‹ Contes vraisChapitre 6 sur 8 · SANG ET OR · texte numérisé non relu

SANG ET OR

LU ïsoir, je rin-cnluis l'iilsldiiv ']o In moLson lianlcc à mes voisins : k' bniiliomme Ohéiiard, le vieux l^lais, 1<; vieux L-?tellicr, le père Ducap ( I i)lu.sipu!s autres, (V-la les amusait assez, luaio ilti paraissaient susiieeter un peu n.«0!i lionuêtuté de raeonteur, et ils me décochaient tour à tour, iKiur l'aeciui^ <li' l**vir cnuseienee, de pefit.-^ trait>' lualius <|ui faisaient rire tout la monde et me ehatouillaient desagréal^iement. 'Je n'en laissais i-ien voir. Je sais dis-;i-iudpr eonime un vrai diplomate.

Cei>endant, Je jtère Ducap devint teut à '.îoup fort pensif. Il senihlait ne jdus rien enteudi^e. Qiiand j'eus fini, il se leva, et lentement, d'une voix grave que faisait vibrer l'émotion :

— Je connais, moi, dit-il. ce qui s'est passe clans cette maison du bois du moulin... Ja .sais quel spectre la liantait et quel crime fit descendre sur elle la malédiction de Dieu.

ri g:arda le silence un instant. Xous étions tou: fort surpris, car il n'avait jamais parlé do CCS choses. D'ordinaire on se hâte de dire co que l'on sait. 11 en est même qui disent a qu'ils ne savent pas. Il avait eu sans doute quelque bonne raison puiir se taire

— C'est que moi, rei)rit-il, je ne eiu.vais ni au hibou fantastique, ni au fantôme expansif de la masure... Les ricanements et les plaintes des trépassés ne m'ont jamais empêché de dormir. Mais si ce que l'on vient de raconter est vra', je n'ai plus qu'à m'incliner.

— Je vou-^ jure que c'est vrai, affirmai-je avec aplomb.

Il panit rétiéchir un moment encore, puis il ajouta :

— Il est toujours pénible de dire du mal des autres, et surtout des siens.

— Comment ! fit-on très étonnés, vous voulez

vous amu-ov Ti iio.^ rléppiis... Vous n'ôfo- pns df l;i famillf d;' cv damné.

— Jo suis (le la farnillo de co damné. ma!s par allisnee, et c'e.=t encore trop^ avoua-t-il.

Puis, comme fortifié par cet aveu, il continua :

— Enfin, cc^ n'est ]>as ma faute, c'est le hasard. L'ivraie se niTle au bon fri'ain, les chardons poussent au miHcu de^ flour^. Quand il sagit des âmes et des consciences, des vertus et des vices, c'est le bon Dieu qui fait le triage, et il le fait bien.

Xous le prions alors de raconter cela... de dire tout... Xous sommes des gens d'honneur, et ca]xibles de garder un s?cret quand c'est nécessaire.

— Pas ce soir, demain, rénond-il. Il faut que je me recueille un peu. Bien des choses ir^'efl'acent de ma mémo're maintenant ; et puis, je ne sais pas s'il est bien opportun de réveiller des souvenirs mauv:^is, et de raconter la vie de ceux qui n'ont pas craint le Seigneur.

T.e lendemain, dès après le souper, nous étions tous assis dans nos fauteuils de frêne.

les uns à clemî-pordus dans l'ombre des angles, les autres se profilant dans un cercle de pâle lumière, à une petite distance de la table où brûlait mélancoliquement une lampe de verre. A' DUS causions spectres, fantômes et revenants, en attendant le vieux voisin qui devait nou*^ l'enseigner sur les habitants de la maison hantée. Il tardait. Peut-être ne voulait-il plus parler. Son spcret mourrait avec lui... Le poêle grondait sous " l'attisée " d'épinr>tte louge. . . sous l'attise, si vous l'aimez mieux.

Tout à coîip, on entend craquer la neige sous des pieds pesants, à la porte. C'est lui, le bon vieillaid. Il entre. Xous échangeons les cordialités ordinaires. Il suspen.d au crochet de fer son casquo et son capot d'étoffe grise, réchauffe au poMo ses mains frileu?x?s, et vient s'asseoir près de la table, en pleine lumière. Nous voulions ne rien i>erdre des impressions de cette honnête figure de vieux. Nous étions très attentifs, très anxieux. Un latiniste dirait r

"Conticuero omnes, intentique ora tenebant ;

Inde toro pater Aeneas sic orsus ab alto : "

Vous vous souvenez de^ï premiers vers du sêfOTid livre de l'Enéide ?...

li n'y avait pas chez non;! do roi no innlliourpupe. toute pâmée d'amour ; il n'y nvnit que les Ixmnes mênagrères du voisinaj^c-, hitn nbritêts contre les tempêtes du eoeur {)ar le j^in

^•--^1 - j -£r fÏK^ ■—■ - .

des marmots, les oraisons jaculatoires et les soixante et q'jinze ans du nouv"! Eiiée.

Le père Dueap toussa trois fois, se campa siir sa chaise et commença en ce^ termes : -^ — Ce damné était m.on oncle ! . . .

— Votre oncle ? fît-on épouvantés ?...

— Mon père et lui avaient épousé le^ dnix soeui's, deux jeunes filles assez jo^.ies et fort avenante-, disait-ou, mais d-^ caractère? tout à fait différents. Ma mère était douce et c!iari table, l'autre, dure et avare. On est toujours cruel quand on aime l'argent.

T-es deux mariag:es eurent lieu un même matin, dans l'église de Sainte- Aîine de Beaupré- C'est de Sainte-Anne que vienn'^nt m^ancêtres maternels. Mon jjèi-e, lui, était de l'Ile d'Orléans, l'île des sorciers, comme on l'appelait jadis.

^«Fon oncle Micliol Babylas n'avait pas de parents dans nos environs. Il se disait originaire des vieux pays. Même, il affirmait deseendi-e en ligne indirecte du grand prêtre Ilanan, qui s'était si fort moqué de .Té-;us. C'étail du badinagp, vous coînprenez ; il ne pouvait pas montrer ses parchemins. Mais ce qu'il aurait bien pu faire, par exenip]<e, c'eut été d? crucifier le doux Sauveur du rnon;le.

11 é'ait petit, bronzé, très vif et grand parleur. Il s'était fait marchand forain, et parcourait nos paroisses, sa pacotille sur le dos. Ce fut dans l'une de ses tournées d'affaii-es qu'il fit connais-^ance de mademoiselle Lucie Dupineourt, la soeur de ma mère.

La jeune fille se sentit fière d'être remarquée, ce répondit aux avances galantes ele cet étranger. lm}n-udente qui repoussait l'amitié d'un brave garçon de ferme, son voisin, sous prétexte (pi'il manciunit d'élrgance et ne s'exprimait ])as avec facilité.

