MAISON HANTÉE
Moi, je n'ai pas eu de chance. Rien ne m'a rcucssi. J'aurais pu devenir riche, si j'avais fermé la main au lieu de l'ouvrir. Je serais arrive aux honneurs, mais j'ai oublié d'avoir de l'ambit-'on. J'aurais bien épousé une dot . . . exemplaire, mais il y a tant de vertus qui ne sont pas dorée?.
J'ai changé de lieu, et partout j'ai laissé des amis qui m'ont oublié. J'ai changé de foyer, et nulle part je n'ai trouvé cette orgueilleuse satisfaction que l'on éprouve en regardant flamber des bûches qui ne doivent rien au bûcheron, en entenda.nt mitonner dans la vieille marmite de famille, un potage acquitté.
C'est compris, je n'ai pas eu de chance. Est-ce bien ma faute ? Par exemple ! . . ,
D'abord, il y a le tempéramment qui nous fait tourner eouune le vent fait tourner une girouette, avec cette différence que l'on rit et que la girouette grince. Puis, ce sont les circojislances qui nous entortirent comme les araignées entortillent les mouches, dans leurs to lîi's ténues et collantes, et les chemins qui se Ititurquent ! et les montées raides ! et les descentes vertigineuses ! . . . Tenez ! la vie est un jeu de ha.sard ; elle devrait être défendue.
Mais ,i"ai appris à souffrir. Je ne dis pas cela pour me vanter. Tl n'y a que ceux qui ont eu pour de la souffrance qui se vantent d'avoir souiïert. Or, savoir souffrir, c'est peut-être ce qu'il y a de plus utile à l'homme, et ceux qui ne le savent i»as sont encore plus à plaindre que rioi.
Et puis, il y a l'expiaticm.
*)m d'entre les hommes n'a pas quelques peccadilles sur la conscience ? ... La route où nous cheminons est glissante ... Le pied se heurte à une pierre mise là d'aventure . . . La lumière est douteuse . . . On chancelle, on roule ...
Dieu aveugle ceux qu'il veut perdre. Pourquoi n'aveufflorait-il pas aussi, mais d'uue autre laçou, ceux qu'il veut sauver, ariu qu'ils fassent des bévues, qu'ils ne soieut pas heureux dans leurs entreprises, que leurs projets échouent, que leurs espérances s'envolent, que leiu's richesses se dissipent^,, et qu'ils paient ainsi, dès maintenant, si leur soumission est sincère, la dette du péché ?
Si .je n'ai pas été chanceux, mon ami Célestin Graindamour l'a été. Dame ! avec un nom pareil. Vous me direz peut-être que le nom n'y lait rien. ChacvMi peut penser et dire c? qu'il voudra, pourvu que cela ne fass-e de tort à jiei'eonne. Je ne suis pas de l'avis de tout le monde, moi ; je n'aime pas à opiner du bonnet.
Mon ami (îraiudamour est né sous une bonne éto le : Vénus ovi l'Epi de la Vierge. J'ai dit : Vénus. Nos jeunes astronomes vont scuriro ou s'indigner. Il n'est pas permis, en crt'et, de prendre pour une étoile c?tte planète voluptueuse qui n'est pas plus grosse que la Terre, et ne vaut pas mieux qu'elle. Mais son rayonnement est si vif qu'on la croirait
un grain de cette poussière de soleils qui monte sans cesse de l'infini . . . Il en est donc du ciel comme de la terre, et là comme ici l'apparence est trompeuse et l'éclat, souvent emprunté.
Tout de même, mon ami Célestin est né sous une bonne étoile. Je vais vous conter la chose. Si vous avez des doutes sur l'exactitude de mon récit, venez me prendre, nous irons ensemble à la maison hantée.
Avez-vous entendu parler de la maison hantée ? Une petite maison de pierre, dans le bo's du moulin,, et vieille ! vieille ! . . . Elle doit y être encore, car après tout je n'ai pas rêvé ca.
E?e était abandonnée depuis longtemps.
Quelquefois, lorsque nous allions à la pêche au crapet ou à la perchaude, dans la Grande Rivière du Chêne, avant de descendre la côte sablonneuse, nous nous y arrêtions. Nous poussions les ais vermoulus de la porte et ricms pénétrions dans les pièces basses et humides. La cuisine paraissait désolée avec son Être béant et sa crémaillère noircie par la fuiiié^. Des hibous taciturnes semblaient se oom-
plaire sur les pierres effritées de la eheminée. Célestin, qui est adroit au tir, eu a tué plusieurs. jMoi, je n'ai jamais de ma vie fait jcuer la gâchette d'iui fusil. J'ai peur du bruit.
