pour ma Clara j'ai «Fia constance ;

Je bois sec et je fais l'amour.

Demain, je ferai pénitence ;

Ainsi chaque chose à son tour.

Les uns firent chorus en se versant à boire, les autres, en lutinant leurs voisines. Peu à peu, le mardi gras reprit ses droits ; la pensée de la sorcière se fondit comme xni nuage en un brumeux lointain, et la chanson reprit son vol d'une aile un peu mouillée.

L'evenemont ^t du bruit. On on parla beauf'oup. Ce n'était plus un boeuf que Marguerite avait att<'lé à sou traîneau, c'était le diable luimême. On l'avait entendu rugir ; on l'avait tourjié ; le feu de ses cornes était resté aux m.ains.

Quelques parents des promis disaient qu'il ne fallait pas songer au inariage après de pareilles menaces. On ne s'expose pas ainsi. Il devenait nécessaire au moins de consulter Marguerite et de lui faire un cadeau pour gagner sa bienveillance.

Les jeunes gens trouvaient dur de se soumettre. Ils étaient revenus un peu de leur terreur maintenant, et ils ne voyaient pas pourquoi le ciel refuserait de leur ouvrir les portes de cet éden enchanteur où, avant eux, s'étaient introduits bravement leurs pères et leurs mères.

Le presbytère, d'ordinaire soigneusement fermé, dut s'ouvrir à la fin pour laisser entrer ia rumeur. Le curé fut mis au courant de tout ce qui se passait. Il en apprit tellement long qu'il demeura tout à fait sceptique. Ces récifs

d'un boeuf enveloppé de flammes silvnaturelles, qui avait chanté et dansé à la parole d'une femme, et d'un sort jeté par la vieille hère à une fille naïve qui entrevoyait le ciel dans lo mariage, lui parurent indigne?; d'occuper un esprit sérieux. Il hocha la tête, et sourit malicieusement.

Cependant, ini matin de mai, le bruit courut dans la paroisse que le boeuf de Marguerite s'était promené le long de la route, avec de nouvelles cornes de feu sur le front. Il avait été vu, le soir, par des jeunes gen-; qui revenaient de la veillée. On crut d'abord à une mystification, et l'on dit à ces jeunes gens qu'ils perdaient leur temps et ne feraient point do dupes. Mais de,s hommes dignes de fo', ini conseiller municipal, \m marguillier même affirmèrent à leur tour l'av.iii- vu au^si. Et c'était toujours par des nuits noircS et pluvieuse^ qu il se montrait avec ce panache infernal. Cela fit dire à mon oncle qu'il ét-ait bien prudent après tout, cet animal, de ne promener ainsi le feu que sous les bois mouillés et quand la pluie tombait pour l'éteindre.

Les simples se cramponnèrent de nouveau à leurs superstitions attrayantes. Ils se réunissaient, le soir, pour causer sorcellerie, et ils menaçaient de ne plus voir bientôt que l'intervention de l'enfer dans les choses de ce monde. Le diable allait tenir le beau rôle, et le bon Dieu, mis en disponibilité, n'aurait qu'à se retirer avec les débris de la milice céleste, dans fjcn château fort bien difficile du reste à enlever.

Le curé dut enfin intervenir. Il fut même sur Je point de se fâcher» lui toujours si doux et si conciliant.

C'était un dimanche. Après avoir chanté l'évangile d'une voix plus énergique que de l'accoutumée, il se dirigea vers l'e-calier de la chaire, d'un pas grave et sans prêter attention aux chantres et aux enfants de choeur qui le saluaient. Mais à mesure qu'il montait les pieux degrés, l'indignatitMi se calmait dans son âme indidgente ; et quand il fut au-dessvis de son petit peuple atte.itif et soumis, toujours dans une enivrante atmosphère de prière et d'encens, il se sentit tout à fait rasséréné. Il

retrouva sa bonhomie journalière et son esprit un peu frondeur. Il se moqua de ce démon désoeuvré et peu fier qui se cachait dans les entrailles d'un boeuf, et ridiculisa les poltrons qui en avaient peur ; puis il finit par donner une petite leçon de théolog-le pratique à ses ouailles bien-aimées. Je vais dire tout : cela peut t^ervir.

" Ce n'est pas le diable à poil roux et bien

dompté de la pauvre Marguerite qu'il faut

éviter et craindre, mes chers frères, commenca-

t-il, mais l'autre. Je vrai, celui qui vous ça-

s/ jeole, vous amuse et vous porte au mal sans

montrer ses cornes. . .

Il a sur les lèvres des paroles mielleuses et non d'affreux beuglements. Ses promesses sont douces, ce qui ne les empêche pas d'être menteuses. Il n'entre pas avec fracas dans vos demeures, et il se donne garde de vous effrayer. . . Il peut attendre longtemps à la porte, car il sait bien qu'on finit par ouv.vir. . . Il n'a pas la figure menaçante d'une bcte, mais souvent la forme gracieuse d'uri ange pu d'une

femme ... Il ne brûle pas vos lambris, mais il allume en vos coeurs des ardeurs mortelles.

Et, ce chef supi'ême des enfers, il voit, comme le souverain des cieux. une légion d esprits s'emjîresser à le servir.

C'est d'abord le démon de l'orgueil. Un flatteur qui vous souffle à l'oreille que vous valez votre pesant d'or, quand tout votre mérite se pèserait dans la balance d'un apothi- ^ caire ; que vous avez de la vertu quand c'est du tempéramment, de T intelligence, quand votre esprit est de l'emprunt que vous ne pouvez rendre . . .

C'est le démon de l'avarice. Un vilain qui vous empêche de donner à votre femme et à vos enfants les vêtements nécessaires pour venir à l'église apprendre à aimer le bon Dieu qui le mérite tant, et les hommes qui le méritent si i^eu ... do donner au pauvre un morceau de pain oublié dans la huche, et au curé la dîme oubliée dans le grenier . . .

