LE SPECTRE DE BABYLA
(Suite de " Maisoa hantée ")
Elle longeait, d'un pas indécis, le chemin poussiéreux qui passe comme un rayon de lumière blanche à travers les chênes sombres de la rive. Parfois elle s'arrêtait, la tête penchée dans une réflexion amère, ne s'occupant ni des bruits de la route, ni des appels de la prairie, ni du murmure des eaux. Parfois aussi, les yeux levés vers le ciel, elle parlait d'une voix dolente et charmeuse, en décrivant de la main des gestes gracieux.
Elle n'élait plus jeune, et ses cheveux grisonnaient, frisottés avec une certaine coquetterie sur son front hâlé. Elle n'avait pas de
rides, mais une joue fraîche encore, des dents blanches et fermes dans leurs alvéoles, et des yeux d'un bleu pâle, où l'éclair de l'intelligence ne s'allumait plus qu'à du rares intervalles.
Ellj n'était pas laide ainsi avec son épaule tombante et sa poitrine en Kberté sous les plis d'un mantelet.
Pauvre Henriette Lépire !. . .
11 y avait longtemps qu'elle traînait, au milieu des siens, une existence lamentable. Elle était douce et complaisaute. Elle savait encore travailler au " métier " et filer la laine ; mais elle paraissait oublier tout à coup de faire glisser la navette entre les brins croisés de la chaîne, ou de peser du pied sur la pédale dvi rouet, pour faire tourner le fuseau. Elle éprouvait des joies enfantines qui finissaient souvent dans les pleurs. Elle voyait, dans un monde idéal, des choses qui la transportaient de plaisir ou d'horreur ; elle entendait des chants qui la ravissaient ou des lamentations qui la faisaient tressaillir douloureusement.
Le jour où nous la rcncoaitrâmes, Célestin
Graindair.nur et moi, elle était dans un moment de calme et douce tristesse. Elle sortit de son rêve en nous apercevant, et vint à nous.
— C'est le p:i.yen qui m'a tuée, dit-elle... îî avait pris la forme d'un hibou pour me parler... Je lui pai'donno le mal qu'il m'a fait, car je suis au ciel.
Et elle se mit à chanter.
— Henriette, fit Célestin, te souviens-tu des jours de notre jeunesse ?... do nos veillées, l'hiver ?... de nos danses, l'cU', autour de la f>'j'osso s'er])e ?. . .
Elle portn la main à son front et p:irut cherch.cr.
— Oh ! oui. roprit-elle vivement ; tu m'aimais en ce teiups-lTi . . .
— .Te t'aimais, dit Célestin, et si tu n'es pas ma femme, c'est que le bon Dieu ne l'a pas voulu. . .
— N'o iiarlnns plus d'amour, car je suis morte. . . J'ai beaucoup souffert, mais aujourd'hui je ne souffre plus, je n'ai plus de corps.
— Depuis combien <\e. temps êtes-vous mort?, lui demandai-je ?
— Je n'ai pas compté les jours, parce qu'ici le soleil ne se couche jamais.
- — Et pourquoi êtes-vous morte, vous jeune et belle ?
— Pour laisser la place à la petite Iréné Caron . . .
La petite Iréné Caron, c'était la femme de Célestin. Xous partîmes d'un éclat de rire.
^ — As-tu encore peur de mes écus blancs ? demanda Graindamour, en tirant de son gousset quelques pièces d'argent.
La malheureuï^e fille pâlit tout à coup. Elle regardait les écus avec une fixité inquiétante, comme si elle eut vu s'y dessiner des figures extraordinaiTes. Soudain, elle repoussa la main de Célestin et s'enfuit en criant :
— J'ai peur ! j'ai peur ! j'ai peur !
— Pauvre Henriette ! soupira mon ami.
Après une minute, il ajouta :
— 11 n'y a pas au monde d'arme plus redoutable que la langue.
Je plaçai lu un fp*os point d'intorroftationi Fais de même, ami lecteur.
Xous ne nous étions pas vus. Célestin et moi, depuis vingt ans au moins. Attendez. La dernière fois,, c'était dans la maison hantée, sous le bois du moulin. Nous avions resseati les frissons d'une gra.nde épouvante. Moi du moins. Il devait y revenir le lendemain. Moi, le lendemain, j'étais appelé à Québ3c, par un homme dont je bénis la mémoire, pour prendre charge de la bibliofhf'quo de la L-jgisliture. Pendant vingt-cinq ans, je vécus en tête-àtête avec les livres, et je ne songeai guère à li maison hantée. Je n'y songeai même pas du tout, jusqu'au jour oii un autre homme. . . Mais que Dieu m'aide à pardonrer !... Il y avait donc vingt-cinq an^. Comme le temps passe vite !
Célestin me dit :
— Tu vas comprendre. Au reste, tu connais le monde mieux que je ne le connais moimême, et tu sais avec quel plaisir il pratique
la médisance et la calomnie. Ou dirait qu'il n'y a qu'une certaine somme de vertus à se partager, et que plus il y en a ici, moins il y en a là.
— A propos de quoi cette tirade ?
— Parce que l'infortunée que tu viens do voir a été calomniée, et que des gens implacables la montrent encore du doigt en disant :
— C'est une punition.
— Je sais, répondis-jo, que nos gens aiment à faire intervenir Dieu dans leurs petites affaires. Ils rétrécissent beaucoup le cercle d3 notre liberté. Quand ils ne vivent pas en bon compagnonnage avec le ciel, ils deviennent fatalistes, et disent en branlant la tête :
— Cela devait arriver.
— Te souviens-tu de la mt-re Fanfan ? demanda mon ami.
— Parfaitement ; nous l'avons rencontrée ici, tout près, le soir de l'apparition de ce damné hibou dan-; la masure.
— Te rappelles-tu une parole malheureuse qu'elle a dite au sujet de Henriette ?
— J'ai compris que la jeune fille était ve-
nue à un reudoz-vous. . . C'est la seule chose dont je me souvienne.