Les bonnes gens du village disaient que c'était toujours le même liibou qui tombait sous le plomb de Célestin ; et je me rappelle l'exclamation soudaine et le geste comique de la mère Fanfan, ini soir qu'elle nous rencontra portant triomphalement l'oiseau de Minerve au bout d'une carabine. î^ous sortions du bois.
— Encore le hibou ! fit-elle, en levant les bras au ciel.
Puis elle ajouta d'un accent découragé :
— Vous ne le tuei"ez jamais, allez !
— Diable ! répliquai-je, il me semble pourtant, qu'il en a pour son compte.
J'étais curieux, tout de mêm^. de connaître le pensée de la vieille femme, et je demandai :
— Que voulez-vous dire, mère Fanfan ? Nous n'avons pas abattu le même oiseau deux fois ... Ce qui est mort est mort.
Elle me regarda avec des yeux indignés,
puis sa bouchp ridée fit une moue dédaijarneuse :
— Je ne sais pas ce que je dis. i)eut-être . . .
— Pardon, la mère, repris-je, avec douceur, je ne veux pas vous offenser, mais je comprends qu'ils sont tous de la même famille. C'est cela, n'est-ce pas ? Il y a des familles de hibous : des pères, des mères, des frères, de5 roeur?, do.^ cousins, des cousines, comme il y a des familles de loups, de renards et d'hommes.
La vieille ne riait pas. Elle repartit :
— C'est le même hibou ; il n'a pas de famille . . . pas plus que le payen qui est enterié dans la masure du bois.
— Comment ! il y a un homme d'enfoui là ?
— Pas un homme, un payen, que je dis . . . Et le hibou que vous tuez de temps en temps c'est son âme à ce payen . . . L'âme est immortelle vous savez ... Le curé le dit assez souvent.
Elle était bien convaincue de ce qu'elle affirmait. J'ajoutai :
— 11 devait avoir l'âme noire, ce payen que l'on tue et qui ne meurt jamais. L'avez-vous connu ?
Elle se liâta tle ivpoiulre :
— ^loi, non, mais mon père. Il vivait seul, n'aimait pas les pauvres et dépouillait les riches.
— Et ils ne se plaignaient pas les rich?s ? demandai-je.
— Se plaindre, pourquoi ? cela n'auiait servi de rien, car il était protégé par Béelzébuth.
— Quel est ce monsieur-là ?
— Vous vouliez rire, je le vois bien . . • Tout le monde connaît Béelzébuth.
- — Je ne l'ai jamais vu . . .
— Je vous ^:ouhaite de ne jamais le voir . . . C'est satan en propre personne . . .
— Oh ! oh ! je comprends ... Et ceux qu'il protège dorment donc en sûreté ?
— Oui, mais c'e?t le révoil qui n'est pas diôle . . . Béelzébuth garde le trésor, ajoutât-elle.
— Quel trésor ?
— Le trésor du payen, dans la maison en ruine.
J'aurais vovdu la faire parler encore, mais
elle me tira sa révérence.
— Excusez, dit-elle, je me rends auprès d'Henriette Lépire, qui est bien malade . . . pour mourir peut-êti-e.
Elle fit deux ou trois pas et revint.
— Vous savez, recommença-t-elle de sa voix glapissante, elle est entrée, l'autre jour, dans la masure, en passant, et elle a eu terriblement peur.
— Il pleuvait, je suppose, et elle s'est mise à l'abri . . .
— Ou ben le soleil était trop chaud et elk s'est mise à l'ombre . . .
— Il n'aurait pas été nécessaire de se rendre sous le vieux toit moussu, les branches de sapin gardent bien de la chaleur, observai-je.
— Et la mousse fait un bon lit, ajouta-t-elle, tout drôlement.
— Le jour baisse, partons, dit Célestin.
— Elle a eu peur ? repris-je, \m peu curieux de connaître la petite médisance.
Et la vieille de se hâter de répondre :
— Des plaintes, mon bon monsieur, des gémissements à fendre l'âme, puis aussitôt après, des ricanements . . .
— Elle était seule ? . . . ,
— Oui ; il n'était pas encore arrivé . . .
— Viens donc, bavard, me cria Graindamour qui s'éloignait.
— Le vilain, se faire attendre ainsi, ajoutaije en riant, et je courus après mon ami.
Je ne suis pas superstitieux et ma crédulité n'est pas robuste ; ce jour-là, cependant il me vint à l'idée d'éclaircir le mystère de cette maison en ruine, gardée par un esprit joyeux ou chagrin. Je flairais une aubaine, une aubaine littéraire, cela s'entend.