C'est le démon de l'impureté, cet attrapesots qui . . . que . . . dont ... Je vous le dirai au confessionnal.

C'est le démon de l'envie . . . Un farceur qui vous fait regarder vos félicités et vos biens par le gros bout de la lunette et, par le petit bout, les biens et la félicité des autres, un drôle qui vous fait accroire que le potage manque d'assaisonnement chez vous et qu'il est bien permis de soupirer un peu après la cuisine d'autrui . . .

C'est le démon de la gourmandise, qui vous porte à boire comme des éponges, et à manger comme des ogres^. sans soif ni faim ... Si bien qu'on vous verrait dormir souvent à la belle étoile, daais l'abandon du patriarche ISToé, si vous saviez cultiver la vigne ... Si bien qu'on vous verrait saccager tous les pommiers du paradis terrestre, si le bon Dieu faisait la sottise de vous rendre l'héritage de votre premier père . . .

C'est le démon de la colère, qui vous fait St".uter comme une bouilloire sans soupape pour im regard de travers ou une parole dure, et vous fait crier à tue-tête des folies que, dans le calme, vous n'oseriez même dire tout bas . . .

Enfui, c'est le démon de la paresse, le plus sot et le plus méprisable de tous. Ce fainéant vous fait croire que vous êtes fat'gués quand vous n'êtes qu'engourdis, et que vous allez de l'avant quand vous reculez ... Il vous i^orte à dormir à la maison quand l'heure du travail sonne, et à l'église, quand votre curé prêche . . .

Et puis, les comma.ndcmcnts de Dieu sont battus en brèche par d'autres anges déchus, bien peu semblables au doux boeuf de Marguerite. Les plus audacieux de cette catégorie vous disent d'aimer toutes sortes de choses d'abord, et le bon Dieu ensuite, par mépris de l'ordre divin :

" Un seul Dieu tu adoreras et aimeras parfaitement. "

D'autres vous poussent à jurer comme des payens et à blasi)Iiémer comme des impies, sous le prétexte que ça donne de l'éiiiergie au discours ou un tour dégagé à l'esprit. D'autres encore, plus raffinés et plus subtils,, vous font parler du Seigneur comme d'une vieille connaissance, sans plus de resi>ect et avec autant de familiarité.

11 y e.n a qui se chargent do changer le dimanche en un jour de divertissement?, et proposent des promenades, des jeux, de< danses même, pour remplacer la prière si nécessaire à lame et le repos si ut'le au coi-ps.

Quelques-uns s'amusent à voir les enfants manquer de soumission à leurs parents, dire des paroles dures à une mère brisés par le? veilles auprès des berceaux, à un père dont le travail donne le pain de chaque jour et le vêtement nouveau.

On croirait que Thomme évitera de faire du mal à son semblable, et que pas un démon n'osera lui conseiller de verser le sang. Erreur ! le conseillpr se trouve et l'homicide aussi.

y Un esprit retors qui ne perd pa^- son temps, c'est celui qui est chargé de vous faire mépriser le sixième et le neuvième commandements . . . J'en sais quelque cho-e. Je ne parle pas seulement pour les jeunes gens qui i^ promettent de s'amender plus tard, mais aussi pour les vieux qui promettaient de s'amender plus tôt.

tîn autre aussi qui a la besogne rude et fait un mal incalculable à la société chrétienne, c'est le démon du vol et de l'injustice. La scène où il joue son rôle est immense et le? acteurs qu'il fait agh- sont sans nombre, depuis le gamin qui dérobe un sou pour acheter un pain d'épice, jusqu'au souverain qui enlève une province pour agrandir son royaume, depuis le mendiant qui se fait donner le prix du travail jusqu'au millionnaire qui refuse à l'ouvrier un salaire raisonnable. L'injustice prend toutes les formes et toutes les couleurs, et la réj^nration des torts n'embarrasse personne. On fait taire la conscience sous prétexte qu'elle n'entend rien aux affaires.

11 y a bien encore le démon du mensonge qui vous fait dire : Oui,, quand c'est " non ", et : non, quand c'est " oui ". On est trop lâche pour affirmer la vérité. On oublie que la parole donnée et reçue est l'unique lien qui peut unir les hommes les uns autres. Il y a le i démcn du parjure, le plus insolent de tous et le plus détesté de Dieu, qui parfois vous fait mettre le pied sur la face du Christ saint,

quand vous allez voter au poil ou plaider au palais.

Et je n'ai pas fini.

Comme il y a des mauvais anges spécialement occupés à faire oublier les commandements de Dieu, il y en a d'autres dont le zèle s'exerce contre l'Eglise. L'Eglise est leur grande ennemie sur la terre, et ils la combattront jusqu'à la fin des temps.

Ils s'efforcent de vous faire croire qu'elle est inutile et que les commandements de Dieu vous suffisent. Conune si le Père ne l'avait pas instituée par le Fils, pour qu'elle fut la gardienne immortelle de ces commandements ... Il savait que le chrétien du Nouveau Testament ?e montrerait inconstant et léger, comme le juif de l'ancien ; qu'il se prosternerait volontiers devant le veau d'or, et serait un grand fabricant d'idoles ; qu'il faudrait par conséquent le rappeler souvent à l'ordre, au devoir et à la raison.

Il ne faut pas oublier, non plus, que le Divin Sauveur a apporté sur la terre deux choses nouvelles : la pénitence et la charité. Or,

c'est son Eglise seule qui peut dire, après lui, ce que doivent être et cette pénitence et cette charité.

Ecoutez-la donc !

11 me reste un mot à ajouter. Le dernier commandement est un scandale pour plusieurs :

" Droits et dîme tu paieras à l'Eglise fidèlement. "

Je vous ferai remarquer d'abord que les esprits forts qui refusent de payer la dîme, ne paient pas davantage leurs autre-; dettes . . .