Les époux Babylas n'eurent qu'im fils. Un e;':fant comme les autres ]ionr ton< le monde, mais pour eux un petit prodige. Ils le trou-

vaient beau. bi<?n fait, pétillant d'esprit, trop fin assurément pour vivre lonprtenips dans notre pauvre monde, eoinuie si les niais seuls devaient aj-rivor aux 'ohe\''oux blancs. C'est vrai pourtant qu'il mourut jeune, mais pas de trop d'esprit.

11 en avait sa part qu'il dépensait peutêtre à faire des sottises, comme bien d'autres... Cei>endant il ne paraissait pas adonné à la dissipation, et il semblait naturellement bon. Un fruit encore sain sur un arbre dc-jà malade. Mais il allait être piqué d'un ver, lui aussi, comme l'arbre paternel, le ver de l'ambition. 11 voudrait faire parler de lui, et pour cela il faudrait des éeus. L'argent est le commencement de la sagesse selon le monde, et le piédestal de toutes les grandeurs d'un jour.

Dans nos campagnes, en ce temps-là connue aujourd'hui, il fallait peiner longt-einus pour emplir d'écus blancs un gousset un peu profond. Il se fatigua d'attendre. Il donna uu baiser à sa mère, une poignée de main à son père, et il mit son paquet sous son bras. La mère versa uue larme et le père sourit.

— 'Ne m'oublie pas, dit-elle, et reviens bientôt.

— Va et fais de l'argent,, recommanda le ])ère. L'argent est un levier formidable, qui licut soulever toutes les volontés, une huile magique qui adoucit tous les rouages, un argument irréfutable, un vo le qui cache les défauts, un verre qui grossit les vertus. . . Pauvre, tu n'es rien ; bien pauvre, tu deviens méprisable ; très pauvre, tu n'es qu'un sot. Riche, tu mérites la considération et le respect ; bien riche, tu a'^ tout l'esprit et talent que tu veux payer ; très riche, tu possèdes tout le génie qu'une tête humaine peut emmagasiner. . . et rien n'empêche que tu renifles l'encens de la flatterie jusqu'à pâmoison...

Toutes les plumes sottes ou affamées t'offriront leurs pointes serviles, et tous les rimeurs en mal d'enfant chanteront ta gloire. Et plus tu verseras l'aumône à la réclame et plus la réclame ajoutera de fleurons à ta couronne. . . Va !. . .

11 était déjà loin sur la route qui mène partout.

« -ïr -K-

A la tombée de la nuit, Babylas et sa femme venaient s'asseoir au coin du foyer et regardaient mélancoliquement les félines ondulations de la flamme qui dévorait des sarments résineux, et ils semblaient se complaire dans la morne solitude de leur demeure. Ils conversaient par monosylabes, soit paresse de l'esprit Goit caprice de la voix. Ils se devinaient ou ils je dédaignaient.

Lui, il fumait à longues bouffées un tabac mordant ; elle, le menton penché sur sa grosse poitrine, elle faisait jouer les aiguilles de son ivicot. Puis, dans leur égoîsme, ils enveloppaient l'âtre d'un regard jaloux et lui tendaient plaisamment leurs membres un peu frileux.

11 y avait de la tristesse au fond de leur âme. 11 y avait aussi de l'envie, car ils étaient chagrins de la félicité des autres, ne disaient de bien de personne et ne songeaient à aucune oeuvre de charité-

Il y avait même de la haine. Ils auraient voulu voir la misère assiéger le seuil de leurs voisins, et les malheurs empoisonner leur existence.

Parfois cependant l'amertune se fondait i(tut à coup et ils souriaient. Ils parlaient da richesse, ébauchaient des rêves séduisants, so inomettaient une vieillesse fortunée.

On ne les aimait guère dans la paroisse. Babylas affichait du mépris pour tout ce qu'on respectait. Il ne prenait jamais le chemin de. l'église. Il disait que le confessionnal est un écueil oîi périt la liberté de l'homme, ou s'effeuille Tainour de la femme ; que h's prêtres font lui métier lucratif et facile ; que la superstition bat son plein dans notre pays ; qu'il n'y a qu'une religion sensée, la croyance en un Dieu farceur qui s'amuse de nos chimères... Un tas de bêtises enfin, qu'on ne se donnait pas la peine de réfuter. On levait les épaules, on tournait le dos.

Ive peuple n'est pas savant», dis-je alors, mais il a du bon sens. Il juge vite et bien les personnes qui se mêlent de dogmatiser sans en

nvoir la mis-ion. Si le doo^me rembarra'^pc, il VL'garde à rhonnêtcté de ceux qui l'affirment. II comprend la morale. Il sent bien qu'il devient meilleur après la prière, plus fort après la confe sion, plus courageux devant les promesses du c!el., plus charitable au souvenir de la miséricorde divine, plus doux à la pensée de Jésus pardonnant à ses bourreaux.

S'il voit couler une eau limpide, il sait que la source est pure. Quand le fruit est délicieux et sain, les rameaux sont verts, et la sève circule vaillamment dans le tronc ; l'ai'bre est bon. Les fruits de la religion sont divinement beaux et infiniment bons, donc la religion est infiniment bonne et divinement belle.

Que les rhéteurs, les philosophes et les savants de toutes les époques et de tous les lieux, pâlissent sur les livres, int-errogent li nature, demandent leurs secrets aux ruines antiques, et cherchent à con.naître ju'squ'en se< mystérieuses profondeurs l'histoire de la vie sur la terre, c'est bien. L'c^jjrit humain a le droit de connaître. Mais qu'il ne ch':'.che pas en dehors de Dieu, c'est peine perdue. Dieu lui a donné

— ÎT2 ---

Ifi thème, qu'il le développe. Dieu lui a laissa des notes, qu'il les recueille et les commente. 11 pourra se tromper, mais ses erreurs n'infirmeront jamais la loi première. Il semblera inventer peut-être, quand il ne retrouvera que la trace perdue. Partout, il verra surgir une croyance religieuse, mais nulle part, excepté dans la parole du Christ, il ne ti'ouvera la lumière, nulle part, excepté au pied de la croix, il ne trouvera l'amoiir ; nulle pirt, excepté dans la foi. il ne trouvera lai paix.

Prie et crois? dans ton heureus? ignorance, ô jjeuple courbé sur la glèbe, car ni la foi, ni la prière ne t'empêcheront d'aspirer p^u^ haut, de voir plus loin, de marcher plvis vite. La religion n'enraie pas le progrès, elle le dirige ; la foi nemprisonne pas la liberté, elle lui donne des ailes ; la charité ne mine pas les institutions financières, elle leur demande un noble emploi de leurs richesses.

Mais, pardon ! je m'aperçois que j'ai pria sans gêne aucune la place de notre cher vieux conteur. Je lui rends la parole, m'écriai-je après cette longue tirade.

Le père Bueap sourît et continua ainsi :

Le vide se fit autour du petit marchand forain. Les amis, le-; voisins cessèrent même de le visitei-, à cause de sa mauvaise conduite. Il était canaille. Sa femme se laissa corrompre. Elle l'avait aimé d'abord ; et l'amour qui donne tant de force et de courage quand il est pur, in-l)ire, quand il est mauvais, une lâcheté singulière et une extrême cruauté.

