‹ Contes vraisChapitre 3 sur 8 · GG · texte numérisé non relu

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Il faut s'enfoncer maintenant sous la grande forêt, dans cette région vierge des Laurentides, iinnieiisc et tourmentée comme une mer en fureur ; dans cette région de montagnes ombreuses et de crêtes scalpées qui viennent brusquement s'arrêter au grand fleuve, et lui faire un rempart crénelé qui déchire la nue.

On escalade les rochers, on franchit les torrents, on dort sur la dure, on est poursuivi par une légion de moustiques qui chantent, vibrante et claire comme un verre qui se brise, leur monotone chanson, nous embrassent effrontément un peu partout, et, comme le "kissing bug" dont ils devraient au moins imiter la pudeur, se gorgent ensuite de notre sang le plus pur. Mais quel paysage merveilleux ! Quel air vivifiant ! Quelle senteur enivrante et douce ! Quel calme endormeur et profond ! Partout des lacs bleus comme le ciel baignent le 'pied des montagnes ; partout des rivières serpentent dans les vallées ; partout des cimes provoquent les mordants baisers de la foudre ; partout des col-

linc's se couronnent de grands bouleaux rouge? et de snpins odorant;^. Et, dans la suprême tranquillité df la solitude, on entend le bruissement d'iuie feuille, le murmure d'une source, le chant d'un oiseau. Seulement, quand la i«mpête arrive, les tori'ents mugis-ent, le^ arbres tombent, les la; s écu-nent, les flots bondis:^cnt, la nue éolatc et le tonnerre roule de montagne on montagne avec un fracis épouvaniab''e.

Xous revenions, un joui*, cinq ou six amis, de Tune de ces intéressantes excursions de pêche en paj's sauvage. Nous commencions à de'Tt'iidre le Cap Tourmente. A nos pieds, lîlr d'Orléans, avec ses florissantes paroisses, semblait une corbeille de fleiirs bercée par les eaux ; Québec, sur son rocher noir, à trente milles de distance, luisait comme un astre nouveau dans le^i fauves lueurs da couchant, Cl toute la côte de Beaupré, qui desc<^nd, des mont::gncs vers le fleuve par échelons merveilleusement taillés dans la forêt, la verdure et le roc, avec ses champs encadrés d? clôtures grises, ses prairies et ses piè:es de grain, pa-

raissait dormir sous un voile de satin moiro, sous un voile tissé en larges can-caux bruns et verLs, oranges et safrans, oii les coteaux forluaient des replis moelleux et les ruisseaux, des Êls d'argent.

La vue des pâturages verts et des troupeaits Ix'Ughiiiî.s réveilla dans nos gorges sèches la soif du lait, et nous nous arrêtâmes devnnt une maison de bonne apparence, flanquée d'une laiterie de perre. Un vieillard à l'oeil vif fuxnait sa pipe à la porte, du côté du soleil. Il s? leva, nous pria d'entrer et vint s'asseuir avec nous

A peine avions-nous vidé le petit verre de politesse, qu'un bambin joufflu se précipita sur le seuil.

— Grand-père, cria-t-il, il y a des animaux dans le grain !

— Oui-dà ! . . . On va voir . . . ExcuseziMui, mes bons messieurs, fit le vieillard.

Et il s'élança dehors, sauta d'un bond, une clôture de cinq perches, enjamba un large fossé, et tomba soudain, après une vaillante

course, au milieu de=, délinquants qui se délectaient du fruit défendu.

— Diable de grand père ! nous éeriâmesnous . . . Quels jarrets ! Quelle vigueur !

— Youlez-vous connaître son listoire ? proposa une jeune femme, en nous versant du lait.

— De votre bouche, surtout, l'histoire ne peut manquer d'être intéressante, répondit l'un dt nous.

La jeune femme rougit et parut belle.

— Je ne raconte pas bien, reprit-elle, mais je ne raconte que de, choses vi-aies.

Mes compagnons me regardèrent en souriant. Je compris et ne me fâchai pont.

— Cependant, ajouta-t-elle, prenant un air dégagé, j'ai décroché vin prix de narration aux ijrsulines, et jo crois qu'avec un peu da temps et d'audace, je serais arrivée au pays de la fiction . . , J'avais du goiit pour le mensonge.

Cet aveu gentil fut accueilli par un éclat de rire

— Et rimagination se joue facilement des

î'îiui'ailles épaisses du sombre cloître, remarquai-je, pour la pousser à parler encore.