Le prêtre doit vivre de l'autel. C est à dire que le peuple qu'il mène au ciel se charge des frais du voyage. C'est juste, n'est-ce pas ? Le prêtre se nourrit de pain comme les autres hommes, et comme les autres honnnes aussi, il a besoin de vêtements pour se couvrir et d'un toit pour s'abriter.

li lui faut un asile un peu loin dn bruit, pour que sa prière soit plus recueillie et son étude, moins interrompue. C'est là que vous k trouvez, le jour ou la nuit, par le beau temps ou les tempêtes, quand vous éprouvez le beson

(.k- lui confier un chagrin ou de lui demander un conseil. C'est à sa porte nue vous fra[)pez quand le deuil menace votre maison, et que la personne que vous aimez le plus peut-être vous a dit, dans un sanglot, qu'elle se sentait mourir.

Il est père, mais son foyer est vide.

Les rêves d'amour n'ont jamais voltigé dans

l'alcôve oii il dort, et les bras qui s'ouvrent

pour le recevoir quand il tombe sur sa couche

vV pudique sont les bras miséricordieux de son

crucifix.

11 est père et vous êtes sa famille.

Le prêtre n'exerce pas de profession. 11 n'a pas le loisir de cultiver la terre ; i! n'a pas ai)pris de métier.

11 a étudié la science de Dieu et s'est dévoué au salut des âmes, sans s'inquiéter des biens temporels que vous recherchez si âprsment.

11 n'est pas nécessaire, sans doute, qu'il habite un château, et nulle paroisse ne doit se ruiner pour loger son curé plus magnifiquement que son Dieu. Mais en ceci comme en

toutes choses, il faut de la convenance et de la dignité.

— Notre Seigneur n'avait pas une pierre où reposer sa tête, nie direz-vous, et le* apôtres ne portaient que leur bâton.

C'est vrai, mais entre alors et aujourd'hui il s'est écoulé dix-neuf cents ans ! . . .

Quand vous étiez jeunes et que vous ne possédiez pas encore les belles fermes où vous vivez heureux maintenant, vous n'aviez pas besoin de charrues pour labourer, ni de grains pour ensemencer les sillons, ni de serviteurs pour moissonner les blés... Vous ne bâtissiez pas des granges pour les gerbes et le foin, des étables pour les boeufs et les génisses, des écuries pour les chevaux, des bergeries pour les moutons. Vous n'aviez pas besoin de maisons commodes et jolies pour les familles bienaimées qui n'existaient pas encore. . .

11 y a dix-neuf cents ans, l'Eglise n'était pas descendue du calvaire. Elle était encore tout entière dans la pensée de son divin fondateur, et les douze apôtrçs qui devaient se partager le

monde, pouvaient recevoir l'Esprit Saint dans une humble et étroite enceinte, et rédiger, dans une caverne, le " Credo " qui devait renouveler la face de la terre . . .

Depuis, comme une mer débordante, l'Eglise a baigné tous les rivages, comme un soleil ardent elle a rayonné sur toutes les contrées. Elle s'est assise conmie une souveraine sur la terre qu'elle sanctifie, et la pierre choisie par le Sauveur est devenue son trône inébranlable.

Elle n'a qu'un chef, cependant, et qu'une seule autorité suprême. Elle n'est ni de irance, ni d'Angleterre, ni d'Allemagne, ni de Euîsie, ni d'Amérique, ni d'Asie, ni d'Afrique, ni d'Europe ; elle est du ciel. Elle c-bt du ciel, mais elle est faite pour les hommes. C'est i>ourquoi elle a des relations à établir et à maintenir, des intérêts à surveiller, des fidèles à protéger, des biens à distribuer, des souffrances à soulager, des enseignements à répandre, des conciles à rassembler, des dogmes à promulguer.

11 y a dix-neuf cents ans, c'était l'éclosion, y aujourd'hui c'est l'épanouissement,

Je suis sûr que si Notre Seigneur Jésus- Cliriït et les ai)ôti*es revenaient sur la terre, simples et dépouillés de tout eo'.nnii- aux premiers jours, les chrétiens de partout s'uniraient dans l'enthousiasme et Tamour, pour leur élever la plus magnilique des demeures, 3t je vous connais assez pour affirmer que vous ne seriez pas les derniers à offrir votre obole.

Ainsi soit-il.

Après la messe, les fidèles se réunirent par groupes, à la porte de l'égli»?, les hommes dun côté.les femmes, de l'autre. Tous commentaient le sermon du curé. Le plus grand nombre s'amusait de la façon origina'e dont il avait cinglé les .superstitieux. Quelques-uns soutenaient qu'il avait un peu exagéré les défauts de ses parossiens. D'autres disaient qu'il n'aurait pas dû rappeler l'ivresse aussi accidentelle qu'antique, de notre vaillant ancêtre Noé ; qu'il n'aurait pas dû, surtout, supposer le bon Dieu capable de faire une sottise,

Cependant plusieurs persistaient encore à voir du surnaturel dans le boeuf de Marguerite, et se proposaient d'aller, le soir même, exami-

liPr consciencieusoment cet nninial qui faisait tant parler de lui.

Mon oucl',' (lui le.=; éooutaif, leur dit d'un ton goo-ueiiard :

— Xo vous dérangez donc ^as. Si c'est un boeuf comme les axitres. e'e-t inutile, et, si c'est le diable, vous le vei-rez bieu assez tôt.

A quelque temps de là. ^far^uerite tomba malade. Mon oncle qui revenait de la Eivièi-e- Bois-Clair avec Olivier Bélanger, un voisin de la rustaude voulut la vo"r une dernière fols, car on la dirait iinie. Le lendemain, elle serait sur les planches.

O'ivier Bélanger était, lui aus-i, un fameux plaisant. Il semait le rire sur son passage comme d'autres sèment l'eTinni. Il éta t blond, avec une figure épanouie. ro?e, épilée ... Sa taille haute, ses épaules larges, ses poignet", de fer le rendaient redout^.ble ... en temps d'élection.

Il entra avec mon oncle. Tous deux s'approchèrent du lit OLi la sorcière allait probable-

lYïènf laî?sf^r ka vilaine dépouillo. Mon o.ncle demanda à la femme qui la soignait :

— Est-elle en règle avec le eiel ?