Elle revit son premier ami, celui qu'autrefois, par une vanité sotte, elle avait refusé d'épouser. Il était marié et paraissait heureux... Des souvenirs adroitement rappelés, des entretien* prolongés trop longtemps, des ïoupirs mal étouffés, des regards chargés d^ tiamwe, enfin tout ce que la chair e i effervescence peut inspirer à l'esprit curieux, elle l'employa, et il fut vaincu.

Babyîas découvrit la liaison qui l'outrageait et, un matin, le cadavre de son rival fut trouvé sur la route... Xul n'avait été témoin du crime, cependant tout le mondt- montrait du doigt le coupable.

L'existence devint insupportable au couple infâme, et la femme adultère et le mari assassin s'en allèrent vivre ailleurs.

C'est à cette éijoque que fut construite, dani? le bois du moulin, à Lotbinièro, une raai;-o:i de pierre dont vous connaissez les débris, sinon 1 hi-toire.

Alors, il n'y avait ni bateaux, ni cbemin?; de fer, et les voyageurs se faisaient conduire d'une ville à une autre, en de lourdes voitures, sur des chcnins caillouteux ou coupés d'oruières.

La voie la plus droite était comme aujourd'hui la plus courte, et la plus courte était la nlus avantageuse. Economie de temps, de chevaux et d'argent. Or, de Saint-Croix à Gentilly. Il ligne droite coupe de grandes pointes suj.erbes, qui font dans le fleuve, une dentelure de rochers ou de caps, avec d'immenses panaches de forêts et des villages florissants : Le Platon, Ivotbinière et Sainte-Emmélie, Le Cap Charles, le Cap à-l'a-Iloche et Saint-Jean Des- Chillons, le cap Levrard et Saint-Pierre le? Becquets. Les voyageurs suivaient d'ordinaire

cette ligne droite et traversaient ainsi le bois du moulin, au deuxième rang de Lotbinière.

Sauvage, sur les écores d'une belle rivière, sous les bois, l'endroit n'était pas mal choisi Ijour un relai, et hommes et bêtes s'y reposaient avec plaisir.

L'auberge de Babylas fut achalandée. On y dormait un calme sommeil dans cette atmosphère saturée des baumes de la forêt ; o-i y mangeait de bon appétit la perdrix et le lièvre accommodés à des sauces que Brillât-Savarin i-'aurait pas soupçonnées ; on y buvait le bon vieux rhum de la Jamaïque, qui souvente fois attisa l'esprit de nos pères... Cependant de temps à autres, il se fit à son sujet des confidences étrange^), et sa réputation périclita. Les voyageurs n'osaient plus y coucher. On entrait, en passant, boire un verre, manger un potage et l'on se hâtait de fuir. La solitude si fit.

Mais Babylas était riche. Pendant dix ans, il avait exercé son industrie avec succès. Pas difficile sur le choix des moyens, les scrupules

ne l'avaient jamais ennuyé. Fort peu de dépenses, pas de toilettes pour le dimanche, pas de cheval à l'écurie, une vache que nourrissaient les plantes du bois et l'herbe des routes, des poules du gibier, de la venaison, point n'aurait été besoin de faire de la rapine, pour amasser. Le pécule eut fait '^ovde de neige.

Un jour, la .nouvelle se répandit qu'il avait été dévaliîié. Persoinie n'en éprouva de chagrin. Il ne s'expliqua jamais connnent son argent si bien caché avait pu être trouvé. Y avait-il eu trahison ? Seule sa femme connaissait la cachette, et elle p-.iraissait fort désolée, elle aussi. Il se passe de si étranges choses parfois dans le coeur des femmes dévoyées.

Cependant toutes ses piastres si âj^rement ainassées n'étaient pas disparues. Il en avait fait deux parts, — pour lui toutes deux, — et les avait enfouies en des cachettes différentes. Il ne risquait jamais tout à la fois. L'une de ces deux parts avait été trouvée. Il devint irritable et sombre. Il se mit à surveiller sa femme avec un soin jaloux. Et connue elle al-

lail an moulin (\e tenii)s en temps, pour aeheter de la farine, il y alla, lui aussi.

Un soir du mois d'oetobre, il s'y était rendu

pour l'aire ini bout de eauserie avec le meunier.

-j'. ' Le ciel n'avait pas une étoile et la rivière eou-

\' lait .noire en son lit de cailloux, entre les deux

falaise.^.

Le^ meules du moulin tournaient avec un ^/rondement monotone et régulier,, broyant le blé (jue dorai f un rayon de la lampe. Au plafoiul sombre, montait une blauelie poussière de farine. Toute la pièce semblait remplie d'une brume très légère qui ne laissait d'inimidité nulle part, mais qui voilait tous les objets comme d'un subtil pollen de fleurs. Dans l'obscurité qui enveloppait la route et le moulin, le ciel et la côte, s'élevait l'éternelle clamen? de la rivière tombant du haut de la chaussée. Tout à coup, les sabots ferrés d'un cheval retentirent sur le petit pont d'en face. Une voiture passait. Le meunier remarqua :

— Ce sont des voyageurs, car ceux qui vont quérir le j^rétre ou le médecin, nie disent toujours un mot eh passant. S'ils n'entrent pas, ils appellent et je sors.

— Alors, bonsoir ; je rentre chez moi, fit Babylas. Le chat doit être au bord du trou quand ù\ le rat se montre.

-y Et il sortit.

j^ — Quelle obscurité d'enfer ! grommela-t-il.

— Bonne nuit pour le crime, répliqua le meunier en riant.

Babylas entendait le roulement de la calèche, à ime petite distance, et il se hâtait,; connaissant bien le chemin. Quand il arriva sur la côte, une voix rude criait :

— Ce damné chemin de l'auberge, où estil ?. . . On ne voit que du noir partout.

Il se mit à courir, criant à son tour :

— Atte.ndez, messieurs, je vais vous guider.

La voiture s'arrêta. Babylas prit le cheval par la bride et le conduisit jusqu'à la porte de sa maison.

— C'est un voyageur que je vous amène,

nion^ieur Babylas, fit le cocher en mettant le pii'd à terre.

— Mil!<3 fois merci, monsieur Spénard, et venez souvent.

— Pas en des nuits pareilles... Monsieur était pressé, il fallait bien marcher.

Le voici sain et sauf, j'en suis aise et m'en retourne.

Ijabylas fit entrer son hôte et l'installa dans la meilleure chambre. Il revint ensuite trouver Spénard qui montait déjà dans sa voiture.

— Vient-il de loin ? demanda-t-il.

— Je ne crois pas, réj^ondit le cocher, car son baf^age est mince.

- — Est-ce un commerçant ?

— Je n'en sais rion . . . Peut-être que c'est un pêcheur à la ligne Il ne parle point.

— Il vous a dit où il allait, au moins ?

— Il ne le sait pas ... Il a l'air de chercher quelque chose ... Il s'est informé seulement du prix et de la qualité des terres, dans nos environs, n a aussi demandé s'il y avait quelque jolie maison à vendre dans notre village. Il n'y en a point. S'il veut aller plus loin, comme la

— ISO —

chose est probable, vous lui trouvei^ez une voiture, n'est-ce pas i . . . l^ne bonne, car il n'airce pas se faire balloller ('(mune un colis... Moi je ne peux pas faire une lieue de ])lu^, il faut que je conduise monsieur Baby aux Trois-Rivières, demain matin. Je vpus souhaite le bonsoir.