— Oui, répondit-elle, l'imagination est une graiide voyageuse . . .

Elle poursuivit :

Mais on est bien placé, tout de même, dans le monastère de Marie de rincarnation, pour évoquer les choses du passé. Il est encore tout imprégné des émanations de l'antique forêt et des vertus de ses premières religieuses . . . J'ai bien des fois arr«'3té mon regard rêveur sur If tronc dévasté du vieux frêne qui prêtait à la fondatrice célèbre son ombre et son feuillage, quand elle réunissait les enfants sauvages pour leur apprendre à lire et à prier . . . Mais laissons dormir ces souvenirs sacrés. Je les éveillerai quand je serai seule ... Je tiens à vous raconter l'histoire du vieillard qui vient de sortir, le père de mon mari.

Et voici le récit qu'elle nous fit jjendant que l'étrange bonhomme relevait la clôture brisée. * * *

L^n jour, des bohémiens passèrent. Il y n longtemps de cela. Ils étaient dix de leur

baiitlo, vêtus de liaillons éclatants, sales et drôles. Ils dressèrent leur tente sur la place l)ul)lique„ en face de l'éf^liKe. Le conseil niuniciiKil et le corps des marguilliers s'étaient entendus pour diviser le prix du permis. L'entente avait été d'autant plus facile que le niarguillier en charge et le luaire ne faisaient qu'une seule et même personne.

Un farceur, qui aurait pu faire rire un tas de pierres, Alexa^Klro Maivhavêque, je peux bien vous le nommer, avait annoncé, du haut de la tribu.ne. les exploits merveilleux ijroniis par les saltimbanques. Pour récompense de sa réclame, il s'était contenté do deux billets d'entrée, un pour lui-même et l'autre pour sa moitié ... 11 n'avait pas dit pour sa femme, afin de ne pas mentir. 11 cultivait un céLbat ejiragé.

La foule l'entourait massée près de lui. Les hommes d'abord, un cordon noir et large, puis les femmes plus gaies dans leurs robes de couleurs.

— Vous allez voir, criait-il de sa grosse voix de bourdon, vous allez voir pour rien . . .

presque pour rien . . . pour cinq sous . . . I)our dix sous tout au plus, des choses incom- X)réliensibles comme des mystères ... et tout à fait simples cependant. Il y a un escamoteur incomparable. Il serait de force à escamoter une élection malgré tous les voteurs, et le ciel malgré le bon Dieu. Vous serez témoins de cent merveilles opérées par la magie. Pas la magie noire des sorciers de l'île d'Orléans, qui rend les filles amoureuses malgré elles, et les gar- (,*ons volages malgré eux ; mais la magie blanche des anciens, qui change une fève en dragée et un bouton en trente sous . . . Vous payez cher quelquefois pour les tours que l'on vous fait, là, pour rien, vous rirez des tours qu'on jouera aux autres ... Si vous avez des yeux vous verrez, si vous avez des oreilles vous entendrez le plus extraordinaire des enfants modernes, le grand Victor ... Le grand Victor, un petit gamin gros comme ça, surpasse par la hardiesse de ses bonds, tous les sauts de carpe des cabriolcurs politiques . . . «Je ne fais allusion à personne, et s'il y en a

qui se sentent atteint*, ils seront sans doute assez madrés pour ne pas le laisser voir.

Victor s'enfenne dans une boîte et joue des marches au pas de course, comme le ferait un caissier de banque, mais, quand il sort, la caisse est pleine et son gousset est vide.

Ce prodige possède une voix de sirène.

Quand il chante, le^ rossignols se taisent. Il a des couplets d'une gaieté folle. La statue de sainte Anne,, dans le portail de l'église, éclaterait de rire si elle pouvait l'entendre. Il en a d'autres qui font couler les larmes à torrent. Il faut ouvrir son parapluie.

Il danse sur la corde plus légèrement qu'un moineau sur la tige du blé. Ne manquez pas de venir admirer ce phénomène.

Il n'est pas seul. Vous pourrez applaudir une jeune Andalouse des bords . . . de 1t Garonne ! Son oeil noir est si ardent qu'il réduit les coeurs en cendre. Jeunes gens, laissez les vôtres à la maison . . .

Une vieille fée lit dans les mains comma dans un livre ouvert, et vous révèle tout ce que vous aimez ou n'aimez pas à savoir. Tu

pourras venir, chose, tu mettras des gants de boxe.