Les yeux de la moribonde s'ouvrirent. Il y avait eneore de la malice au fond, et ils ne paraissaient pas sur le point de se fermer pour toujours.

— Oh ! gémit-elle, le Ijon Dieu ne me reprochera toujours point de m'être occupée des affaires des autres.

La voisine dit tout bas :

— Elle ne se soucie guèi'e d'avoir le prêtre. Essayez don.c de la faire consentir.

Mon onc!e se iiencha sur le chevet enfiévré :

— Veux-tu que nous allions chercher le curé, ma bonne Marguerite ? demanda-t-il.

— Pourquoi le curé ?

— Pour t'ouvrir la porte du ciel . . .

— Je l'ouvrirai b!en toute seule . . .

Elle se tourna vers la ruelle du l't on ébauchant xme vilaine grimace. Bélanger dit :

— Il ne faut pas la lai-ser mourir comme cela. Xnus allons casser une croûte ensemble et ensuite, j'irai chercher le prêtre. Il s'y en-

ibïïâ à débarbouiller les consciences mal' propres.

Les deux amis sortirent. Alors mon oncle s'excusa. Il n'accepterait pas le morceau de pain, mais allait plutôt continuer sa route . . . 11 avait ime idée. Le boeuf de Marguerite le liantait. Si la vieille hère perdait la vie, le vieil animal devait perdre son preitige. Il fallait en finir avec la superstition . . .

— Xous nous reverrons tout à l'heure, ditil en s'éloignant.

Il se dirigea vers la demeure de son beaufrère, à la tête de la route. Un quart d'heure plus tard, il longeait le fos;é de ligne, à une petite distance du chemin, marchant à grands pas et tenant à la main quelque cho^e que je ne saurais définir.

Il avait plu. De gi'os nuages lourds semblaient peser sur la cime des arbres, et la nuit descendait vite sur les champs. Olivier Bélanger partit au trot de sa jument grise, une bonne bête. Les sabots ferrés tombaient en mesure dans la vase et les flaques d'eau. La boue

Volait, l'eau ruisselait, mais rien n'était visible.

Il songeait à sa malheureuse voisine, dont les heures paraissaient bien comptées. 11 se demandait quelle responsabilité pouvait avoir aux yeux d'un Dieu souverainement juste, une créature si peu soucieuse de ses devoirs, mais jetée depuis l'enfance dans une voie fatale, capable de lutter pour un morceau de pain, mais sans force pour les combats de l'osprit et sans humilité dans les choses de la foi . . .

Et sa pensée glissa tout naturellement de la femme étrange au docile animal qui était devenu son fidèle compagnon. Le boeuf renommé devait être selon sa coutume, au pacage, le long de la route. C'était dommage que ses cornes ne fussent pas allumées, pour chasser un peu y les ténèbres et montrer les ornières . . .

Il arrivait au ruisseau. Les pieds du cheval et les roues de la calèche firent ré-onner les pièces de cèdre du petit pont. Aussitôt, de la lisière du bois, un peu en arrière, un beuglement répondit. Bélanger ne put se défendre d'une certaine souleur.

— ]\Iau<lite bête ! cria-t-il, pour se donner de la contenance.

Un instant ai)i-è>, le boeuf de Marguerite s'élança sur la route, les cornes surmontées d'un panacbe de flammes. Bélanger, tout instinctivement donna un coup de fouet à sa jument qui partit au galop. Mais aussitôt, mon oncle lui cria de l'attendre. Il rougit de sa polti'onnerie et arrêta sa bête.

Les deux cornes flamboyantes approchaient. 11 entendait un piétiaicment dru dans la boue. L'animal courait. Il arrive, se heurte à la voiture, pousse un cri rauque et demeure immobile. Mon oncle le tenait sûrement au moyen d'un fort licou de cuir.

— Que diable est ceci ? demanda Bélanger.

— La fin de la comédie, répondit mon oncle.

Le boeuf les regardait avec de grands yeux épouvantés, en secouant ses cornes de feu. Alors les bois entendirent un long éclat de rire y/ et la jument tressauta dans son braiicart.

Sans perdre de temi)s, car le salut de Marguerite pouvait être compromis par lui retard, les deux compères attachent à lu voiture le

boeuf jadis ensorcelé et reprennent au petit trot leur voyage de charité.-

Quand ils traversèrent le village enveloppé d'ombres épaisses, les deux cornes qui flambaient toujours jetèrent sur les arbres et les maisons de sinistres lueurs. Le village s "émut, s'agita, se précipita vers la place de l'église où le fantôme s'était arrêté.

J^es cornes du boeuf roux de Marguerite, enveloppées de linges épais, brûlaient comme des candélabres superbes . . .

Le pétrole venait d'être trouvé et remplaçait déjà l'huile fumeuse des lampes primitives, et le suif de la pâle bougie.

Le merveilleux s'évanouissait. L'intervention de l'esprit mauvais n'était plus qu'une farce. La superstition chère aux simples s'en allait en fumée . . .

11 en viendra bien, désormais, des diables boiteux ou cornus, dans notre paroisse, avant que l'on gaspille l'eau bénite pour les arroser.

Marguerite put faire sa confession, ce soirlà, mais elle ne mourut point. Elle n'était pas mûre pour Iç ciel. Il y a quelques années, elle

fut trouvée sur le bord du chemin, à Saint- Basile, de Portneuf. Elle était morte de misère.

Ouand Pierre Biais fut convaincu que le diable ne s'était nullement déra.ngé pour venir ennuyer les bêtes et les frens, et que les cornes qui lui avaient tant fait peur étaient des cornes tout à fait ordiiuiires, il se hâta de faire bénir son union avec la i^ctite Dubé.