— C'était un mensonge. La vieille répétait sans doute ce qu'elle avait entendu dire, mais tout de même, elle man(]uait à la charité.
— Elle en a laissé entendre plus qu'eue n'en ii d.t, observai-je. Infortunée jeune fille, reprisje, je regrette de t'avoir calomniée. . . par pensée ! Et j'ai aussi terni alors, en mon for intérieur, la réputation sans tache de mon meilleur ami. '■ '
Célestin me dit en souriant qu'il me pardonnait.
— N'a-t-elle donc jamais recouvré la raison, lui demandai-je ? •
— Si; si, et pendant une année je lui ai fait ma cour régulièrement.
11 ajouta, vnie minute après :
— Je devais l'épouser. . . Elle m'avait aimé quand j'étais pauvre, je lui restai fidèle quand je fus riche . . .
— Riche, toi ? m'écriai-je. . . Comment cela ?
— Attends un peu, tu vas le savoir, fit-il en se rengorgeant.
— Chanceux, va !
— Tu ne devines pas ?
— Deviner i. . . 11 ,y a bien des moyens da faire fortune... jSTon, pourtant, puisqu'il y a tant de déshérités... La fortune, c'est un coup de hai^ard. C'est une coquette qui fuit quand on veut Tétreindre, et qui vient quand on est endormi . . .
Tout en disa.nt ces choses du bout des lèvres, je cherchais... Soudain \u\ souvenir remonta du pa;sé, comme un éclair qui sort de la nue.
— La maison hantée !... Un trésor ! fis-je vivement.
— Un trésor, en effet, dit mon compagnon. . . Ces pièces d'argent que le spectre comptait, et dont le tintement clair le faisait rire. . . Je te révélerai tout. Pour le moment, tu vas ajiprendre comment ont fini mes î)remièrej amours.
L'époque de mon mariage avec Henriette était fixée. Ce devait être après les récoltes. Nous avions une bonne quinzaine de répit, en
ce temps-là, entre le- récoltes et les guérets. Pourtant le grain ne mûrissait pas aussitôt qu'aujourd'hui . . .
— Et l'on semait moins, ajoutai-je. pour dire quelque chose.
—Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on travaillait moins vite. Il fallait couper le grain à La faucille ou au " javelier ".
— Et maintenant vous vous promenez dans vos champs, commodément assis sur vos faucheuses ou vos râteaux.
— C'est le progrès.
— C'est le progrès, mais ce n'est pas la richesse... Ce n'est qu'un déplacement de forces, et il y a souffrance partout en attendant que l'équilibre se rétablisse. Quand cinq moissonneurs promenaient la faux dans les grands blés, ou liaient les gerbes pesantes, ou conduisaient à la grange les charette aux larges roues, il y avait du pain dans cinq familles. . .
J'étais pour continuer sur ce ton ; il me dit brusquement :
— A qui la faute ?... Tous nos bras s'en vont à la manufacture . . .
Et c'était vrai.
Aujourd'hui encore ne dirait-on pas que les jeunes gens rougissent de conduire la charrue et d'ensemencer le champ qui a nourri leurs pères ?... Le travail rude et noble du défricheur leur fait peur. Ont-ils donc perdu toute virilité ? Ils s'en vont à la ville, ils s'en vont aux Etats-Unis, surtout, et là, jetant aux quatre vents leur sotte fierté, ils se font valets et ne reculent devant aucune humiliation.
Les bras sont peut-être moins fatigués, le soir venu, mais les coeurs sont moins allègres, assurément. . .
On se grise au son des pièces branches que Ton compte chaque semaine, et la main ne se fei'me pas pour les retenir. . .
On oublie que ce n'est pas en gagnant beaucoup que l'on s'enrichit, mais (lue c'est en dépensant peu. . .
— Tous nos bras s'en vont à la manufacture !...
Frappé de la remarque opportune de mon ami, je m'écriai :
— L'amour de la vie libre, loin du foyer pa-
Içrnci, prépare pourtant do lourdes chaînes aux entants trop tôt émancipés !
La patriotisme, cette reli8:ion humaine, so^ur bipn aimco do la roligfion divine, le patriotisme sent faiblir l'élan qui l'emportait, et l'oubli des exigences sévères do la morale amène la mollesse du caractère !...
On ne prie pas, et lo flambeau de la foi s'éteint vite quand il n'est pas ranimé par le souffle sacré de la pr ère !...
Certes ! loin de la maison des vieux pa eut-, nu loin du -ol.il do la j)atrie, toutes les énergies ne s'étiolent point, tous les beaux sentiments ne sont pas inconnus, tous les nobles désirs ne sont pa>^ vains, tous les fruit- du labeur ne i^ont pas perdus ! . . . Il y a des efforts qui triomphent, des volontés qui sont invincibles, des souvenirs qui ne meurent point, des croyances qui ne se laissent pas éconduire du sanctuaire intime ; mais les naufrages sont fréquents sur l'invisible ot tempétueux océan nia voguent les âmes ; ils sont fréquents surtout lorsque ce port béni que l'on appelle la
patrie ou le foyer, est descendu soua les brumes d'un hoi-izon lointain 1
— Une belle tirade,, interrompit mon ami, c'est dommage que ta voix se perde dans la solitude des champs. . .
— Parlons quand même, répondis-je, disons ce qu'il faut dire. Qui sait si les échos ne porteront pas nos paroles aux défricheurs de làbas ou de l'avenir... Mais je veux bien me taire et t'écouter. . .
Et il reprit :
— Je songeais depuis longtemps à fianc?r Henriette. Je voulais lui donner un anneau d'or et une bague ornée d'une belle pierre. jS'^ous nous rendîmes à la ville ensemble, par le bateau. C'était un lundi. Je m'en souviendrai toujours. . .
Elle paraissait joyeuse et parlait volontiers de Favenir heureux qui se levait devant elle. Le passé ne l'effrayait jjlus. Elle le voyait avec calme s'éloigner et se perdre en l'abîme qui s'ouvre éternellement derrière nous.