Il y a .aussi un joueur de trompette mandé exprès de Jéricho. Il est retenu pour le jugement dernier. Lui seul, paraît-il, serait capable de réveiller Pierrot Lallemand, quand le curé prêche sur la boisson.

Venez ! venez ! venez !

Le soir, il y avait foule sous la tente. L? joueur de trompette s'était tenu à la porte jusqu'à la dernière minute, soufflant de toute la force de ses poumons dans son cuivre sonore.

Parmi les curieux si; trouvaient les Piquefer ; toute la famille : le grand père et la mère grand', le papa et la maman, les enfants ; trois générations. Le papa, c'était Dubosquet. Il s'était fait Piquefer en devenant gendre. 11 avait amené sa femme pour la distraire d'un long chagrin, et elle, elle avait amené ses eaifants pour les voir rire un peu. La vi« est monotone aux champs, et les âmes qui

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pif liront 5' sont souvent laissées à ellesmêmes.

Diibosqnot avait placé les siens en avant, sur des chaise^, près de la jî-rand'maman, et il s'était retiré un peu en arrière au milieu d'un groujîe d'amis, afin de rire plus à son aise.

Un .jongleur déguisé en derviche ouvrit la séance d'une façon galante. D sortit, d'un chapeau de soie haut et vide, une douzaine de bouquets parfumés quMl otîrit aux dames. Un loustic remarqua d'un to.n sentencieux :

— Cela paraît naturel, mais ça ne l'est pas. Les couleurs viennent de vos yeux et l'odHir, de votre nez . . .

C'étaient de vrais bouquets cependant. Ensuite, il mangea de l'étoupe, cracha des flammes et déroula entre ses dents un long ruban rose. Il y eut un murmure d'approbation, surtout parmi les jeunes filles.

— On dirait que c'est du feu, reprit le même loustic ; il nous le fait voir ; c'est là qu'est la magie. Quant au ruban rose, j'en ferais lui? boucle pour les cheveux de ma mie.

Puis, entre autres choses stupéfiantes, il s'arma d'un couteau dont il tit reluire la lamo à la lamiJe fumeuse, et d'une voix grave et légèrement tremblante, il annonça qu'il allait se couper le poignet. Il y eut un frémissement d'iioirreur. 11/ n'écouta point la terreur des femmes, et, bravement, il fit glisser le taillant du couteau sur son bras nu. Le sang coula et des cris s'élevèrent.

— Calmez-vous, tendres âmes, repartit encore le connaisseur, c'est une vaine . . . illusion ; le couteau .seul est vrai.

Quand le vieux jongleur eut fini ses sortilèges, deux jeunes filles se mirent à danser en secouant, d'un bras gracieux, des tambourines garnies de petites feuilles métalliques. Leurs pieds souple? et légers, glissant en cadence, décrivaient sur les planches sonores, des figures étranges comme font sur les ondes bleues ou les sables d'or, les vols d'hirondelles. Et, sous la tente encombrée, petit à petit comme un écho qui s'éveille, il se fit un bruissement plaisant et mesuré. Involontairement, tous les pieds frémissaient, toutes les bouches

soun'aîent. C'était l'irrésistible entraînement (le l'exemple, la suggestion . . .

Enfin, on annonça le petit pitodige, le prince de l'air, le favori des fées.

En attendant le lever du rideau, et pendant que le héraut do la troupe fait l'éloge de son jeune sujet, je vais prendre mon récit de plus loin et le rendre aussi clair que possible. ,

Balthazar Piquefer n'était pas intraitable dans les affaires ordinaires de la vie. Il ne re-* fusait pas de rendre un petit service, ni d'en solliciter un grand. Il se montrait i*econnaissant comme tout le monde, quand la reconnaissance n'entraînait pas de sacrifices. 1^1 fredonnait en revenant du champ si la journée avait été bonne ; il mangréiit s'il était survenu un contretemjxs. Il allait à la messe tous les dimanches et chantait au lutrin. Mais il ne fallait pas lui parler politique, ou bien il fallait lui en parler de la façon qu'il aimait. La contradiction l'irritait ; il ne dis-

cutait pas, il tapait. Il n'y avait qu'un bon parti, le sien. Hors de là point de salut.