BATTÉME DE SAN(

Godefroi Vaiulreuil, mon cous'n, était venvi m'iiiviter à un levage. J'aime beaucoup lea corvées rustiques, car elles sont de véritables fêtes du travail. Je supposais avec raison qu'une soirée agréable suivrait la journé? laborieuse, et. par ma vie ! je ne sais pas p'u? refuser un plaisir qu'accepter un cnnu'.

Au reste, j'espérais voir, au chantier, le vieux Désorcj', un patriote d'autrefois, dont la verve m'amusait beaucoup. On disait un mot, un nom, une date : la rébellion, Pap'neau, mil huit cent trente-sept, et il partait comme une fusée. Son patriotisme était encore en ébuUition. Il nous racontait les faits d'arme> dont il avait été témoin, toujours les mêines, mais de plus en plus beaux et grandissant tou-

Jouvs . . . Ik avaient l'auréole du passé et le pi'est:ge de la distance. Les héros de son temps lui paraissaient des demi-dieux, et nous, nous lui paraissicais à peine des hommes. Cey>endant il nous apix-lait ses enfants. Mais ce mot plein de douceur avait parfo's de terribles vibrations sur ses lèvres. Il nous appelait ainsi, je suppose, à cause de son grand âge et de notre jeunesse ; ou b'en, à cause d'une comparaison qu'il faisait " in pelto " entre les vertus d'aujourd'hui et l'^s vertus d'antan. Peutêtre aussi que cette appellation toute paternelle remplaçait dans sa bouche honnête le vilain juron. Il disait : Me-, enfants ! comme d'autres disent : Sacré tonnerre !

Mon cousin " levait ' une maison. Le mot ne se dit peut-être qu'ici, mais la chose se fait partout. Durant l'hiver, il avait coupé les pièces de charpente dans le coin de forêt qu'il garde jalousement au bout de sa terre, et les avait charroyées sur place, attendant les beaux jours de l'été pour édifier son nid.

Plus prudent que beaucoup d'aiitres, il ne défrichait pas son bien tout entier. Il conser-

valt un lavgG abri de verduro pouv se? troupeaux et ses fontaines. Il prévoyait les beso'!ns de l'avenir : la eonstruetioa des bâtisses, les clôtures, le chauffage, toutes ces onéreu-es nécessités de notre rigoureux elimnt.

11 avait voyaj^é loin, travaillé partout, observé beaiicoup. Actif, iiitc'.licjont, liirdi, il étail allé an devant de la fortune et avait eu le bonheur de la rencontrer . . .

C'ependant il n'avait pas oublié le pays : et le souvenir du petit coin de terre béni qui, un jour, avait été pour lui tout le monde, était encastré dans son coeur, comme une perle sertie dans l'or. Il était revenu mourir au lieu de sa naissance. Il avait dormi dans le berceau des aïeux, il dormirait aussi dans le cimetière oii ils reposaient.

Bon nombre de travn illeurs étaient à l'oeuvre, et l'on entendait de loin résonner, comme une fanfare étrange, sous les coups de la hache et du maillet, le^ morceaux de bois sonores.

Léandre Martel, \u\ de* garçnns de Louis, taillait l'ouvrage et dirigeait les ouvriers.

C'était un gaillard calme, pas empressé du tout, mais qui voyait juste et marchait droit au but. Souriant toujours, il allait d'un groupe à l'autre, traçant avec un crayon noir des mortaises et des entailles, donnant des conseils ou dictant des ordres.

Les scies aux dents acérées chantaient en faisant pleuvoir le bran comme une poudre d'or sur l'herbe piétinée. Le carré s'élevait vite avec ses châssis béants comme des yeux vides. Les chevrons furent enfin montés l'un après l'autre, bien appuyés sur les sablières et liés ensemble par des lattes. Le soir, quand le soleil descendit sous l'horizon de montagnes bleues, le comble parut comme un triangle de bronze dans la lumière rose. On cloua sur le pignon un énorme bouquet de sapin, et l'air retentit de mille cris joyeux.

La table fut dressée dans la vieille maison, entre les quatre pans nus. On avait enlevé les cloisons. Une liqueur excitante coula comme une nouvelle fontaine de Jouvence, et, à l'instant même, tout le monde se sentit rajeunir.

Le père Désorcy arriva souriant.

— " Tarde venientibus ossa " ... s'écria Jean Dupont, qui avait fait sa tro sième, et s'était remis à planter des choux.

Le vieux patriote ne comprit pas, mais il répondit quand même :

— Ah ! ça ! ... à mon âge on commence à tarder, mes enfants !

La soirée était avancée, et nous allions nous séparer sans entendre une histoire, quand un mendiant entra.

Il était infirme, très vieux, et s'appuyait sur deux béquilles. Tous les regards se fixèrent sur lui. Il demanda un gîte pour la nuit. La ]naison était petite et déjà trop remplie. La femme de Godefroi lui otïrlt à souper, mais le pria d'aller dormir chez le voisin, où les lits étaient bons et l'hospitalité, cordiale. Elle lui parlait avec une grande politesse, et l'on voyait qu'elle avait du chagrin de ne pouvoir faire davantage.

Il répondit durement qu'il ne demandait pas du pain, mais un lit. On se mit à le ques-

tionner. Il était de Saint-Césaire, près des lignes . . . Il se nommait Jérôme Dumal. Un drôle de nom, et pas commode à porter, ce semble.

A ce nom, le père Désorcy fit un bond, s'approclia du mendiant et le regarda fixement. On voyait frissonner ses vieux membres tout à l'heure immobiles. Il réijéta deux fois avec une évidente émotion et d'une voix sourde :

— Jérôme Dumal, mes enfants ! Jérôme Dumal ! . . .

— Est-ce que vous me connaissez ? demanda le mendiant.

Le père ne répondit pas à sa question, mai-^ après une minute d'un silence qui avait quelque chose de sinistre, il grommela :

— Je vais vous donner un lit, moi ... un bon !

Et, se tourna.nt aussitôt vers le petit gar- (,*on de mon cousin, qui regardait curieux, il ajouta :

— Va conduire ce pauvre chez moi ... et qu'on lui donne mon lit.