Le bateau accosta le quai, vers les cinq heures du soir, et nous débarquâmes avec la
foule des passagers, par l'étroite passerelle où ?€ précipitaient les cocliers et les bouchers do la ville.
Une pieuse coutume appelait alors à l'humble église de Notre-Dame des Victoires, les " habitants " qui venaient au marché ; et souvent la célèbre petite nef avait peine à contenir la multitude dévote. C'était un va-etvient continuel. La porte roulait toujours sur ses gonds et le bénitier était mis à sec.
Après une bonne prière, on étalait ses denrées sur le pavé des halles et l'on guettait l'acheteur. Les choses se passent encore un peu comme cela aujourd'hui. On va parfois à l'église faire une prière avant de mettre en vente sa marchandise. Cela ne veut pas dire que l'acheteur doit fermer les yeux et payer le prix demandé tout d'abord. Xos cultivateurs sont malins, et ce n'est pas sans raison qu'ils essaient de mettre ainsi de leur côté la bonne Vierge Marie.
Nous allâmes toiis deux, elle et moi, nous agenouiller devant le saint autel, parmi les nôtres. Nous sortîmes l'âme en paix et rem-
pîis des plu? douces espérances. Xul ne sait ce que lui apporte l'heure qui va sonner.
VoilTi qu? nous nous arrêtons bientôt devant une vitrine ctineelante. Le rayonnement des joyaux nous captivait.
— Vrais ou faux,, ajoutai-je encore, car ce n'est qu'à l'épreuve que l'on connaît la valeur d'une chose... ou d'un homme...
Ma sage observation passa inaperçue. Il disait
— Xous ent'-oiis tout émus. Moi, je redoutais un peu les prix, elle ma libéralité. Elle resta toute confuse lorsque je lui dis de choisir. Elle n'osait. Le bijoutier aidant, elle finit par se décider. Si tu avais vu le regard d'amour et de reconnaissance dont elle m'enveloppa !...
— Tiens ! elle était femme, et jamais une femme n'enveloppe. . .
Inutile de continuer, il ne m'écoutait pas lilus qu'auparavant.
— Quand vint le moment d'acquitter la note, dit-il, je t'rai de mon gousset une poignée de pièces blanches. Le marchand eut un sourire de satisfaction. Ma fiancée leva les veux de
dessus SOS joyaux, et les porta iiiachiiialement vers mes bons vieux écus.
Je les em])ilais eu les comptant avec lenteur, i)ar plaisir et i^our ne pas me tromper. Sentant son regard peser sur mon trésor et stir moi tour à tour, je me détournai un j^eu pour lui sourire. Elle était d'une pâleur affreuse.
— Qu*as-tu donc ? lui demandai-je tout surpris.
Elle ne répondit rion. Le marchand courut chercher un peu d'eau fi-oide. Il pensait qu'elle allait s'évanouir. Je le croyais aussi.
— Oh ! cee figures ! . . . Ces monstres ! . . . fit-elle alors, les yeux hagards, la bouche stupidement ouverte. . . Ils veulent m'ôter mes bijoux !... Allons--nous-en !... J'ai peur ! j'ai i>eur ! j'ai peur !...
Elle était redevenue folle. Cette fois, il n'y eut plus de remède, et je dus l'oublier.
îiTous avions marché longtemps en causant ainsi, et nous suivions maintenant la route de
k, Pinière, qui relie le chemin du moulin à celui de la grande côte, le long du fleuve. Nous nous laissâmes tomber sous un bouquet de trembles, auprès d'une mare calme où des araignées d'eau sveltes et légères, se jouaient à l'envi, entremêlant comme des arabesques, sur la surface huileuse, de petits sillons frémissants qui s'effaçaient aussitôt.
Là-bas, vers le nord, le grand fleuve endormi paraissait un lac d'argent dans les longues échancrures de ses côtes sombres, et les arbres des bords se découpaient comme une couronne royale sur le fond éclatant des eaux et du ciel. Le soir arrivait et les oiseaux remplissaient l'air de leurs cris d'allégresse. Pourtant, on aurait dit qu'il y avait des plaintes au milieu de ce concert d'amour. Mais non les oiseaux qui souffrent ne chantent pas, et l'homme seul peut trouver la consolation en chantant ses douleurs. Il a le souvenir et l'espérance ; il a surtout son âme et Dieu.
Tout à coup, dans le lointain de la forêt, un gémissement prolongé s'éleva. JSTous nous
regardâmes un peu surpris et la même parole nous échai)pa.
— Le hibou !
Nous l'éeoutânies avec émotion. Il ululait d'une voix lugubre, et des échos non moins lugubres lui répondaient des bords escarpés de la rivière.
— Je ne sais pas s'il est réel, celui-là, fit Célestin en se levant.
Et ses regards demeurèrent longtemps fixés vers l'endroit de la forêt où se trouvait jadis la maison hantée, et Vàn eut dit qu'il revoyait une horrible scène du passé.
Nous nous éloignâmes de la mare dormante et des trembles palpitants. Sur la route quelques charriots passaient, chargés d'écorce de pruche lioxw les tanneries.
— Et ta fortune, demandai-je à mon ami, d'oii vie.nt-el]e donc ? Il me tarde de le savoir.
— 11 n'a tenu qu'à toi, mon cher, de la partager, me répondit-il.
Pendant (pie je me plongeais dans l'étonnement, il continua,
— Te souviens-tu que je t'ai dit en sortant de la masure : " Veux-tu revenir demain ? " et que tu m'as répondu : " Merci bien, j'en ai assez. " T'en souviens-tu ?... Je voulais en avoir le coeur net, de cette apparition... Je n'étais pas très rassuré., cependant, et je se.ntais des frissons courir sur mon épidémie. Je me disais, pour soutenir mon couraye, qu'on n'a jamais vu les morts faire du mal aux vivants. Il fallait y aller bravement, et ne pas se laisser effrayer par les cris, les plaintes ou les rires d'un fantôme. Et, s'il y avait de l'or, connue je serais récomi)ensé !