Il s'enfonça; dans le chenain ténébreux.

Le A'oyageur, un jeune homme de v ngt-cinq ans, se laissa d'abord tomber sur un sofa, et. la tête dans ses mains, il parut absorbé dms ime sérieuse réflexion.

11 avait un air u.n peu rude. La fatigue, peutêtre, ou les contrariétés, les mécomptes ; on ne savait. Tout de même, il n'était pa's laid avec ses cheveux cré^ius, son oe'l perçant, ses joues hâlées, sa moustache épaisse.

Madame Babylas entra. Il eut un tressaillement et il se leva pour la saluer. Elle lui demanda s'il voulait prendre une tasse de thé. 11 .ne faudrait (lu'une minute ])onr faire bouillir l'eau. Il remercia, prétextant la fatigue et le beso'n de dormir.

Elle le conduisit dans une chimbrc assez

propre, et b'anchie tu lait de chaux, en arrière du salon. Elle se retirait quand il la rappela pour lui confier une petite sacoche de cuir très ronde et bien pesante.

— Prenez-en ^rand soin, rcx:'i)mnianda-t.-'JU c'est toute ma fortune.

Les yeux de la femme étincelèrent et elle eut un sourire singulier.

— Grand soin, oui, dit-elle. . . Vous pouvez dormir sur vos deux oreilles.

Quand elle rentra dans la cuisine, Babyla;) l'attendait (hboiit près de la table. Il prit la sacoche et la soupesa curieusement.

— Qu'y a-t-il donc là-dedans, fit-il, c'est bien lourd ?

Puis il ajouta d'un ton sarcastique :

— Est-ce qu'il vend du plomb, ce monsieurlà ?

Madame B'bylas répondit que c'était peutêtre de l'arerent, vu qu'il lui av:iit confié ce petit sac en lu: rcco mnindant d'en prendr»' ini soin tout particuliL'r. . . Qu'il valait une fortune . . ,

— Une fortune ! . . . Une fortune là-dedans ! rej)rit Babylas étranj'lé par le désir de regarder, de palper, de. . .

— O.n pourrait toujours voir, proposa la femme, il n'y a pas de mal à voir. . .

— Du mal ? Mais non, il n'y en a pas... Une fortune ! Cela ne se voit i)3s souvent, comme ça. tout à la fois, d'un coup d'oeil... Laistons-le s'endormir. ]1 semble fatigué. . . Il est bien fatigué ; il Ta dit. . .

l]-> jetèrent des sarmonts secs dans la cliemi-

néi et une flannne vive s'éveilla, remijlissant

rhumble ])ièce d'une lueur molle et flottante.

lis éteignirent la bougie. Pourquoi une bou-

.jie ? Dépense inutile. Le bois ne coûte rien

dans la forêt ; o.n iK-ut vaillamment attiser la

cheminée.

11 devait dormir nuiinti-naiit . . . Il était couché depuis une heure, une longue heure. Il dormait en effet. Il dormait d'un sommeil calme, ])r()f(>ndément confiant, et un sourire de béatitude avait fait disparaître l'aspect trop l'ude de sa figure.

Le coujilo hidoiix s'approcha du fo.yer où le bois résiuoux flambait toujours,

La saeoclie t'tait fermée à clef. Il y eut un mouvement d'impatienee.

— On ne peut toujours pas briser la serrure disait la femme.

— Il faut voir tout de même répliquait riiomme.

Ils s'assirent côte à côte, en face de la flamme et leurs v'sages inquiets et mauvais prenaient des teintes rou^ps comme du san,o-.

Babylas proi)osa d'aller fouiller les poches des vêtements.

Il faut être bien prudent et ne pas éveiller l'hôte, observa sa femme.

Il partit, marchant sur le bout de"- pieds, sans souliers et sans lumière. Dix minutes après, il revint tout souriant, montrant unn petite clef qu'il tenait entre le pouce et l'index, dévotement. Il mit cette clef dans la serrure en simulant sacrilèf;-ement l'hostie sainte que le prêtre offre au communiant. Un sai'ment se fendit dans le brasier avec un bruit d'explo-

sion, et deo étincelles volèrent à Li face des misérables.

Le petit sac fnt ouvert, et les deux infâmes poussèrent de leur «osier serré par la crainte et le plaisir, xme exclamation dv^ surprise. Ils se penchèrent sur le trésor puis, se i-egardèi-ent muets et presque tremblants. Ils avaient peur d'être surpris. Si le voyageur s'éveillait... s'il avait entendu levir cri mal étouflFé !... Mais non, ce n'était pas possible, il dormait bien profondément dans son bon lit de plume, et les l^ortes étaient fermées.

lis enfoncèrent leurs mains dans la sacoche ouverte, et brassèrent les pièces de monnaie et les Lasses de billets. Comme ça sonnait agréablement à l'oreilk', et comme c'était doux à palper ! . . .

— Comptons les écus, proposa la Babylas.

Et ils s'approchèrent l'un de l'autre comme pour se soutenir dans la lutte qui allait commencer. Ils prirent les billets.

Désenchantement ! Une cinquantaine de misérables unités ! . . .

Il y en avait d'autro.'* (jn'ils étaleront d'une main fiévreuse.

C'était mieux : des billets de c'.nq, de dix, d<? cinquante, de cent.

l'n véritable éblouissement. Et ces pièces sonnantes qui paraissaient blanches tout à l'heure, tlans la denii-ob^curité, ne voilà-t-il jjas qu'elles jettent des reflets fauve-; maintenant à la huur du foyer ! De l'or ! C'est de l'or !

Et sur la petite table qu'on avait approchée de la cheminée, les piles s'élevaient comme des chandeliers d'autel.

Quel rêve ! Quel enchantement !

Les deux amis, lui et elle, se retiraient un peu en arrière de temps en temps, pour mieux embrasser d'un coup d'oeil ravi, cet échiquier étineelant.

11 y avait dix mille piastres.

Ils comptèrent dix fois chacun, et toujours les dix mille piastres y étaient ; jamais moins. lis ne pouvaient en détourner leurs regards.

— Il faut pourtant remettre cela dans la sacoche, soupira-t-elle.

— Oui, oui, sans doute, mais rien ne presse. Il dort comme \n\ bienheureux... Il devrait ne se réveiller jamais... répondit-il.

— Ne se réveiller jamais... l'épéta-t-elle. comme xm écho mourant.

— Dix mille i)iastres, femme, c'est le ciel sur la terre, et le ciel, on fait bien d'y entrer quand la porte s'ouvre. . .