Craignant de blesser la femme de Vaudreuil,

il lui dit que ce n'était pas pour lui faire la leçon qu'il agissait ainsi. 11 voyait b!en qu'elle îie pou\'ait héberger cet homme, et lui, il le pouvait aisément.

Le petit garçon sortit suivi do l'infirme, l'eudant quelques minutes, personne ne dit mot. Pour rompre un silence qui devenait embarrassant, mon cousin hasarda une petite ])laisanterie :

— Comme ça. dit-il, vous ne coucherez pas dans votre lit, ce soir, père Désorcy . . . Pourtant, plus l'oi^^eau est vieux plus il tient à sa plume.

— C'est vrai, mes enfants ! répliqua ^e vieillard, mais poiu' bien traiter les autres il faut souvent se maltraiter soi-même.

Pendant que je cherchais un thème quelconque, ou tout au moins une phrase à défaut d'une idée, il reprit :

— Je vais vous raconter une petite histoire de mil huit cent trente-sept.

— Une histoire de trente-sept ! répondonsnous ensemble, en faisant cercle autour de

lui, oui ! oui ! père Désorcy, contez, nous écoutons ! . . .

11 commença :

" En ce temps-là, il y avait de la ?ouflfrancG et tle l'humiliation dans nos campagnes. Le liom français était honni. La religion de Notro Seigneur n'était pas comprise de nos maîtres. Nous étions tenus en servage ! mes enfants ! . . . Aujourd'hui que vainqueurs et vaincus sont devenus frères et ne forment plus qu'un seul peuple, on ne comprend guère les luttes et les douleurs d'autrefois.

Il ne faudrait pas oublier cependant que la liberté germe dans le sacrifice, grandit par le dévouement, et s'épanouit dans la charité . . .

" Nous avons été les premiers ouvriers de la grande oeuvre nationale. Il y avait des hommes de coem' et de génie qui nous guidaient. Nous obéissions . . . Ils étaient les nuages qui s'amoncellent et nous étions les gouttes de pluie qui tombent sur les sillons ensemencés. '

A Saint-Césaire, ma paroisse natale, comme à Saint-Denys, comme à Saint-Charles, comme

à Saint-Eustache, comme à Chambly, le réveil du patriotisme fut admirable et l'élan des coeurs fut généreux. Il se trouva chez nous comme ailleurs cependant, des timides et des lâches ; mais ils sont oubliés, me? enfants ! et les noms des braves apparaissent de plus en plus brillants, à mesure qu'ils se dégagent des brume^s du passé.

Je fus Uiu des premiers à décrocher le fusil. J'étais pris d'un singulier besoin de faire le coup de feu, et pourtant je n'étais pas méchant. Une force invincible me poussait, et je ne pouvais pas croire qu'il n'est jamais permis au peuple d'affirmer son autorité et de revendiquer ses droits avi prix du sang. S'il en était ainsi, mes enfants ! comment l'Eglise pourrait-elle accepter le fait accompli, et s'en faire ensuite hautement la protectrice ? Le mal est toujours le mal, et la prescription n'existe que pour le tribunal du siècle, pas pour la conscience de l'homme.

Plusieurs jeunes gens imitèrent mon exemple ; un de mes amis entre autres, qui avait trompé la surveillance de sou père pour

lui dér'ober une arme vaillante. Ce père de mon ami était un peu bureaucrate et n'aimait point Papineau. Moi je marchais des lieues ])Our aller l'entendre, mes enfants ! Il faut entendre parler les hommes ou lire leurs écrits, si on veut les connaître.

J'avais une petite amie. A vingt-cinq ans, le coeur ne demande qu'à s'ouvrir à lamour, comme une fleur au soleil. Elle m'aimait b'.en. Du mo'ns, je le croyai';. Les femmes ont toujours l'air d'aimer quand elles ne haïssent pas. Xous fai-ions des rêves enchanteurs. ~No'i parents unis par une longue amitié, jouissaient d'une certaine aisance. Ils ne manqueraient pas de favoriser nos voeux . . . Nous aurions notre ma'sor.nette au fond d'un jardin, sur le bord de la rivière . . . Qvumd je viendrais du champ elle essuierait de ses lèvre-; fraîches mon front baigné des sueurs du travail . . . Nous dinerions en tête-à-tête . . . Nous irions nous asseoir à l'ombre des grands arbres, sur l'herbe éi^aisse comme un couss'n . . . Toute la félicite qvie rêvent les amoureux de tous les temps et de tous les lieux, nous

l'aurions cortainenioiit, me.^ enfants ! Illusion ! Illusion !. . . Mais j'espère que la jeunesse ne m'entend pas. Je ne voudrais point la détromper. Le rêve seul e=t beau . . . Au reste, qu'ai-je à craindre ? La jeunesse croira toujours fatalement dans l'avenir, comme le vieil âge regrettera toujours le passé.

J'avais hâte d'entendre l'appel du clairon et de courir à la bataille. Je voulais me distinguer et venir déposer mes lauriers aux pieds de ma Dame, comme les chevaliers d'autrefois. J'avais donc deux amours : Ma patrie et ma Dame. Si je regarde bien, j'en trouve encore : Mon foyer, ma famille, ma mère . . . Ma mère surtout ! ... Le coeur est immense et les choses qu'il doit aimer eont sans nombre.

Enfin, je reçus le baptême de sang. Un divin baptême, celui-là aussi, mes enfants ! quand c'est pour le droit que le sang est versé.

C'était à quelques m lies de Longueil, visà-vis la propriété d'un nommé Trudeau, si j'ai bonne gouvena.nce, et sous le commandement de Bonaventure Viger, un brave qui s'était improvisé chef.

Il s'agissait d'arracher aux anglais fanfarons Demaray et Davignon, deux des nôtres quMs avaient fait prisonniers. Je crois que cet engagement est le premier qui eut lieu à cette époque troublée.