— Et tu t'en es allé seul, le matin, fouiller cette cave maudite ?
— Seul, sans doute. Au reste, que feraient dix hommes contre un spectre ?
'' Je partis en voiture dès les premières lueurs du jour. Je ne voulais i>as éveiller la curiosité. Le monde jase toujours assez. J'ap- ])ortais une bêche, une pioche, une hache. Je m'étudiais à demeurer ferme. . . Des rires, des cris, des plaintes, cela ne fait pas mal, que je me disais toujours...
Je ne re.ncontrai personne. Mais qunnd je passai devant la maison d'Alpliée Ga^iion, tout près du bois, L^ vieux Elise.:' rentrait d'une joyeuse sauterie, le violon sous le bras.
— Où vas-tu si matin, me cria-t-il ?
— Faire dnn-er le diable... Et toi, d'ovi viens-tu ?
— De faire danser la jeunesse. . .
11 me dit autre chose, mais mon cheval trottait dru, mes inst/umonts de fer sonnaient fort, et je ne compris pas.
Je cachai mon attelage à cinquante pas du chemin, sous les broussailles, et, me^ outil-j sur l'cjiaule, je me dirigeai vers la maison hantée. Vrai, le coeur me battait vaillamment. Je me disais., pour me rassurer, que l'on n'eatendait rien, peut-être, durant le jour. La lumière, ça dissipe bien des mystères, et les ténèbres, ça cache bien des supercheries. Et puis, les trépassés ne sont peut-être pas libres de laisi^ev comme cela .à cha(]iie instant leur nouvel emploi, pour venir eniuiyer les vivants.
Le vieux plancher craqua sinistrement sous mes pieds. La porte de la cuisine était fermée ;
nous l'avions laissép mivorte, si jo me souviens bien.
— Je ne Rais,dis-jie, en Finterrompnnt, je sortis le premier, sans regarder en arrière. Je lîensais à la femme de Loth.
— J'ai toujours admiré ta prudence... et ta galanterie, fît-il d'un ton sarcastique, et il continua :
Je fis tourner la porte sur ses vieux gonds rouilles, et je me trouvai devant un feu de cheminée qui flambait à merveille.
— " Diable ! pensai-je, il y a quelqu'un
Te le dirai-je ? Je crus un moment que c'était toi... Que j'étais devnncé... joué.
J "appelai, rien ne répondit. Je m'approchai du foyer. La flamme montait sans pétillement et sans chaleur. Il n'y avait qvi'un peu do cendre sur la pierre ... Je ne yms me défendre d'un grand saisissement, et je compris que la latte allait être sérieuse.
Je fis le signe de la croix et le feu mystérieux s'éteignit aussitôt. Cela me rendit le
Courage. Avec mn bêche, j'enlevai la ooiiflre et mis à nu la lar^e pierre de l'âti'e. Alors, j'entendis derrière moi un bruit de pieds lourds qui tombaient en mesure sur les planches vermoulues, comme dans une ronde infernale. Je me détournai vivement et ne vis rien.
Je voulus reprendje ma besogne hardie, mais la cendre maudite était revenue sur le foyer, et elle paraissait rouge de sang maintenant. Je sentis un accès de colère me monter au cerveau. Je saisis ma hache et me mis à frapper de grands coups sur la pierre plaie qui formait le fond de la cheminée. Je n'entendis pas résonner la pierre, mais j'entendis des cris épouvantables, . comme doivent en pousser les malheureux qu'on assassine. Je ne me laissai pas eiîrayer. t^ne espèce de fureur me possédait et je ne craignais ni Dieu ni diable. . .
La pierre se fendit et j'en tirù les morceaux, avec ma pioche. C'est à. dire que j'en tirai un morceau ; les autres tombèrent dans une cavité noire, étroite, horrible. Qu'y avait-il là ? Je ne pouvais voir. Une clameur stridente
bioiite de ce cachot obi^cur ; j'enteiifls un cliquetis d'ossements secs qui paraissent se chercher et s'unir ; puis un spectre bhvnc, petit comme ini rachitique, avec des trous noirs à la place des yeux, du nez et ds la bouche, m'apparaît tout à coup. Je recule d'épouvante.
— Pourquoi me troubles-tu dans mou enfer, vocifère-t-il, de sa bouche sans langue ni lèvres ?
L'assurance et le sang-froid me reviennent à cette question :
— Qui es-tu ? lui demandai-je.
Tous ses os trépignèrent et claquèrent comme des castagnettes infernales.
— Parle, au nom de Dieu. . .
— Babylas, l'hôtelier. . .
— Babylas ? . . . Un grec ? . . .
— On m'appelait ainsi, mais j'igiio)i"e où j'ai vu le jour.
— Et pourquoi es-tu daniaié ?
— Pour avoir tué et volé.
— Quel est ton supplice ?
— Je compte mon or jusfju'à la un de l'éternité, avec des mains rougies qui laissent tom-
bev une goutte de sang sur chaque pièce brillante...
11 éclata de rire, mais d'un rire si douloureusement éjjouvantable, et qui me fit tant de mal, (lue je m'évanouis.
Quand je repris mes sens, je me mis à genoux et priai.
Petit à petit, la terreur se dissipa et l'audace revint.
— Es-tu là, Babylas, demandai-je ?
Personne ne me répondit. Je ne me déconcertai pas. Je suis curieux et je voulais savoir quelque chose de l'autre monde.
— Babylas, repris-je, par la Vierge Marie, je veux que tu parles.
11 se fit un vacarme épouvantable dans toute la maison, et naie voix cria :
— Oh ! ce nom ! ce nom ! . . . si je pouvais le prononcer, il me semble que mon supplice finirait !... J'essaie, et mes lèvres impures ne peuvent jamais !... Heureux ceux qui le disent souvent ijendant leur vit;, ils le chantent da.ns la mort ! . i . .
— Souffre-t-ou beaucoup en enfer ? demandai-je encore.