Elle approuva disant qu'un merle en cag? vaut mieux nue toute une nichée au bois. Il reprit d'un ton lamentable :

— Ah ! si Ton ne non-; avait pas <lé]iouillfS comme on l'a fa't ?... C'^st p-^it-être notre argent qui revient ainsi. . . T] v a de=< compensations... Et puis somme='-nous obliccés d^ perdre comme cela ce que nous avon? annssé avec tant de peines !. . .

n cherchait une excuse au crime dont il sentait les premières suercestiors. EIIp dit alors d'une voix dolente aussi et en soupirant :

— INTon, il ne faut pas se laisser tenter... Les tentations sont fortes parfois et la chair est faible. . . On prend son bien où on le trouve, c'est vrai. . . Mais cet argent. . .

Il Finterroniplt brusquoniPiit :

— Jj'arj-oiit est à tout h monde... Pas phi-, à lui qu'à cFautres... On m'a dépouillé, c'est bien ; j'en dépouille un autre, c'est encore bien. Tant pis pour celui qui se fait pincer. Il jjaie pour tous... C'est au plus fort et au plus lin. . . Les gros mangent les petits. . . L'essentiel est de réussir. Le succès justifie tout. . .

La tentation devenait terrible et ils n'offraient guère de résistance. Ils s'aveuglaient.

Le-^ bons même ne résistent pus longtemps à lu violence de certaines suggestions. L'énergie s'u^;e vite quand on lutte contre soi-même, et l'homme a tellement besoin de bonheur, qu'il sacrifie souvent une félicité durable mais tardive, à une fatale et passagère satisfaction.

— Qu'as-tu donc envie de faire, Babylas, demanda la femme un peu émotionnée ?

II répondit froidement :

■ — Garder cet or.

Elle répliqua qu'il ne se laisserait point dépouiller comme cela, lui... qu'il porterait ]jlainte et que ce serait difficile, peut-être, de se tirer cV^ffaire,

— Il n'ira pas porter plainte devant nos magistrats, dans tons les cas. . . Nons allons prolonger son sonuiicil... Xous dirons qu'il s'est mis en route à pied, de bo.n matin, si jamais on nous par-'C de lui. . . Nous ne sommes pas tenus de veiller sur les voyaj;eurs. . . n' de les conduire. . . ea ira !

Ils remirent l'or et lo papier dans la sacoche et se dirigèrent vers la chambre d:* l'étranger. Lui, il tenait un lourd marteau ; elle, une bougie pleureuse. Quand ils furent devant la porte, il demanda :

— Voulez-vous être éveillé de bonne heure ?

Jl faisait cela pour voir si le jeune homme dormait. Ix- jeune homme répimdit d'une voix mal éveillée :

— Non ; je «us fati/ïiié, laissez-moi dormir.

Et il se tourna sur sa couche. Ils eurent un mouvement de surprise et de frayeur en l'entendant parler.

La Babylas dit tout bas :

— Viens-t'en.

Et elle tira son homme jjar lo bras.

Quand ils furent devant le feu de l'âtre, elle dit qiron pouvait prendre un neu d'or sans qu'il s'en aper(,'Ut peut-êti-e. . . Il croira ce qu'il voudra, s'il s'en aperçoit... Personne ne trouvera jamais rien... Il y a des cachettes dans le bois. . .

— Des cachettes dans le bois, gronda le mari soupçon.neux, parles-en. . .

— Il ne faut pas le tuer, reprit-elle. . . j'ai peur du sang, moi... Et puis, C3 jeune homme, il a sa mère sans doute ... sa pauvre mère !... Non, ne le tuons pas... reste ici !

^Folle !

— Je vais l'éveiller. . .

— Je vais l'endormir, moi.

Et il la menaça de sou marteau. Elle supplia : Je vais tout voler. . . Je vais me sauver avec l'or. . . Tu diras que je suis la plus misérable des femmes et la honte de ta maison... Que tu m'a chassée déjà... tout !... Mais verser le sang de ce jeune homme qui a mis sa confiance en nous, et dort en rêvant à sa mère, peut-être ... A sa mère qui l'attend dans les pleurs et l'ennui. Oh ! non, jamais !

— CVst bien, femme, T<'])li(iua-t-i]. allonsnous reposer comme deux bonnes bêtes, et no touebons pas un sou de cette fortune qui s'offro à nous. . . A nous que le nimide a ruinés et volés. . . Viens !

Ils entrèrent dans leur elr.uiibre. Le feu s'éteignit dans le foyer et d'épaisses ténèbres reml^lirent la maison. Ils feijjrniront le sommeil, car ils s'épiaient l'un l'autre. Des reflets d'or brillèrent devant leurs yeux fermés, dans la nuit. . . L'obscurité parut s'étoiler avec magnificence... Les piastres précieuses tourbillonnèrent comme une éti.ncelante poussière. . . Des rêves de fortune ravissants et fous s'ébaucbèrent avec délice, puis un sentiment de crainte comme un souffle froid, les dissipa tout à coup... Mais ils revinrent toujoxirs, el la volonté faiblssait. . . Elle, la Babylas. elle se disait, à la tin, étourdie par la cupidité :

— S'il se mêlait seiil de cette affaire... Il devrait y songer. . . Pourquoi se mettre deux ?. . .

Et elle faisait semblant de dormir d'un somme 1 profond.

Le fluide mystérieux qui parfois vole rapitle comme l'éclair d'uue persouue à une autre, emportant une pensée intime ou un me-isage étrange, circulait autour de leurs fronts et mêlait leurs idées criminelles.

11 se leva sans bruit, doucement, alluma une lanterne, puis l'enveloppa d'un lin.L'e pour en dissimuler la lumière. Cela fait, il prit son marteau et, de nouveau se rendit diins la chambre du voyageur. Il attendit debout près du lit paisible. L'étrauger dormait bien. Cela se voyait au mouvement calme et régulier de ses larges poumons.

Il laissa pa.-s r un minc3 rayon de lumièi'e et put contempler la figure heureuse de cet homme trop riche qu'une fatale destinée venait de mettre devant lui. Il eut im moment d'hésitation et il voila la ]ueur de ?^i lampe, lofais, dans les tt.nèbres, il vit de nouveau scintiller les pièces d'or, et le vertige le saisit...

Le coup fut terrible et la mort du jeune homme, instantanée. Il traîna le cadavre dans le bois, puis il revint se coucher tranquillement.

— rj2 —

Sa femme ronflait toujours. Il savait bien fiu'un si profond sommeil n'était pas naturel, mais il n'en iit rien paraître.

Le m:itin, il dit en se levant qu'il allait révedler le voya^'ei"'. Elle eut un singulier sourire. Il revint en eriant :

— Parti !... il est i)arti !... La chambre est vide !... C'est étrange !...

Et la sacoche, ajouta-t-il iron!quememt. . . a-t-il au moins oul)lié la sacoche ?...

— ^Elle est là, répondit la femme, en montrant le placage entre les deux fenêtres de sa chaml>re.

— A nous la fortune ! ù nous le bonheur ! clama Babylas en levant les bras au ciel.

— Mais il va revenir sans doute, observa-telle, pour faire croire qu'elle ne devinait pas.

— Jamais ! sois tranquille.

Et elle demeura tranquille.

Il alla reprendre sa victime et la cacha dans dans la rivière, sous quinze pieds d'eau, avec des roches aux pieds et an cou.