Xous étions une trentaine de citoyens occupés à fondre des balles dans la maison du capitaine Vincent, à Longueil, lorsque Viger arriva. Quel vaillant que ce Viger. mes enfants ! ... Il pouvait tenir un bataillon en échec. Jeune, dévoué, sans peur, adroit, agile, il était partout à la fois . . .

IS'ous voulions nous battre tout de suite, dans les rues, contre tous les " Goddam '', mais les " Goddam '' juraient de brûler le village si nous faisions un mouvement.

— C'est bien, dit Viger.nous allons leur jouer un tour de notre façon. Les Chouayens vont voir ce que c'est que des patriotes . . . Attendons la nviit.

Elle était lente à venir. Nous avions tant hâte de glisser nos balles neuves dans nos vieux mousquets . . . Enfin, elle arriva. Nous sortons. Nqus passons tour à tour comme une

procession de fantômes sur la route déserte ... Le village est disparu là-ba3 dans la zone noire. Xous voilà embusquée derrière un petit rideau d'arbustes, le long d'une clôture, et là, priant le Dieu des nations de nous couvrir de son bouclier, nous regardons avec confiance l'endroit d'où l'ennemi doit surgir. Xous n'avions pas honte de prier, mes enfants !. . . Plus on craint le Seigneui*, moins on craint les hommes !

" Le jour commence à poindre . . . Des lueurs blanches glissent sur les champs, à travers les bosquets d'arbres noii-s. Un trait rouge comme du sang déchire, à la hauteur des forêts lointaines, le levant endormi . . . L^n nuage de poussière monte sur In route là-bas.

— Courage, mes amis, dit Vigei-, les voi-

Un frisson court dans nos veines et nos coeurs battent avec violence. Pas de i^eur, mes enfants ! ... je vous le jure ! Nous regardons nos mousquets comme pour leur demander s'ils vont répondre à notre attente et seconder nos efforts. Viger embrasse le sien :

- uC, —

— La mort seule nous séparera, dit-il.

iSous faisons la même chose, et nos yeux s'emplissent de larmçs.

Ils arrivent traînant le^ deux prisonniers.

—Halte ! crie notre chef.

En même temps, nous nous levons et mettons en joue. Les Anglais paraissent ahuris.

- — Halte ! crie de nouveau le bon liant Viger . . . Libérez les prisonniers !

C'est le fusil qui lui répond. Une balle lui eftieure la jambe, une autre hii emporte le bout du petit doigt-

- — En avant, les braves ! clame-t-il d'une voix formidable.

Et il s'élance le premier. Il barre le chemin aux Anglais. Il fait feu et blesse au genou le cavalier qui ét<ait à la tête de la troupe. L'engagement devient général. Nous nous battons comme des lions. Nous éventrons des chevaux et nous désarçonnons des soldats . . . L'ennemi nous ci'oit nombreux, et, pour le confirmer dans son erreur, Viger crie, menace, appelle, se tournant de tous les côtés, comme

si le eliarap ont été rempli de guerriers qui n'attendaient qne ses ordres jvour aeeourir.

" Bientôt les Anglais sont pris de ixHir, mes enfants ! . . . Ils faiblissent, lâchent pied, se sauvent ! . . . Viger se jette sur le? ehevaiix qui entraînent les prisonniers, et de son épée leur ouvre les entrailles. Ils roulent dans la poussière. Une clameur de joie monte au ciel. Xous ramenons en triomphe no5 compatriotes déiivrés enfin de lenrs fer^.

" J'étais blessé. Deux de mes camarades, moins heureux, m'aidaient à marcher, contents de partager ainsi ma gloire. Je retournai dans ma famille. Des soins intelligents me remirent vite sur pied et je repris le mousquet. Il ne fallait pas le lais er rouiller, mes enfants ! . . . Cependant l'élan ne fut pas universel. L'organisation était défectueuse, les ressources étaient insuffisiintes, les armes, trop rares.

" Le temps marchait vite. Xous eûmes des triomphes, nous essuyâmes des défaites. Un jour, voyant qu'il était inutile et dangereux de prolonger une lutte désespérée, nous nous décidons à rentrer dans nos foyers.

'■ La persécution commençait, cruelle, impi' toj'able . . . Xou? fûmes traqués comme des fauves. Les uns prirent en pleurant le chemin (le l'exil, les autres montèrent sur l'échafaud, comme des criminels . . . De> criminels, mes enfants ! ces hommes honnêtes, ces soldats valeureux qui avaient trop aimé leur pays !. . . Trop aimé, non, on n'aime jama's trop, même quand on aime jusqu'à la mort ! . . . Demandez au Crucifié.

Le vieillard, ému, resta silencieux pendant quelques instants, puis il reprit :

'' Je me tenais caché, depuis quelques jours, à une petite distance du village, dans un bois épais. A part ma famille, un ami, un seul, connaissait ma retraite ; c'était le brave qui avait décroché la carabine de son père pour tuer les despotes . . .

Tomber sur un champ de bataille, dans l'ardeur du combat, enivré de haine ou d'amour, c'est bien. Etre fait prisonnier après une lutte sans merci, blessé, épuisé, c'est encore bien. Mais se faire pincer comme un serin, quand l'épée est au fourreau et la fumée des canons

disparue, c'est absurde, mes enfants ! ... et je voulais garder ma liberté.

Un jour, je faisais ma prière du matin, à genoux sur un tronc renversé, dans un rayon de soleil qui glissait à travers les rameaux. — Car les rebelles priaient comme les autres, et mieux i)eut-être que les lâches pour qui tous les jougs sont faits, — j'entendis un bruissement de feuilles inaccoutumé. Je me levai, regardant fiévreusement vers l'orée du bois, car c'était de là que venait le bruit. Je reconnus le froissement des branches sèches, des mousses et des fougères par de^ pitd^ pesants. Je crus bien que ma cachette était découverte et j'éprouvai un amer découragement, 1/hiver approchait, je ne pouvais pas m'enfoncer loin dans la forêt. Il faudrait sorfr de temps en temps pour trouver des aliments et me tenir au courant des choses politiqvies. Je savais que la justice — comme ils disaient — avait mis aux fers plusieurs des nôtres, et je me sentais de plus en plus tr'ste dans ma solit\ide. Je crois que j'avais même des remorçlç,

-cornes enfants ! et je sentais le besoin de partag:er les souffrances de mes compatriotes.