Il me répondit qu'il y avait des damnés qui s'y trouvaient mieux que sur la terre... Surtout les hommes qui avaient eu des femmes jalouses ou bavardes, et les femmes qui étaient demeurées incomprises ou avaient eu des maris... réfrigérants.
— Et votre peine est éternelle ?
— Eternelle comme Dieu !
— Et toujours la même ?
— Pas pour tous les damnés... Elle peut s'adoucir, mais elle ne finira jamais.
— Les flammes qui vous consument sonteîles plus ardentes que les bûchers allumés par les hommes ?
11 se prit à rire sinistrement, et il dit :
— Sur la terre, il y a des flammes de toutes sortes, et les plus redoutables sont les flammes ail muées par les passions. Il en est de même ici. On brûle de haine, on brûle d'envie, on brûle d'amour... C'est le feu de l'amour qui est le plus dévorant. Les damnés entrevoient Pieu çn mourant et se prennent à l'aimer à
cause de sa beauté. Dieu les repousse de devant sa face. Sa Sainteté ne peut souffrir k'urs embrassements impurs. Aloi-s la jalousie et le désespoir se mêlent à l'amour, et le suppliie devient indicible. N'est-ce pas ainsi que les choses se passent sur la terre ? Combien de mrdheureux dédaignés se consument au feu de leur amour et meurent après un long martyre ! ! L'homme garde ici ses passions et son caractère.
— Mais le souvenir de Dieu ne euffit-il pas pour vous faire oublier vos douleurs ?
— Et sur la terre, me répond durement le damné, le souvenir d'vuie femme que vous adorez et qui vous repousse pour aller à un autre, peut-il adoucir votre chagrin ?...
— Mais vous paraissez avoir du plaisir à compter votre or, dis-je encore, bien déû-idé à tout savoir ?
— Je hais cet or qui m'a perdu, et je voudrais ne le voir jamais. Dieu le met sous mes yeux et me force à le compter toujours ; c'est ma châtiment insupportable...
— Laissez-moi remplir ma tâche maudite, pjouta-t-il, et ne me troublez plus.
El il recommença le décompte de ses piècee volées et teintes de sang. . .
— Encore une question, la dernière, suppliaije . . . Dites-moi comment vous pouvez vous reconnaître là-bas ?
— Comme on se reconnaît sur la terre...
— Mais vous n'avez jjlus de corps ?
— L'âme garde la forme du corps, ou, plutôt, c'est le corps qui se modèle sur l'âme... Votre esprit voit souvent de ces formes impalpables, mais vous ne pouvez pas communiquer avec elles, à cause de la matière qui vous enveloppe . . .
Et il se mit à com])t<.'r de nouveau : Un, deux, trois, quatre. . . et encore, et toujours. . . et des pièces tombaient les unes sur les autres avec un tintement funèbre dans l'horrible cheminée. . .
Je fis de la lumière, et je vis, au fond de la lugubre cachette, un squelette agenouillé sur un tas d'argent. Je pris l'argent et laissai le squelette. N'aurais-tu pas fait de même ?
• — Et c'est sur cet argent néfaste qu'Hen-
rîptte a vn les horreurs qui Tout rendue folle ?
— Bah ! c'était dans son imagination maiRÙe. . .
— Tu sais bien que non ... Et tu as perdu cette femme que tu aimais ?
— J'en ai trouvé une autre qui m'aime. . .
— Chanceux, va !
LE mism f?it?îIj
He^iriette la folle, comme on l'appel. lii. ordiuairement, faisait souvent de lonj^ues promei;; des à pied, sur les routes solitaires qui traversaient les prés et les bois. Au temps de la floraison, elle errait dans les prairies où se berçaient, comme des ailes de papillons, la renoncule d'or, le bluet d'azur, et la blanche Margruerite, dans les champs ensemencés où se déroulaient les nappes odorantes du sarrasin et les vagues blondes de l'avoine et du blé. Ici elle prenait un épi qu'elle mettait dans ses cheveux, là elle cueillait une marguerite qu'elle effeuillait en disant : Il m'aime... un peu... beaucoup. . . pas du tout. . . à la folie. . . Parfois elle jetait un éclat de rire, parfois aussi une larme coulait sur sa joue pâle.
Cependant ses pas ne s'égaraient point tou-
jours au hasard, mais souvent se dirigeaient veas une maison cachée comme un nid dans un bouquet d'ormes, au bord de la grève.
Quelquefois elle passait devant la porte de cette maison, la tête penchée afin de ne voir î;ersonne ; quelquefois encore elle s'arrêtait sur le seuil, appelait les enfants qui se sauvaient, et demeurait de longs instants les bras croisés -siir sa poitrine, et comme muette de stupeur. Xul n'aurait pu dire ce qui se passait alors dans son esprit malade. Elle entrevoyait pont-être à la lueur d'un éclair, l'abîme où sa pauvre raison avait sombré... Elle essayait peut-être de renouer le fil rompu de ses idées, de ressaisir la trame de sa douce existence.
Le plus souvent elle entrait, et si la ménagère était seule, elle demandait un verre d'eau, buvait une gorgée et poursuivait sa course. Quand le maître n'était pas sorti, elle se disait fatiguée et acceptait une chaise. Bientôt ses .veux bleus s'allumaient au fond de sa figure tout à l'heure impassible, et sa bouche, amèrement triste, se fermait dans un sourire naviant. Elle buvait l'ivresse sans souci du réveil
Uiochain. Elle ne sonpceait plus au départ tant qu'il restait là, lui, l'homme aimé.
Or, cet homme était mon ami Graindamour, cet homme chanceux dont je vous ai parlé déjà dans " Maison hantée ". M idame Graind'amour ne s'était jamais montrée jalouse de ces singulières attentions d'une folle. Elle se Tilaisait même parfois à attiser la flamme inconsciente mais redoutable qui consumait l'âme de l'ancieiuie amie de son mari. Pauvre âme souffrante, eHe ressemblait à l'épave en feu que ballottent les vagues de la mer, au milieu de leurs inquiétantes solitudes. Le monde était pour elle une immense solitude aussi . . . Elle n'en comprenait ni les appels séduisants, ni les douloureuses inconstances, et pourtant elle éprouvait l'amer ennui des âmes délaissées.