A quelque temps de là, ils se rendirent au village pour acheter des vêtements.

j Le maiThand leur demanda, en mesurant I l'étoffe d'une robe, s'il était vrai que leur gar- ^î;on était de retour. . .

Ils ne lépondirent pas ; ils ne purent répon- A. die tant ils fur.nt étonnés, et ils se regar- ~< dèrent stupidement. Le marchand pensa qu'ils (y ne l'avaient pas compris :

— Votre fils est revenu ? que?tionna-t-il de nouveau.

— Notre garçon ! . . . répétèrent-ils d'une voix haletante.

Le marchand continua :

— Il était parti depuis dix ans, n'est-ce lias !'... Vous m'avez dit cela un jour... Il avait quinze ans alors...

— Quinze ans, oui, balbutia Babylas.

■ — Et il est revenu, quelle joie pour ^ous. n'est-ce pas ?

— Revenu ? comment ? . . . Xon, il n'est pas revenu.

La femme de Babylas tremblait et sa pâleur était extrême.

Le niûrchand ajouta :

— C'est le père Spénard, de Saint-Pierre, qui m'a raconté cette nouvelle. Même il m'a dit oue c'est son R-arçon qui l'a conduit chez vous, un soir do l'autre semaine... Il ^^araît qu'il a rapporté beaucou{> d'argent . . .

— Xotre enfant ! clama la malheureuse femme, et elle tomba lourdement sur le plancher.

On s'empressa de la secourir, mais elle semblait ne plus vouloir vivre ni penser. . . Elle reprit ses sens et s'évanouit mainte fois. -

— C'est l'émotion, l,a surprise, disait Babylas tout épouvanté aussi.

Il allait se perdre quand le marchand lui demanda si son gfaiçon était venu sans se faire connaître. Il saisit cette planche de salut :

— Non, il ne .s'est pas fait connaître !... Non !. . . Pourquoi ?. . . Nous aurions eu tant de bonheur à le presser dans nos bras ! . . . Nous ne l'avions pas vu depuis dix ans !. . . Il était parti enfant, il est i-evenu homme ! . . . ijous ne pouvions pas le reconnaître ! . . . Le

bon Dievi nous éprouve terriblement ! . . . Mais

jv/ peut-être qu'il va l'evenir nous surprendre....

.*^ La misérable mère sortit entin tout à fait

|v de son évanouissement et demanda à partir,

disant avec des larmes qu'elle était malade,

qu'elle allait mourir. . .

Ils s'en allèrent, laissant le marchand fort perplexe. Le monde n'était pas ^rand alors ; les gens ne se voisinaient pas beaucoup et les rumeurs s'éteig:naient vite. Cependant il se fit bien des suppositions au sujet des Babylas. Mais la police était bénévole et les criminels se cachaient aisément.

11 y eut entre les époux méchants des reproches amers, des menaces redoutables, des haines de damnés. Ils s'accvisèrent l'un l'autre et voulurent se tuer. Ils furent tentés de tout avouer ijar venj^eance. . . ^[ais la vue du trésor qoi li'l!;iil toujours d-ins la pauvre sacor''i, î.doucit ]teu à, peu l'amertume de leurs paroi( s et d:' leurs remords. Les querelles devinrent moins fréciuentes.

Si dénaturée que soit une mère, il reste toujours au fond de son coeur, un souffle de

l'amour sacré qu'elle seule p3ut connaître, et t-es efiForts pour oublier pleinement la sainte .ioie de la maternité sont toujours inutiles. Et plus elle se plonge dans le mal pour étouffer la voix de la nature, et plus cette voix invincible lui crie :

--]'a es mère ! tu es mère ! tu es mère !

Moin,:, de deux ans après le meurtre du jeune y voyageur, son fils, la femme Babylas mourait. Personne ne comprit le mil qui l'emporta... V C'était le remords. Elle avait eu le prêtre;

Babylas vécut plusieurs années encore, seul dans son auberge sanglante. Il se disait pauvre, mais personne ne le croyait, et Ton évitait sâ porte ^omme la porte de IVnfer. Plus encore.

Un matin de janvier, on s'aperçut que le .sentier qui conduisait à sa demeure n'était pas battu, et cependant il n'avait pas neigé depuis plusieurs jours. On le crut malade. Il ne fallait toujours pas le laisser mourir comme cela, sans confession. Son âme avait coûté cher à Jésus-Christ. Des voisins ouvrirent la porte.

C'étaient Gag'iion, Lépire et Rivard. Ils le trouvèrent mort en face de Tàtre éteint.

" Requiescat in pace ",. dit le père Gagnon.

La maison trembla jusqu'en ses fondements, et une voix terrible et mystérieuse répondit :

" Non est pax impiis ! "

(sl^J

MAEIETÏE

(CONTE DE KOEL>

Il faisait froid. La neige des chemins criait pous l'acier des traîneaux. Les prés et les collines resplendissaient dans leurs blanches draperies,, et les sapins sombres, chargés de brillants flocons, inclinaient vers le sol leurs rameaux pesants.

C'était la veille de Noël. La terre allait tressaillir et les anges allaient chanter, comme il y a dix-neuf siècles :

**' Gloria in exeelsis Dec, "

Mais seuls les petits et les humbles, comme alors peut-être, pourraient entendre le céleste cantique.

Il semble qu'à cette heure solennelle un clouât effluve (l'amour se répaaid dans le-; airs. Les fronts se relèvent, les courai,'es se rafTermissent, l'espérance rafraîchit comme une ondé3 bienfaisante, les coeurs meurtris. Et pourtant il se trouve encore des âmes qui souffrent et des nts de douleur oii la vie agonise.

Là-bas, dans la maison de madame Verchamp, une veuve très estimée, dormait sur un lit tout blanc, une jeune fille malade. Elle dormait et un songe agréable la visitait sans doute en ce moment, car malgré sa souffrance, elle souriait. Elle revivait peut-être lui beau jour perdu, comme cela arrive parfois dans le sommeil.

Elle était amaigrie, et la pilleur de ses joue? faisait ressortir son grand oeil noir plein de tristesse. Près d'elle, sa mère pleurait.

Sa mère pleurait, et en essuyant ses larmes du coin de son tablier, elle pensait :

" Mon Dieu ! va-t-e!le mourir ?... Va-teîle mourir, elle naguère si alerte et si gaie ? . . . A la ISToèl dernière, elle chanta '.t à l'église, et sa voix faisait songer aux anges. . . Est-ce donc

— L'Ol -

qu'elle n'espère plus le revoir ?... Pourquoi l'a-f-elV tant aimée ?...

Et, pendant qu'elle se livrait à ses réflexions amèrea. la porte s'ouvrit et elle vit enti-er deux hommes. Elle ne les reconnut pas d'abord, à eaiise des grandes capotes qui les enveloppaient, et des collets de fourrure qui leur montaient jusqu'aux yeux. El'e tressaillit cependant, et s'avança au devant d'eux.