Il ne comprenait pas que le cure permit fi Lubin Dubasquet de chanter au lutrin. Lubin appartenait au groupe des " Francs-parleurs. " Un groupe fait de vieux qui n'avaient jamais baisse pavillon, et de jeunes qui voulaient aussi mettre la main à la hampe. On y voyait germer la révolte. Il supportait mal l'autorité. 11 devait obéir aux suggestions du grand orgueilleux biblique. Il n'était donc pas convenable qn'u.ne voix sortie de ce groupe se mêlât de célébrer les louanges du Seigneur, à l'église, chaque dimanche. Il est vrai que ces louanges se chantaient en latin et que nul n'y comprenait goutte ; mais enfin c'était le langage de l'Eglise, et les chautrrs se tenaient auju'ès de l'autel, comme le j^rêtre.

Il faisa't son possible pour couvrir la voix de son rival. Quand ils psalmodiaient enf-emble,, il enflait la sienne jusqu'à lui donner le .-on du tonneau, et quand l'autre chantait ?eul, il toussait et crachait connue un phtisique. Il avait même songé à dépouiller la

chape d'or, puisque Dubosquet s'obstinait à la porter. Ce qui le retenait, c'était la peur dfc i)asser pour battu. Les gens auraient dit peut-être, qu'il se voyait éclipsé, lui le moins vieux, et que les notes sonnaient mal dans sa gorge . . .

Cependant il ne put s'empêcher, un jour, d'en parler au curé. Le curé se mit à rire comme s'il se fut agi d'une chose bien amusante. 11 se sentit déconcerté et commença à craindre pour la religion. Il temporisa, n temp(»risa, mais il changea de place. Il alla s'asseoir il gauche, dans la stalle voisine du siège curial. Comme cela, il ne chanterait plus à l'unisson avec l'impie Dubosquet, et il aurait l'air de lui donner la réplique.

Or, Piqueter avait inie tille et Dubosquet, un garçon. La fille de Piquefer s'appelait Blanche et elle était fort brune, le garçon de Dubosquet s'appelait Roch, et il avait le coeur fort tendre. Ils s'aimaient malgré la divergence d'opinion de leurs pères, et ils chantaient à l'unisson les espérances qui planaient comme des oiseaux de neige sur leur sereine jeunesse.

Piquefer n'encourageait guère les avances de l'amoureux. 11 ne perdait pas une occasion de vanter le mérite de tel autre jeune homme de bonne famille qui soupirait en secret. Il perdait son temps. Il suffit que vous chuchottiez à l'oreille de votre fille le nom d'un vaillant amoureux pour que l'oreille se ferme et que votre fille devienne sourde. L'amour cherche son chemin lui-même et se montre le plus récalcitrant des sujets.

Quand Koch Dubosquet vint, avec son père, faire la " grand' demande ", il n'était pas du tout rassuré. Il dut promettre d'élever ses fils dans les bons princijjes. Il ne recevrait aucune gazette à l'allure trop libre. Il voterait toujours comme le beau-père. Bref, il changerait do politique et se mettrait en tutelle. 11 promit tout et ne tint rien. Sa femme lui pardonna sa ruse et le ménage fut heureux.

Les petits enfants sortaient du nid en gazouillant, comme les oiseaux. L'aile maternelle les couvrait amoureusenioiit. Le plus âgé venait d'avoir six ans. Un joli bambin aux cheveux d'or bouclés,, à l'oeil bleu doux et fin. Le ^raad père Piquefer l'adorait et le gâtait. Il

reminenait déjà à la pêche, au large, dans son cauol, et lui apprenait à tenir une ligne. H avait voulu lui infliger, au baptême, les noms de Sauveur-Bal tliazar- Albert- Victor. Sauveur, pour qu'il tut sauvé des mauvais principes, Pallliazar, en souvenir de l'aïeul, Albert- Victor, par respect et par amour pour la famille royale et l'autorité. Avec cela l'enfant devait marcher droit et loin.

T'n dimauche du mois de . . . Je ne me souviens plus de quel mois, c'était eu été. cependant, car les arbres, le long du chemin, se couvraient d'une fine poussière grise, les cigales lançaient comme des fusées leurs notes •Stridentes et monotones, et les ruisseaux doriTiiiient dans leurs lits de sable, entre leurs b.ords fleuris. Madame Dubosquet avait acccmpagné son mari à l'église, laissant à une petite voisine la garde de ses trois enfants. Elle en avait trois, Albert-Victor, que vous eonnaiïsez déjà, et deux petites filles que vous ne connaîtrez jamais.