Célestin devenait pensif. La vue de cette f ( mnie qu'il avait aimée aux jours ensoleillés de sa jeunesse, lui rappelait des félicités à jamais perdues. Une tristesse vague passait sur son front et il commençait à resseiitir un attendrissement dangereux.U se demandait comment dans ce coeur brisé, l'amour n'avait pas som-
\ré avec les autres sentiments. Il sentait de plus en plus la chaleur de ce rayon mystérieux qui l'avait inondé malgré sou indifférence et son éloignement, et il se trouvait ci-uel.
C'était peut-être sa faute, à lui, si le choc f'\ait été mortel. Le désespoir avait pu s'ajouter à l'effroi... S'il fut resté près d'elle, le trouble se serait peut-être calmé... L'amour (■«+ un remède puissant quand il n'est pas un mal qui tue. Il l'eut sauvée !... Et alors l'épouvante fatale qui avait ébranlé' la raison de cette infortunée lui av>î>airaissait comme une chose monstrueuse et il était tenté d'accuser la justice de Dieu. Jamais encore il n'avait compri*! l'inéluctable malheur. L'aimait-il plus, cette femn)e, qu'il ne l'avait aimée autrefois ? . . .Oh ! non, se disait-il ; mais il avait vieilli, .'on intelligence s'était développée, il voyait de plus loin, il jugeait mieux. . .
Lp nuage montait et Tirojetait des traînées ." ombre sur la limpidité de sa conscience. . .
Sa femme vit bien, à la fin, qu'il souffrait et que sa tendresse se refroidissait. Elle n'essaya point de le consoler. Elle ne pensait pas • lu'il pouvait se détacher d'elle. Elle avait ses
enfants. Et puis, une femme tîe ménafïe n*a g-uère le temps Je s'<)ecui)ev des htnumes, même (le srn lu.mme... C'est elle qui faisait cette u flexion. Il ne lui venait pas à la pensée que l'amour vit plus lonjrtemps de rêves et de souvenirs, de reprrets et d'espoirs que de pas- >^a<rères satisfactions ; et cet instinct irrésistible et doux qui ramenait la folle à son foyer, l'amusait plutôt qu'il ne l'inquiétait.
— Ma pauvre Henriette, lui dit-elle un soir, tu aimes mon mari, je crois.
La folle était là depuis une heure, assise auprès d'ur.c fenêtre pir où d^sc'endiit une .•iêrb? de lumière, et elle reprardait tournoyer léo-èreraent. dans ce rayon de feu qui traversait la pièce comme un «rlaive étincelant, un flot d'atomes invisibles ailleurs. Célestin venait d'entrer, et il se tenait debout contre la cheminée, cherchant d'une main distraite sur la corniche de bois peint, sa pipe et son tabac. Ses rcfîards tombaient avec complaisance sur sa malheureuse amie et son coeur se serrait dans une anp:oisse.
Henriette la folle était devenue pâle, et il se
faisait un travail singulier dans son esprit. La violence de l'amour qui trouble si souvent notre raison, paraissait dégaf^er la sienne des images qui l'obscurcissaient depuis tant d'aniiées. Des lai-mes mouillaient ses grands yeux d'azur douloureusement ouverts, et sa poitrine se soulevait lentement sous l'émotion contenue. Et quand madame Graindamour lui dit : Tu aimes mon mari, je crois, elle répondit frémissante :
— L'amour, c'est le souffle du bon Dieu . . . s'embrasser, c'est . . .
Elle ne savait plus et elle cherchait.
— C'est se goûter, ajouta Célestin, en souriant. Et il s'approcha d'elle. L'infortunée comprit. Elle se leva d'un bond et lui jeta autour du cou ses bras durs comme des cei'cles d'acier.
Madame Graindamour éclata de rire.
— Te voilà bien enchaîné, dit-elle à son mari.
Lui, il était ému ; il était confus, car il se sentait devenir coupable. Il fit un léger effort pour rompre la chaîne troublante qui le reteiiait.
— Assez, Henriette, fit-il avec douceur... ]\ra femme va se fâcher. . . Elle est jalouse.
— Ta femme, reprit la pauvre insensée, ta femme, c'est moi ! . . . Est-ce que tu ne me reconnais plus i... Re^aide-moi donc bien, je f-iiis Henriette. . .
Elle s'interrompit un moment, et son visage tout à l'heure souriant, prit une expression d'indicible étoimement.
—Mon Dieu ! reconunença-t-elle en dénouant ses bras, quel rêve affreux j'ai fait !
Est-ce que j'étais folle ?. . . Que m'est-il arrivé ?. . . Il me semblait que tu m'avais abandonnée le jour même de notre mariage, et que, dans mon désesjjoir, je m'étais enfuie au fond des bois, parmi les bêtes sauvages... Et les bêtes sauvages ne voulaient pas me dévorer parce que j'allais être mère... Combien de temps suis-je restée en cet état ? je l'ignore. Dis-le moi . . . Une autre femme, iilus cruelle que les bêtes de la forêt, se moquait de moi et me disait en riant :
— Ton mari, il m'aime, il m'appelle... Tu no le presseras jamais plus sur ton coeur. . . Oh ! comme j'ai soulîert !...
Mais c'est un rêve, n'est-ce pas ?... C'est un mauvais rêve que j'ai fait... C'est fini luaintenant. . . Me voici réveillée, tout à fait réveillée. . . je ne dors plus. . .
Elle porta ses regards autour de la chambre et parut tomber dans un étonnement nouvc au.