Trois ans auparavant, mi soir de la fenaison, Mariette, la jeune malade d'aujourd'hui, revenait au fenil sxn- xui charr'ot de foin. Enfoncée dans le trèfle et le m 1 comme dans un nid, elle se laissait bercer au cabotage des roues, et chantait, de sa voix douce et quelque peu plaintive, une chansonnette gyacieuse dans sa forme et sage dans son enseignement :

La flenr de la charm lie, La fleur de la famille.

Ont un destin commun.

Lorsque les mains les cueillent, L'iuie et l'autre s'etïeuillent Et perdent leur parfum . . .

— eo2 —

Petite ï'ose blanche, lleste donc à la branche Dont la sève nourrit.

Petite fille chère.

Reste donc à ta mère Dont l'amour te sourit.

Octave Desruisseaux qui traversait le clos voisin, la faux sur l'épaule, l'entendit et fut charmé. Il ne la connaissait point ; il n'avait pas eu encore l'oecasion de la voir. A l'entendre, il devina qu'elle était bell? et se prit à l'aimer, sans se demander s'il ne courait pas au désenchantement. Il était jeune, d'humeuï agréable, bien découplé, laborieux, avec cela il serait bien maladroit s'il ne réussissait pas à décrocher un bon petit coeur. Cela nq tient pas tant après tout.

Il état de Sainte-Croix. Victor Poudrier l'avait fait venir pour les foins et les récoltes, car il passait pour vaillant. Sa faux allongeait de fiers andains et son " javelier " couchait d'épaisses javelles depuis les heures fraîches du matin jusqu'aux ombres de la soirée.

Un dimanche, la jeunesse se réunit, après le repas du soir, chez Marcelin Thiboutot, le for-

^eron, pas loin de la côte de sable. Octave et Mariette se virent et s'aimèrent. Ils gardèrent leur secret cependant.

Le lendeman, Mariette alla au champ pour faner le foin nouveau. Le soleil rayonnait et donnait aux clôtures grises une apparence d> cadre lumineux. Un large chapeau de paille protégeait contre les rayons trop chauds, sa jolie figure. Car elle était jolie, Mariette ; Octave ava!t deviné .jviste. Vn mince fichu de mousseline se tordait négligemment sur sa gorge un peu brunie. Elle tcjiait une fourche de s;iule et jetait dans l'air pur les bribes perlées de la dernière chanson du village. De tempa à autre, ses regards curieux se promenaient* sur le pré vo'sin. Une pensée douce l'obsédait. Elle éprouvait les délice? du réveil de l'amour, et trouvait à aimer un bonheur inexprimable.

Tout à coup elle aperçut un jeune faucheur courbé sur la prairie, et elle s<mtit son coeu? se serrer et sa joue rougir. C'était lu'. Quand elle fut plus près, elle vit, comme un serpent de feu, la faux luisuite s'enfoncer dans l'herbe. çt elle entendit, comme un chant d'amour, \q

crissement de l'acier qui montait du clos, par intervalles courts et mesurés.

Le faucheur ne la devina point.

Un peu plus tard, il suspendit son travail et marcha vers l'endroit où il avait déposé sa pierre à aiguiser. Plusieurs jeunes filles fanaient dans les alentours, en criant des choses gaies, et en jetant des éclats de rire. Il chercha à les reconnaître, mais il n'y parvint guère. à cause des larges bords de leurs chapeaux. Il se tourna vers le clos do la veuve Verchamp. Mariette paraissait absorbée dans sa tâche. Il aurait bien voulu qu'elle regardât de son côté. Il prit la pierre qui trempait dans un vase plein d'eau, et leva sa faux devant lui. La lame décrivait une courbe étincelante comme un nimbe vis à vis son front trempé de sueurs. La pierre mordit l'acier. D'autres faucheurs aussi affilèrent leurs outils, et c? fut commJ un clair retentissement de cymbales dans l'air sonore. Les jeunes filles levèrent la tête, et les fourches restèrent piquées dans le foin parfumé. Les cigales cachées dans le feuillage des grands arbres, jetèrent comme des fusées leurs trilles vibrants. Des oiseaux, entraînés par Iç

plaisir, se mirent à voltiger d'une ail- folle, en éparpillant de joyeuses notes... Et des rires s'égrenaient de toute part. Jamais fête plus belle n'avait fait tressaillir c^? chrimpf tant de fo:'s moissonnés.

Faucheurs et faneuses reprirent leur travail. D'un bras infatigable, Octave Desrus-eaux couchait les anda'ns pleins d'arôme, mais son esprit hantait le clos voisin.

Les pensées des jeunes amoureux se fondaient mystérieusement. Dans l'après-midi, les faneuses quittèrent leurs fourches et s'armèrent du râteau. Le foin séché par l'ardeur du soleil fut amassé, lié avec des harts de coudriei;, et transporté sur les fenils.

Octave et Mariette se rencontrèrent et se sourirent.

Le lendemain, ils causèrent quelques instants à l'ombre d'un cenellier touffu, sur le bord de la route. La tendre liaison se fortifia de plus en plus.

On parlait dès lors de la grande république américaine et nos campagnes se dépeuplaient Jeunes gens et jeunes filles, pères, mères çt

vieillards se levaient de partout et prenaient le chemin de la terre étrangère. Quelques-uns levenaient ; la plupart renon(^aient volontiers, sur le sol de la liberté, aux durs labeurs du défrichement et au pain noir de la patrie.

Hélas ! nous oublions trop facilement que la vie est un temps d'épreuve et la terre, xme arène où la lutte est sans mei'ci. Nous nous laissons distraire par les choses qui nous entourent, et nous perdons de vue la raison de notre existence. Malgré les avertissements de ceux qui nous ont précédés, et les enseignements de la foi. nous nous obstinons à chercher un bonheur qui n'est pas d'ici.

11 est donc ailleurs.

L'homme ne peut naître pour une destinée qu'il ne saurait atteindre.

Nous devons donc espérer une autre existence plus parfaite en sortant d- ce monde. S'il n'en était ainsi. Dieu aurait fait une oeuvre monstrueuse en nous créant . . .

En effet, j'ai soif de bonheur et le bonheur est un rêve que je poursuis en vain !... J'ai faim de plaisirs, et les plaisirs mo fatiguent et m'épuisent !... Je veux la paix, et je sxùh

en butte à mille tracassevieB 1... Je cherche l'anmir, et ie suis dédaigné ou trahi !... l^s vohu.tés qui m'enivrent un moment ne me laissent que des remords et des regrets ! . . .

Si j'arrive aux honneurs, la calomnie mo mord et l'envie travaille à ma ruine... Si je prie avec humilité, je suis un hypocrite, tt si j'entre dans l'église la tête haute, je suis un impie !... Mon champ est semblable à une nappe d'or, et les.

pluies tombent par torrents pour détruire mes moiîsons... Mes biens sont considérables, et des procès ruineux ou des malheurs inéyitablea me les enlèvent ! . . . Ma santé est florissante, et voilà qu'au sortir d'une fête un souffle glacé me flétrit... Une chute de voiture, et je sui^ brisé. . . un naufrage, et me voilà enseveli dan^i les flots ! . . . J'ai une femme que j'adore, de^' e.nfants qui font ma joie, et voici que ma porte s'ouvre pour laisser passer des tombes ! . . . Ils s'en vont au cimetière !. . .