Croyez-vous aux pressentiments, aux aver- G

tissements, aux songes, à toutes ces choses inexplicables qui hantent la pensée humaine à certaines heures ? Moi, j'y crois ; et si je n'étais pas si pressée de finir, je vous en raconterais de bien bonnes.

La messe allait se terminer tout à l'heure. L'officiant chantait d'une voix suppliante le " Pater Noster ", et tous les fidèles, l'âme au vol, s'unissaient à lui pour demander le pain quotidien. Le reste les touchait assez peu. Le pardon des offenses, surtout, paraissait une question assez embrouillée et de peu d'urgence. (Juand les chantres répondirent avec ensemble :

*' Sed libéra nos à malo. "

Madame Dubosquet se sentit frap])ée au c<jeur. Une pensée douloureuse conuue un glaive qui fouille une blessure^ l'obséda tout entière. Elle se mit à prier avec une ferveur nouvelle en regardant le saint tabernacle. Elle s'efforça de chasser cette idée absurde qui la tenaillait comme une angoisse. Elle se dit que c'était une tentation. Il fallait la mépriser. Dieu était là, sur l'autel. Il voyait sa peine et ses efforts, Il aurait pitié d'elle et ne

liii tiendrait pas compte de cette distraction. Elle savait bien que rien n'arrive sans qu'il le veuille . . . Elle l'appelait bon, miséricordieux, juste. 11 ne permettrait pas le malheur terrible dont la pensée la désolait si fort en ce moment . . .

" Ite, missa est ", chanta le prêtre. . .

Péjii ! pensa-t-elle ... La messe est finie ! Mais je n'ai pas eu connaissance de r*' Agnus Dei '' . . . ni de 1'" Oremus '' ! . . . Bon Jésus, quelle distraction !

— Allons-nous attendre les vêpres ? lui demanda son mari, en sortant de l'église :

— iion Dieu ! non ... Je suis inquiète des enfants. Allons-nous-en vite.

Il la regarda curieusement.

—Les enfants, tu les as déjà laissés . . . Avec la petite Pérusse, ils sont en siireté. . . J'aurais quelqu'un à voir.

— Fais connue tu voudras. Je ne sais pas ce que j'ai. C'e^t de la folie, je crois bien.

Il la regarda de nouveau. Elle était très pâV.

— Tu n'es pas bien, chère femme ; il fallait le dire tout de suite. Allons.

Quand ils arrivèrent, les deux petites filles jouaient avec du sable, au soleil, devant la porte.

— Où est votre petit frère ? demanda anxieusement la jeune mère.

— Sais pas, fît la plus âgée, en jetant en l'air une poignée de sable qui retomba comme une poudre d'or sur ses beaux cheveux.

^ladame Dubosquet se précipita dans la maison. En même temps, la petite Pérusse entrait par la porte de derrière. Elle avait un air cous terne.

— Le petit ? demanda de nouveau la pauvre femme.

—Je le cherche, réjiondit la gardienne. Il était avec les autres, il n'y a pas un quart, d'heure.

— ilon Dieu ! s'écria la malheureuse mère, en ;-e tordant les bras, j'avais un pressentiment ! . . .

— Voyons, chère, il n'y a pas lieu de &e dé- Sf;3péj"er, observa Dubosquet. Nous allons chercher. Il ne peut pas s'être perdu.

Ils l'appelèrent en va n, en vain ils le cher-

chèrcnt. Il n'était pas tombé dans le puits ; le puitï^ était fermé par un couvercle solide. Le ruisseau ne le gardait point dans se.«» flaques peu profondes. Il n'y avait point de ravins, et la côte boisée descendait par une pente fort peu raide.

Quelques-uns dirent qu'ils avaient vu, lo matin, voguer, le long des battures, un grand canot rempli d'hommes et de femmes — peutêtre des sauvages.

La pauvre mère voulut mourir. Elle souffrit dv6 douleurs indicible? et son existence devint un martyre. La pensée que son enfant vivait, qu'il allait grandir Ion d'elle et l'oublier, la torturait comme un cauchemar maudit. Elle aurait mieux aimé qu'il fut mort là, dans son petit lit blanc. E!le pourrait aller porter des fleurs sur sa tombe : elle pourrait, dans se? longues et tristes nuits, le voir voltiger comme un ange au-dessus de sa tête alourdie !

Dix années passèrent ainsi. La prière et la foi commençaient enfin à calmer de leur baume divin la blessure encore saignante. Le

sourire revenait parfois sur cette bouche qui avait bu tant de larmes . . .