— Où sommes-nous ? s'écria-t-elle tout à coup. Nous ne sommes pas chez nous !. . . Et, cette femme qui nous regarde, qui est-elle ?. . . Viens ! allons-nous-en... je ne me sens pas bien dans cette maison étrangère . . . Tu ne me réponds rien... Qu'as-tu donc ?... Comme te A oilà changé ! . . . Ce n'est plus toi, Célestin. On dirait un vieillard ! . . . Tu étais jeune, il y a une minute, jeune et beau ! . . . Eeprends donc ta jeunesse, nous sommes au jour de ijotre mariage... Tu j)l^"i'^>^ •••• Pourquoi ?... Que s-'gnitie donc ce mystère' ?... Vais-je retomber dans mon sommeil affreux ?. . . Est-ce la mort ? est-ce la folie ?. . . Mon Dieu ! ayez pité de inoi !
Elle s'affaissa sur le plancher, aux pieds de Célestin . . .
El la jeune femme :1e mou ami r.e riait
l)Iii>... Elle ne riait plus, mais de gro ses larmes roulaient dans ses yeux...
Les jours longs et brûlants de Tété s'étaient l'un après l'autre éteints dans les brumes légères qui couronnaient les montagnes du couehant, et avec eux, dans le coeur de l'homme, s'étaient de même éteints bien des souc's amers et des i)iquiétudes mortelles ; mais Célestin n'avait plus retrouvé la paix d'autrefois, et il allait se consuni:int dans la mélancolie.
Le spectre de la maison hantée se dressait devant ses yeux, comme le soir oii nous avions osé troubler son repos de damné. Il entendait comme alors le son argentin des pièces de monnaie que la voix sépulcrale d-^ l'avare aubergiste comptant sous la pierre de li chemiiiée. lycs rires et les gémissements du fantôme arrivaient tovir à tour à ses oreilles, comme des repxoches ou des menaces. Il n'eiitondait plus les paroles qu'on lui adressait : il était obsédé. Les amis parlant entre eux disaient :
- — Célestin a quelque chose ; il n'e*t plus le même... Ou dirait que les remords le rou-
geiil . . . Rien d'étonnant après tout. . . Cet argent qui est tombé tout à coup d-ms ses poches, vous vous souvenez ? d'où vient-il ?. . . On ne l'a jamais su. . . Il ne l'a jamais dit. . . C'est un mystère povir tout le monde. . . Bah ! il vaut mieux rester pauvres et joyeux comme nous autres... L'argent du diable retourne en son. . .
Une fois, Pierrot Miquelon conta sérieusement que Célestin s'était fait recevoir francmayon, dans sa jeunesse., et que depuis ce temps, il appartenait au diable. Il y avait de quoi rcjulre sérieux.
A la mort, le diable en jjersonne viendrait réclamer son âme au tribunal du Souvei'ain juge. Il produirait un ijapier signé avec du i-aug. Le Père Eternel n'aurait qu'à faire droit. Ce monsieur Lucifer est un retors et ses coniptes sont bien tenus. Soyez sur vos gardes, aveugfes affiliés de la secte infer- )iale !... Soyez aussi sur vos gardes, ô chrétiens impitoyables, qui chaque dimanche venez courber devant le Dieu des humbles vos tètes pleines d'orgueil, venez ouvrir devant
le Dieu de ehariti', vos coeuvs plfiiis de malice !... Ive diable n'aura peut-être ])as besoin d'un papier si^iié de votre sang jiour emporter vos âmes.
Les travaux des champs étaient finis. La récolte avait été bonne, et les granges pl.^ines jusqu'au faît«, promettaient l'abondance pojr l'hiver qui allait A'enir.
Célestin avait coutume de se réjouir à l:i vue de ses fenils où le foin et le trèfle dégigeaient leur doux arôme, à la vue des " tasséries " où les gerbes laissaient pendre? comme des grappes de diamants les épis. mûrs. Aujourd'hui, il regardait avec indifférence les riches produits des sillons et des prairies. L?s chevaux heimissaient joyeusement ; le^ boeufs et les génisses au poil luisant beuglaient tour à tour comme pour le saluer, lui leur maître toujours fidèle à leur apporter le mil succulent et la paille dorée;, l'eau fraîche et l'avoine réchauffante, mais il ne les entendait plus ! . . .
Henriette la folle ne venait plus qu'à de
rares intervalles dans la maison de son ancien promis. Elle se souvenait peut-être d'une fj:rande joie ; elle avait f^ardé, bien sûr, le souvenir d'une grande douleur. Au reste, la femme de Célestin ne la recevait plus comme autrefois ; elle la traitait même un peu rudement.
Un soir du mois de septembre, un de ces beaux soirs d'automne qui gardent tard les doux effluves d'une journée chaude et le? lueurs merveilleuses du soleil di-paru, il y avait chez Célestin Graindamour iine de ces tapageuses " épluchettes ", dont le souvenir xéjouit encore ma mémoire fatiguée.
Les voisins étaient venus, les voisins et les amis. On vidait le petit verre, on mangeait les épis rôtis à la braise ou bouillis dans l'eau, à ple.'ji chaudron. Les feuilles déchirées formaient des amas bruissants et moelleux où se roulaient les enfants ; les aigrettes dorées s'étaient accrochées aux boutonnières comme des décorations royales. Célestin avait dépouillé sa noire mélancolie. Il s'abandonnait à la
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Jîa'eté comme pour s'étourdir ou reprondro 1 s heures perdues. Souveut aiusi l'âme se déyage d'uue loup:ue tristesse pour s'élancer étourdiment vers le plaisir. Inconstante et in(]uiètc, elle vole au hasard vers le mal ou le hieu, si la foi ne la suide pas. Pauvre âme humaine, ni.vstérieuse étincelle de la Divinité qu'un souffle mauvais a jetée de? le connnence'.nent eu dehors du céleste foyer, pauvre âme, tu tourbillonnes au caprice de? passions, dans un ciel souvent obscur, mais tu laisses un trait de feu dans la nuit désolée, car tu es lumière, et tu viens te perdre au brasier divin, si tu crains la justice, si tu espères e:i li miséricorde !