]S^ous marchions à grands pas, Célestin Graindamour et moi, plongés l'un et l'autre dans cette i)ensée absorbante d'une intervention surnaturelle, quand le tintement d'une clochette fit vibrer la forêt, comme le cri métallique de ce petit oiseau solitaire qui chaque soir salue le soleil couchant. Célestin dit :
— C'est le bon Dieu.
— Jaî bon Dieu ? répétai-je un peu surpris.
La petite cloche sonnait de temps en temps,
^ l'approche des habitations, pour inviter les
gens à s'agenouiller. Célestin murmura d'ime voix singulière :
— C'est peut-être pour Henriette.
Il aimait c.-'tte jeune fille, je le savais. Au reste, il ne s'en eaehait point.
— Mourir de peur, ce serait étrange, remarquai-je.
Deux voitures s'engageaient dans le chemin du moulin, sous la forêt. Dans la jjremière, un homme seul, le sonneur ; dans la seconde, deux hommes, le cocher et le prêtre. Le prêtre, profondément recueilli, portait sur sa poitrine, dans une custode d'or, le Suprême Viatique . . . Dès qu'il nous aperçut, le sonneur fit tinter la clochette deux ou trois fois, en l'agita.nt au boiit de son bras, et il secoua ies guides sur la croupe de son cheval. C'était Jean Ta lion. Il aimait à " rouler ". Son cheval l'occupait plus que le bon Dieu, bien sûr. Je lui criai :
— Pour qui ?
— Pour la petite Lépire.
L'autre voiture arrivait ; celle du bon Dieu. Xous nous agenouillâmes sur le bord du che-
min, dans la pous-iière, saluant tête nue le divin Voyageur.
Quand nous fûmes debout, les voitures descendaient la côte de la rivière, dans un sable mouvant et chaud, au milieu des sapins odorants. Célestin proposa d'accompagner le bon Dieu. Je remarquai qu'il filait un peu vite, le bon Dieu, que nous avious une assez longue route à parcourir, à pied, et que notre dévotion un peu entachée de curiosité, ne serait peut-être pas très agréible au Seigneur.
— C'est que j'ai envie dat tendre li nuit, répiiqua-t-il.
- — Pourquoi la nuit ?
— ^'ous entrerons dans la maison de pierre . . .
— Dans la maison de pierre ? . . . la nuit ? . . . fis-je étonné.
— As-tu peur ?
Je fus blessé dans ma vanité.
— Peur de qui ? pein- de quoi ? . . . répondis-je fièrement . . . Allons chez Lépire.
11 ne demeurait pas loin. Il habitait une maisonnette d'humble apparence, en deçà de
la rivière, dans un fonds de verdure riante, où se dépliaient de grands rideaux de sapins sombres. L'eau qui se brisait sur des eailloux jetait à eette ehaumière, comme des poignées de fleurs blanches, ses légers flocons d'écume. On y entendait le gro.ndfment monotone dei meules qui broyaient le blé et de la rivière qui tombait du haut de la chaussée . . .
Quand nous, arrivâmes, le prêtre était en prière. Des voisins, hommes et femmes, garçons et filles, agenouillés sur le plancher nu, suivaient les mouvemients du prêtre. Nous fîmes comme les autres. Sur une petite table recouverte d'un drap blanc, on avait placé un cruc'fix de plâtre et deux pâles bougies. Le crucifix jjortait de larges taches rouges sur le front, sur le côté, sur les mains et les pieds, et les bougies répandaient dans la pièce basse une lueur nié]anc<di(ine.
Célesti.n regardait d'une façon singulière la jeune malade dont le visage livide émergeait de Toreiller aux grandes fleurs bleues. Moi je priais ; mais je ne priais pas sans distractions. Je songeais à la masure et au payen.
Toiit ù coup la nioribondo se di'essa sur sa couche et jeta un ci-i :
— J'ai peur !
Le prêtre la calma avec des paroles ouctueuses. Un instant après, elle ajouta :
— 11 compte son or sous la jnerre du foyer.
Tout le monde chuchottait :
—Elle est folle . . . elle est folle . . .
La mère Fanfan, qui se trouvait près de moi, me poussa du coude :
— Je vous le disais, il y en a de l'or . . .
Quand le curé sortit de la maison, la malade reposait tranquillement :
— Un ébranlement du système nerveux, fitil .. . pas dangereux.
Pour la raison, peut-être . . . pas pour \.i vie.