Qua.nd les saltimbanques vinrent pointer leur tente sur la place publique et se promener dans le village, au son de la musique, avec un singe qui fa sait des grimaces à tout le monde et passait le chapeau comme un homme, les enfants s'attroupèrent et suivirent en criant, riant et battant des main^. Ils ])romircnt d'être sages, d'étudier, d'obéir, do prier, de se coucher de bonne heure, tout cî que l'on voulut enfin, si on leur permettait d'aller à la représentation du soir.

Madame Dubosquet céda comme les autres aux instances de ses enfants . . .

— Vous allez voir le prince de l'air, le favori des fées, criait le héraut chargé d3 la réclame.

Le rideau se leva et un bel enfant de seize ans. blond comme un épi, svelte comme un jonc, souple coimne un écureuil, se précipita sur la scène en tournoyant comme un soleil

avec SCS paillettes d'or aux épaules et aux jauîbes, grimpa sur le trapèze et salua la foule d'un geste gracieux. Ses longs cheveux quo retenait un cordon d'argent se défirent toLit à coup et retombèrent en boucles soyeuses sur ses épaules presque nues,

— Pardon, mesdames, fit-il, et sa voix suave vibra comme un fil d'acier, pardon si je J-efais ma toilette devant vous.

Et, debout sur la barre vacillante, il attacha de nouveau avec le fil étincelant sa chevelure en désordre. Une femme assise au milieu de la salle ne put s'empêcher de dire tout haut à SCS voisins qu'elle n'avait jamais vu de si beaux cheveux. Le jeiinc acrobate répliqua en souriant qu'ils étaient tout de même un peu nuisibles, mais qu'il les gardait ainsi en souvenir de sa mère qui les aimait tant. Et il ajouta avec un profond soupir :

■ — Pauvre mère ! pauvre mère ! . . .

Une voix d'honune, une voix de vieillard demanda, tremblante et forte :

— Est-elle morte votre mère ?

— Je ne le sais pas, répondit le jeune gars,

il y a dix ans que j'ai été enlevé à son amour.

• — Tais-toi ! gronda quelqu'un, derrière le rideau.

]je vieillai'd s'était approehé de l'estrade et fixait l'acrobate d'une façon étrange, cherchant à faire revivre des traits effacés, peut-être . . .

Tuiil à coup, une femme se leva, criant d'une voix déchirante où la crainte et l'espoir vibraient également fort :

— Mon Dieu ! si c'était mon enfaîit, mon petit Albert-Victor ! . . .

Et brisée par la violence de l'émotion, elle s'affaissa sur son siège.

Le jeune acrobate sauta du trapèze et s'avan(.'a au bord de la scène. Il était pâle et agité :

— Aîbert-^'ictor ? dit-il tout angoissé . . . Jo m'appelle Albert-Victor.

Et le vieux Piquefert, de plus en plus troublé :

— 'l,e souviens-tu de grand pève Balthazar ? . . .

— Qui m'emmenait à la pêche dans un grand cauut, ajouta l'enfant.

— Mon pot!t fils ! clama lo vie linrd. mon petit fils ! . . . ot il fondit en larmes.

Dubosquct, écartant tout le mond^, sY-tait précipité en avant, les bras tendus :

— Mon enfant ! C'est mon enfant ! criait-il.

Il escalade la rampe, prend 1;^ grars dans se? bras, le couvre de baisers et vient le dépo-er sur les genoux de sa mère, qui rit et pleure à la lois, dans le délire de sa félicité.

Le tumulte était grand. Tout le monde voulait voir. On montait sur les chai>:e3 et sur les bancs ; on riait,, on pleurait . . .

Le directeur de la troupe imposa s lence.

— Xous sommes heureux, dit-il, que notre jeune élève ait retrouvé sa famille. Il n'était pas né pour la scène ... Il fera sou chemin dans une carrière plus modeste et moins accidentée ... La représentation va continuer. Vous allez voir ma ntenant les prouesses d'un siuge qui mériterait d'être appelé homme, tant il a de ressources dans son sac ... Il doit descendre de quelque fils d'Adam égaré dans les forêts du Congo . . .

Tout le monde sortit.

Le jeune acrobate d'alors, c'est le vieillard

d'iiujourd'luu ... Le voici qui revient. Vous prendrez un verre à sa santé, ça lui fera plaisir .. .

— Et à la vôtre . . . Madame.

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