Pendant la soirée, Trefflé Lépire, le frère d'Henriette, vint trouver Célestin Graindamour, pour savoir s'il avait vu la pauvre simple. Elle était partie depuis deux jours, et l'on avait peur de la trouver morte quelque part. Célestin lui dit qu'elle n'était pas venue. Mais un petit garçon du voisinage affirma l'avoir aperçue, au coucher du soleil, eur le haut de la falai-^e. Elle était assise sous un arbre. Il l'avait bien reconnue, à son chapeau
de paille grand comme un parapluie et à sa robe blanche comme un surplis de curé.
Treflé avait peine à croire qu'elle ne fut pas entrée dans la maison de Célestin. Il ne savait pas qu'on avait peur d'elle maintenant et qu'on la tenait à distance. Célestin ne voulait pas lui dire que sa femme se montrait jalouse cl la recevait mal. crainte de le chagriner ou ». être obligé de parler trop. Il ne voulait pas tout dire.
Une femme se hâta de supposer qu'elle pouvait bien se précipiter du haut du cap. . . Elle devait être fatiguée de la vie... Et puis, elle no savait plus qu'il faut prendre soin de son existence, même quand c'est povir souffrir ; que le bon Dieu qui nous la donne a seul le droit de nous l'ôter . . .
Trefflé s'éloigna suivi de deux ou trois petits garçons que la curiosité poussait tout autant que le désir d'être utiles.
Il ne trouva pas p,a soeur. Elle n'était pas tombée sur la grève au pied de la falaise. Il l'avait appelée en vain. Il pensa qu'elle s'en retournait par les champs, son chemin de pré-
diiection. La nuit était belle et c'était un plai- &!) de marcher sous les étoiles.
On ne s'inquiéta pas davantage de l'infortuliée. Le rhum couleur d'ambre remplit les gobelets et r"épluchette" reprit sou entrain et sa tapageuse gaieté.
Minuit venait de sonner lentement à la grande horloge de faux acajou, debout dans un coin de la salle, avec ses trois pommes d'or sur la tête, quand un petit garçon entra subitement i)our dire qu'on allait avoir de l'orage. Le ciel était affreusement noir, et des lueurs s^inistres rayaient l'horizon.
Au même moment un grondement sourd fit trembler les fenêtres. Ceux qui ne demeuraient pas loin se levèrent pour paitir, mais xni éclair fulgurant les repousa dans la maison. Les femmes jetèrent un cri d'effroi.
— Ne sortez pas, c'est dangereux, assuraiton.
Quelques-uns cependant se sauvèrent en coiirant.
Bientôt le ciel se transforma en une fournaise ardente ouverte de tous les côtés. Les éclairs
bî-ûlaient les paupières et tous les objets s'illuminaient de lueurs plus vives que les feux du soleil, jiour s'envelopper ensuite d'un voile de Itnèbres plus sombre que la nuit. La foudre éclatait avec un fracas terrible. La pluie se mit à tomber par larges s'outtes d'abord, et mollement ; mais bientôt le nuap:e creva et le torrent se ijréciiiita sur les toits, sur les arbres, i^ur li's chemins, partout, ajoutant aux éclats dt la foudre un grondement plein d'horreur. . .
Madame Graindamour ouvrit un placard et prit une chandelle enveloppée dans un papier blanc. C'était une chandelle b'-nite le jour de la Purification. FJle la fixa dans le chandelier de cuivre et l'alluma xiour élois'uer le tonnerre.
On causait tranquillement, un peu terrifiés ei pour chasser la peur, quand soudain la porte ï-'ouvrit et une voix cria :
— Célestin, ta granse brûle ! . . . Le tonnerre ! . . .
C'était Pierre Andet, le premier voisin, un de ceux qui étaient partis dix minutes auparavant.
— Ma arrange ! clama Célestin, bondissant »le son siè^e.
Tout le monde s'élança dehors, sous la pluie et le tonnerre.
J^a grange bn'ilait. Une belk- et longue grange, pleine de foin et pleine de gi'ain. Du blc, je ne sais combien de loiirdes gprbos !... De l'avoine. !.a plus belle que le javelier eut iamais coupée !. . . Des pois aux gousses ren:iéf-- '. . De l'orge comme fies grains d'or !. . . Et le seii-l( blnic comme \'\ neigs !... Et 1" sarrasin dont l'arôme se répondait jusque dans bi bergerie, à l'autre bout !. . . Jamais la récoUe n'avait été si belle. Et les voitures sous l'abri !. . . Et les instruments d'agriculture ! . . . les herses, les charrues, les râteaux ! . . . Aurait-on le temps de tout saviver ? . . .
La vaste toiture n'était plus qu'une immense nappe de flammes qu'un vent subit agitait comme des panaches d'enfer dans les ténèl>res du ciel.
— Sauvons le moulin à battre ! cria Célestin. . . Il est ici.
Il montrait une grande porte rouge dans la facjade blanche. . .
— Sauvons le moulin ! répétèrent tous les hommes en se précipitant.
La porte s'ouvrit et une bouflfée de flamme, dans une épaisse fumée, les ari-êta soudain. Célestin cria de nouveau :
— Couraffc. mes amis ! courage !
Au même instant un appel lamentable s'élève du fond de l'aire :
— Célestin ! Célestiu !
Et une forme étranj^re, un spectre de feu se précipite vers mon ami. Il pense au fantôme de la maison hantée... Deux bras nerveux et brûlants entourent son cou mouillé par l'orale, et deux lèvres de feu se collent à ses lèvres et les consument dans la douleur et l'amour. . .
Il roule sur la terre humide, à la porte de lit granjïe, avec le fantôme. On se hâte de le relever. Le spectre le tient toujours dans ses embrassements mortels.
C'était Henriette la folle ! Elle avait cherché là un refuge contre l'orage, elle trouva la mort, le sevd refuge contre les désespéra lees de la vie.
Célestin sentit, cette fois, sa raison chanceler. , ,
11 erve tristement en ces lieux où naguère il étalait ses richesses et sa félicité. Il mourra bientôt . . , Peut-êti*e ne sera-t-il plus demain . . .
Décidément j'ai eu tort de l'appeler chanceux.
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