I^ous eausâmes une heure avec le pèi-e Lépire, le meunier, et d'autres personnes du voisinage, puis nous leur souhaitâmes le bonsoir. Au faîte de l'escarpement, les cimes des sapins et des épiuettes, encore illuminées des feux du
crépuscule, étaient semblables à des bouquets ffig'antesques. Au fond, dans ronibre qui s'épaississait, l'eau coulait tapageuse, avec des flocons d'écume, et les broussailles qui se penchaient sur c'ie tout le lonj^ de la rive, lui faisaie-nt comme une bordure do douil. Nous remontâmes à petits pas, dans le sable fnyant, la côte où serpentait la route. Rendus au sentier qui conduit à la masure, Célestin m? dit :
— Viens-tu ?
Je n'y tenais pas, mais une fausse honte me fit répondre :
— Si tu n'as pas peur.
Il éclata de rire. Nous nous enfonçâmes dans un chemin tortueux, étroit, sombre, en écarta.nt des mains les branches des aunes et des noisett!ers qui nous barraient le passage. 11 marchait vite, voulant me prouver qu'il n'avait poiu.t j.'I'UT. C\)nunc nous arrivions devant le seuil démantibidé, un cri lugubre : Hou. hou, hou ! réveilla la solitude, et un gros oiseau gris apparut sur la cheminée de la maison.
— Le hibou à la mère Fanfaii, dis-je, en m'efForçant de rire.
Et Célestin ajouta :
— Un hibou qui n-c meurt point, comme la vache dont parlaient les notaires d'antan, dans les donations entre vifs.
Va tout en disant cela, il épaula son arme. Le coup partit, l'oiseau aui:si. La détonatioa roula sinistre sous le dôme de la forêt ; l'oiseau décrivit un cercle noir dans la pénombre, et ses ailes lentes et larges s'agitèrent s:ins bruit dans l'air immobile. Il plongea dans la cheminée et se prit à ululer d'une faQon plaintive comme la première fois.
— 11 doit être blessé, fit Célestin, entrons ; je le dénicherai bien.
îvTous improvisons un flambeau d'écoree, et nous pénétrons dans la maison en ruine. Le bruit sourd d'un vol de chauves-souris s'éleva de tous les coins, et nous vîmes des ailes nues s'agiter froides et m.olle^ autour de nos têtes. Les nocturnes habitants de ces lieux s'indignaient de notre témérité, ou se laissaient
— lOG —
éblouii' pai- la flamme qui sortait tout à coup des ténèbres.
En face du foyer refroidi, il y avait des branches de sapin. C'était un lit où l'on pouvait dormir. L'odeur du sapin a quelque chose dVnivi-ant ; elle calme la fatigue comme l'arôme du pavot, et elle réveille des songes agréables comme une bouffée d'opium. Quelques unes de ces branches desséchées et couleur de rouille, faisaient ressortir le vert Sombre des branches nouvellement appoitées.
Il n'était pas gai de demeurer ainsi plongés dans l'obscurité^ sous les plafond-i humides, parmi les hôtes sauvages de la masure, en face de cette hideuse cheminée qui servait de promenade à toute la gente redoutable qui fait de la nuit ses délices et des décombres sa retraite Ijiéférée.
j^ous jetons dans le foyer quelques branches sèches et nous nous amusons à voir la flamme tordi'e les ramilles en spirales ardentes, et à écouter le crépitement joyeux «les feuilles résineuses. Soudain voici que nous apercevons, juché sur la crémaillère enfumée, le long de la paroi couverte de suie, un peu en arrière du
{< 11. le hibou faiitasticiiH' qui nous a salué tout à l'heure. Ses yeux étiueellent comme des es- Oiirboucles, dans les deux cercles de plimies j;--ses qui lui étoilent la tête, et son bec crochu, fermé serré, lui donne un air très méchant.
Il nous re{?ardait.
— Tue-le, c'est le moment, dis-je à mon ami.
Il me répond qu'il va le prendre vivant. Et aussitôt il se lève du lit de sapin et s'avance vers la cheminée. Je fais de même, tout prêt à l'aider, car il n'était pas aisé de se rendre maître du morose oiseau, sans recevoir quelques baisers de son bec dur et quelques égratignures de ses griiïes acérées.
— Je vais le saisir par le cou, prends-le par les pattes, ordonne-t-il.
Le hibou ne remuait pas. Il nous regardait toujours d'un air de défi qui n'était nullement 1 assurant. La flamme se repliait comme pour ni' urir ; la lueur se tamisait comme si elle eul passé dans une brume froide ; le foyer îivait des ombres singidicres qui dansaient audessus de la cendre. Le hibou paraissait grosfcir.