Le silence se fit tout à coup, et je n'entendis plus que le chant des oiseaux et la chute des feuilles. Je me dis que j'avais eu peur de quelque renard fripon, ou, peut-être, d'un ours grognard, allant à la curée, et je commençais à reprendre ma qu'étude, quand un pas précipité retentit de nouveau, et presqu'aussitôt, j'aperçus dans le fouillis de.-; branches, la silhouette de mon ami.

— Tu m'as fait peur, m'écriai-je . . . Quelles sont les nouvelles ? ... Y a-t-il dan-

ger

Il arriva. Il essayait de sourire, mais il y avait de l'amertume dans les plis de sa bouche. Il était pâle, haletant.

— Ta cachette e?t découverte, fit-il . . .

— Découverte ! . . . Comment ? . . . Par qui ?

— Les Anglais vont arriver ... Ils arrivent . . . sauve-toi !

— Qui leur a révêle l'endroit où je me cache ? ... Le sais-tu ? ... Ce n'est ni

— Gl -

mon père, ni ma mère, assurément . . . Pas toi, non plus . . .

Il perdit contenance.

— Il serait peut-être plus sage de te rendre, balbutia-t-il ... Ils ne te feront certainement pas mourir . . .

— Et comment le sais-tu ? Pourquoi ce conseil ? Pourquoi n'es-tu pas prisonnier toimême ? . . . Ne savent-ils point que tu es un rebelle comme moi ?

• — Ils savent tout, fit-il d'une voix sourde. . . Impossible de leur échapper ... Il vaut mieux se soumettre, cela les désarme et ils se montrent généreux.

— Et c'est ce que tu as fait ? demandai-je, d'une voix qui dut résonner loin, mes enfan t« !

Il ne répondit pas. J'entendis de nouveau des pieds qui retombaient dru sous le bois silencieux. Un éclair me traversa l'esprit, et jo comnris tout . . .

— Tu m'as vendu ! m'écriai-je, et tu me livres ! . . . Judas ! Judas ! Judas !

— Sauve-toi ; tu peux échapper encore, répéta-t-il, presqu'à voix basse ...

Et il disparut.

Les limiers saxons arrivaient. Je n'eus pas le temps de prendre mon fusil. Cétait mieux sans doute. Dieu Ta voulu ainsi.

Je fus entouré, saisi, écrasé sur le sol vierge par ces impurs. Ils me mirent des fers aux mains, et me poussèrent, impuissant, et désarmé, devant eux, à travers les grands arbres impassibles. Ils riaient et les oiseaux chantaient.

De nouveau, le bon vieillard fit silence, et Ton eut d.t que son regard fauve se perdail dans ce loi.ntain douloureux qu'il venait d'évoquer.

On savait qu'il avait été exilé aux Bermudes avec sept de ses compagnon?, pendant que plus de cinquante autres patriotes étaient entassés dans l'entrepont des voiliers et transportés par delà réquateui\ aux antipodes, dans la terre encore presque inconnue de l'Australie . . .

" liais la liberté gei-me vite dans le sang

lies martyrs, et le^ grandes douleui*s touchent le ciel. Une ère nouvelle commença. Les lois (lui avaient été imaginées pour nous perdre devinrent notre bouclier, grâce au dévouement cL à rhabileté de nos hommes d'état, et après quelques a.nnées. les pauvres exilés purent revoir leur beau Saint-Laurent, leurs campagnes paisibles, leurs foyers bien aimés. L'exil n'était plus qu'un mauvais rêve.

" Ce que vous ne savez pas, mes enfants ! reprit le vieux conteur, c'est que mon retour fut douloureux comm.e mon départ. Je n'avaio pas épuisé le calice des amertumes . . . Mon pauvre coeur devait souiïrir à son tour des tourments nouveaux ...

La jeune fille que j'aimais et qui devait être ma femme mi jour, n'avait pas eu le courage de l'attente. Un lâche l'avait cii'convenue. n lui avait fait croire que je ne reviendrais jamais, ou que je serais encore traqué comme un scélérat. Il lui avait dit . . . Mas pourquoi rappeler ces chose? qui ne vous intéressent nullement ? . . . Elle m'oublia. Elle

«levint sa femme, à lui, à lui qui m'avait trahi et livré ! . . ,

11 acheva dans un sanglot.

Un f r sson de colère passa dans nos veines.

— Et le ciel ne l'a point puni ? demandai-je anxieux.

— !.€ ciel, répondit le vieillard, ne punit pas toujours en ce monde ... Il ne punit pas souvent. C'est à la mort que le? comptes se règlent, mes enfants ! . . . L homme a pour lui le temps et Dieu a l'éteriuté . . . Cependant jugez. Elle n'a pas vécu longtemps, auprès de ce traître qu'elle méprisait.

Lui, c'e!^t cet homme qui vient de sortir d'ici pour aller dormir dans mon lit . . .

D.eu veuille qu'il y repose bien !

-^np^

LE ^EUNE aCROBaiE

Autrefois, il y avait du poisson dans toutes les eaux, et les ruisseaux les plus humbles voyaient se jouer sous leur mousse blanche, parmi les cailloux, d'alertes familles de goujons. Vous jetiez la ligne et ça mordait. Achigan, truite ou i^erchaude ne regardaient guère à l'appât, et se laissaient enlever par amour pour le pêcheur. Aujourd'hui, les ruisseaux sont à demi des^^échés^. à cause des défrichements, et le poissO'U qui s'attarde encore da.us les mares formées par les échancrures de leurs bords, ne mord qu'aux hameçons dorés et aux amorces succulentes. Il imite l'homme, son :ti"ère. ^

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