Des espo.rs envolés, des plaisirs fugitifs, des consolations éphémèi-es, un travail pénible, de? uiquiétudes, des soucis, la maladie, l'oubli, l'indifférence, les morsures de l'envie, la crainte de la misère, les revers, les infirmités, l'énergie

oui s^émousse, la mémoire qui s'en va, l'oeil qui s'éteint, l'oreille qui se ferme, l'esprit qui se refroidit, le eorps qui s'affaisse, voilà la vie !...

Et c'est pour cela que l'homme serait fait î Absurdité !

Si encore il n'y avait que quelques malheureux, on pourrait croire à un accident. Mai. la désolation est universelle ; la douleur est de tous les temps et de tous les lieux ; la s: f rance est de tous les âges ! . . .

Alors ?

Alors, cette vie est une épreuve, et il y en : mie autre. . .

Alors, restez où vous êtes et accomplissez votre oeuvre en hommes et en chrétiens. Restez dans votre patrie surtout, car la patrie doit être pour ses enfants le meilleur et le plus beau pays du monde. . .

Les travaux de la ferme terminés. Octave Desruisseaux ne trouvait, chez les cultivateurs, qu'un salaire fort modique, et cela le contrariait d'autant plus que l'ambition se ré-

veillciit avec Tamour dans son coeur de vingt ans.

11 prêta rureille aux récits un peu fantaisistes de ses aînés, qui revenaient au pays vêtus de noir, gantés de chamois, le chapeau de soie sur l'oreille, et la breloque dorée sur le gousset. Il se laissa convaincre et partit.

Mariette pleura beaucoup. Rien de désolant comme la pensée de ne plus voir une personne Que Ton aime. L'âme se sent tomber dans un vide froid, et elle sa replie sur elle-même comme ce? fleurs sensibles qui se ferment à l'approche de la nuit. Elle pleura beaucoup... L'amour ne brûlait pas ses veines, mais il réchauffait son coeur et donnait des ailes à sa pensée. Il l'emportait eu des régions incoimues, et le transport suave qui l'agitait semblait la rapprocher de Dieu. C'est ainsi que la femme commence toujours par aimer ; c'est ainsi, souvent, qu'elle continue à aimer ; c'est dans cet amour demeuré pur en sa source, qu'elle trouve, plus tard, sa puissance irrésistible, son dévoûment sans borne, et son étonnant mépris de la souffrance. . .

r)etave Desvuis.eaux clrn.a.ula de- Temploi dans Bue fabrique de cotoMuad.. H d.vmt bientôt une machine habile, parnu toutes les machines aveugles ou intelligente, quv font^ nu profit de quelques uns, suinter la richesse par tous les ais des immenses ateliers. La v:e au grand air de la liberté, loin de toute protection et de toute contrainte, le grisa peu a peu, c-t rien ne lui parut beau comme le ciel étra.n-

z;er.

"il écrivait à sa bonne Mariette et lui peignait son existence nouvelle : ses journées ardues, ses soirées amusantes. Il lui parlait de ses promenades dans les jardi.ns publics ; des bals oii les violons faisaient sauter la libre jeunesse ; des théâtres pleins de rires ou de larmes ; des cirques peuplés de clowns et de félines amazones . . .

Il jurait bien (lu'il l'aimait toujours et n'aimerait jamais qu'elle. . . Cependant à la lecture de ces choses, une angoisse étrange serrait rame de la pauvre enfant, et un soupçon douloureux troublait sa quiétude.

Une année s'écoula, une année mauvaise. T.e^ semailles avnient été tardiv^-s à cause des pluies (le mai, et les moissons n'avaient pas rempli les greniers. Alors, séduit par les images riantes que fa'saient passer devant ses yeux les lettres de son ami, désireux surtout d'aiiiéiiorer le sort de sa famide, Pierre Verchamp, le frère de Mariette, alla rejoindre Desruisseaiix, aux métiers des grandes fabriques.

Tristes furent les jours (lui suivirent le départ du frC-re de Mariette.

L'hiver pnssa avec ses tourbillons de neige, ses froids vifs, ses nuits étoilées ; \^ printem])s rendit aux ehnn])-; leur verdure, aux bois leurs feuillages, aux rn.'sseaiix leurs mtn-mures ; Tété ramena les oiseaux à leurs nids et les fleurs aux arbustes, mais le chagrin des pn uvres femmes .ne passa point, et rien ne ramena auprès d'elles les deux êtres regrettés.

Madame Verchamj) ne se laissait pas aller au désespoir cependant. Elle souffrait avec patience, mas sa résignation n'était pas l'affaissement morne des âmes sans espérance. Eli:éprouvait les consolations des humbles. Elle conversait avec le ciel. Les orgueilleux se

moquent bien de ocs relations intimes qui se nouent entre los âmoa et Dieu ; et il leur semble que ce Dieu si liant placé serait un mal appris s'il passait à leur porte pour aller frapper à celle du pauvre.

Il en < ?t ainsi pourtant.

Nul no peut entendre la voix du Seignevu-, ni comprendre les choses da la religion, s'il n'est humble. Mais les épanchements du Sauveur dans le? cosurs sans orgueil, sont d'une douceur infinie, et rien n'égale la félicité de ceux qui aiment dans la souffrance. Et comment la foi chrétienne aurait-elle pu subjuguer le monde, elle qui n'habite guère que dans les petits et les malheureux, si el'e n'apportait avec elle, par ses indicibles charmes et ses consolations suprêmes, la preuve de sa divinité ?

Humiliez-vous et priez. Vous verrez.

Pierre écrivait de temps en temps à sa bonne mère. Il lui parlait des travaux de la ferzue, de l'étable, de la bergerie, et se montrait fort soucieux. De temps en temps aussi, il lui envoyait le fruit de ses épargnes.

C'était un bon enfant.

Verchamp père était mort trop tôt. Il avait eu le temps eependant. de former au bien âa petite famille. Il n'avait pas laissé de richesses, mais il avait laissé le souvenir de ses bons exemples. Le plus bel héritage qu'un père puisse léguer à ses enfants c'est l'amour du tr:vail et de la vortu. Il se trouve cet héri-, tage, à l'abri des vicissitudes de toutes sortes oui troublent le monde, et les calculs mauvais ne sauraient l'entamer. Vous l'emportez avec vous en tous les lieux où vous allez, et loin de vous causer de l'embarras, il vous assiire un secours précieux. La crainte de le perdre ne vous fatigue point ; les voleurs n'en connaissent pas le prix et le dédaignent ; chaque jour le volt s'accroître, et vous vous y attachez de plus en plus, sans trouble et ses remords. Le soir venu, vous imposez d'un sommeil paisible, car vous êtes sûr de le retrouver intact à votre réveil.

L"n jour, Pierre se risqua à dire à sa mère que Desruisseaux paraissait oublier un p?u Mariette, comme il oubliait, hélas ! ses devoirs religieux.. .

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