— lOS —
Il est énorme, observai- je.
— Je n'en ai jamais vu d'aussi gros, répondit Célestin.
!Nous nous avancions les mains tendues, ('élestin regardait le cou renflé de l'oiseau, moi j'avais les yeux fixés sur ses pattes.
— Mais il grossit toujours ! repris-je épou- \;mté.
Ses griffes paraissaient enfoncées dans le bois enfumé de la crémaillère, et le bee s'entr'ouvrait menaçant m.aintenant Nous étions tout prêts, et il ne pouvait nous é<?happer. . . T'n bibou, ça ne s'élance pas avec la vivacité ù'un oiseau-mouche. Et puis, il ne pourrait s^^ulement pas déployer ses ailes dans cet antre et; oit. Célestin fit un mouvement brusque pour lui saisir le cou, et il ne saisit rien. Je lis la même cbose pour les serres, et mes mains restèrent vides. Une sueur froide mouilla nos fronts.
— C'est étrange, murmui'ai-je en reculant.
— Il y a du diable, s'écria Célestin qui se i'Achait.
Il était un peu colère, Graindamour, et entêté aussi. . .
Xous jetâmes des braiich33 dans le foyer, c'iir nous avions peur des ténèbres maintenant.
— Allons-nous-en, repris-je, nous reviendrons demain dans la journéi'.
— Je suis venu, je reste, ré(»undit mon compagnon.
Il n'avait pas fini de parler qu'un long géniissement monta du fond de l'âtre. On aurait dit que la voix dolente sortait du milieu des llammes. Nous nous regardons avec terreur.
Alors on entend un sou argentin, le son des pièces de monnaie qui tombent les unes sur loc autres, puis une voix chevrotante se met à compter :
— Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix. . .
CVla ne finissait plus. Ensuite, cpiand la voix eut compté jusqu'à mille, il se fit un bruit et ange, tantôt clair, tantôt sonore, comme si une main fiévreuse avait brassé toutes les pièces d'argent, et un rire aigu, saccadé, s'élança ccmme un jet de feu dans la cheminée.
Nous pensions au récit de la mère Fanfan et à toutes les histoires de revenants qui se racontent sous le chaume.
— Xous ne pouvons rien contre les esprits, o'-feervai-je, nous parlerons de cela au curé.
Célestiu ne me répondit pas : je vis qu'il était furieux. Il souleva la trappe de la cave et cria :
— Donne-moi mon fusil. . .
— S'il y a un homme ici, qu'il parle ou je fcis feu, reprit-il, et si je tue. . »
Le silence demeura proftmd, effrayant.
— Pas de réponse ? . . . tant pis !
Il arme son fusil et lâche la détente. Le coup était dirigé vers la cheminée. Le rire recoml'iença amer et moqueur, comme un hoquet de damné.
—Je m'en vais, lui dis-je épouvanté.
— Attends un peu.
n prend une poignée de rameaux secs, y met li feu et les jette dans la cave. Tout le dessous du plancher à demi-pourri s'éclaire. C'était humide et vide. Il n'y avait personne dans < o trou infect qui n'était pas aussi faraud que la cuisine au-dessous de laquelle il avait été creusé. Des toiles d'araignée, pendaient comme des crêpes funèbres aux angles des poutres
rongées par la vétusté. Des rats épouvantés de tant de lumière s'enfoncèrent dans leurs cachettes profondes, et un crapaud qui sautait kurdement sur le sol fans:eux, s'arrêta tout à coup, gonflant son ventre blanc et son dos grisâtre émaillé de veiTues. Il fixa sur nous avec une troublante mélancolie, ses deux beaux yeux noirs cerclés d'or, ses yeux ronds, veloutés, brillants comme des perles sans prix.
- — Il n'y a personne, observa Célestin ; allons-nous-en.
Je profitai de cette heui'euse disposition de lûon ami pour me précipiter dehors.
— Veux-tu revenir avec moi, demain, me Qtmanda-t-il, quand nous fûmes sur la route ?
Je lui répondis que j'en avais assez. Il me recommanda beaucoup de ne parler de rien. Il avait son idée. Je promis le secret et le f.'ardai fidèlement . . . Vous êtes les premiers, ohers lecteurs, à qui je le révèle.
Vous allez me dire sans doute, que vous ne vc ."S ez pas en quoi mon ami a été plus chanceux que moi. C'est vrai, et je vais être obligé d'éc ire une autre petite histoire, pour racheter ma parole ... A demain.