L.-PAMPHILE LEMAY
Tout à coup, on entend craquer la neige sous des pieils pesants, à la porte. C'est lui, le bon vieillard. Il entre. Nous échangeons les cordialités ordinaires. Il suspend au crochet de fer son casque et son capot d'étoffe grise. réchauffe au poële ses mains frileuses, et vient s'asseoir près de la table, en pleine lumière. Nous voulions ne rien perdre des impressions de cette honnète figure de vieux Nous étions très attentifs, très anxieux...
Le père Ducap toussa trois fois, se campa sur sa cha's et commença en ces termes:
— Ce damné était mon oncle!...
— Votre oncle? fit-on épouvanté...
—- Mon père et lui avaient épousé les deux sœurs, deux jeunes filles assez jolies et fort avenantes, disait-on, mai de caractères tout à fait différents. Ma mère était douce et charitable, l'autre, dure et avare. On est toujours cruel quand on aime l'argent.
Les deux mariages eurent lieu un mème matin, dans l'église de Sainte-Anne de Beaupré. C’est de Sainte-.\nne que viennent mes ancêtres maternels. Mon père, lui était de l'ile d'Orléans, l'ile des sorciers, comme on l'appe!a't jadis.
Mon oncle Michel Babylas n'avait pas de parents dans nos environs. Il se disait originaire des vieux pays. Méme il affirmait descendre en ligne indirecte du grand prètre Hanan, qui s'était si fort moqué de Jésus. C'était du badinage, vous comprenez: il ne pouvait pas montrer ses parchemins. Mais ce qu'il aurait bien pu faire, par exemple, c'eùt été de crucifier le doux Sauveur du monde.
Il était petit, bronzé, très vif et grand parleur. s'était fait marchand forain, et parcourait nos paroisses,
sa pacotille sur le dos. Ce fut dans l'une de ses tournées d'affaires qu'il fit connaissance de mademoiselle Lucre Dupincourt, la sœur de ma mère.
La jeune fille se sentit fière d'être remarquée, et répondit aux avances galantes de cet étranger. Imprudente qui repoussait l'amitié d'un brave garçon de ferme, son voisin, sous prétexte qu'il manquait d'élégance et ne s'exprimait pas avec facilité.
Les époux Babrlas n'eurent qu'un fils. Un enfant comme les autres pour tout le monde, mais pour eux un petit prodige. Ils le trouvaient beau, bien fait, pétillant d'esprit. trop fin assurément pour vivre longtemps dans notre pauvre monde, comme si Îles niais seuls devaient arriver aux cheveux blancs. C'est vrai pourtant qu'il mourut jeune, mais pas de trop d'esprit.
Il en avait sa part, qu'il dépensait peut-être à faire des sottises, comme bien d'autres... Cependant il ne paraissait pas adonné à la dissipation, et il semblait natureliement bon. Un fruit encore sain sur un arbre déjà malade. Mais il allait être piqué d'un ver, lui aussi, comme l'arbre paternel, le ver de l'ambition. I1 voudrait faire parler de lui, et pour cela il faudrait des écus. L'argent est le commencement de la sagesse selon le monde, et le piédestal de toutes les grandeurs d'un jour.
Dans nos campagnes, en ce temps-là comme aujourd'hui. il fallait peiner longtemps pour emplir d'écus blancs un gousset un peu profond. I se fatigua d'attendre. TI donna un baiser à sa mère, une poignée de main à son père, et il mit son paquet sous son bras. La mère versa une larme et le père sourit.
— Ne m'oublie pas, dit-elle, et reviens bientôt.