‹ Conteurs français de terroirChapitre 9 sur 20 · LE PAUVRE CHIEN · texte numérisé non relu

LE PAUVRE CHIEN

chiens, il passe derrière les villages. Ceux qui le voient de loin pensent qu'il est enragé.

Je ne sais quand il se repose, mais pour ses voyages, la nuit lui plaît. Alors le crissement des grillons occupe l'espace assoupi, les ornières sont muettes et les feuilles calmées. L'horreur du demi-jour l'effare davantage ; il saute avec une hâte croissante les mares et les échaliers ; le cri des coqs l'émeut et la peur fait battre ses flancs, quand au milieu d'une prairie, les bœufs réveillés le poursuivent. Déjà l'œil jaune des chandelles clignotte aux vitres des chaumières et les vieux — ceux qui ne dorment guère — passent le seuil de leur porte pour humer la fraîcheur de la lumière naissante.

Le pauvre chien, trop fatigué, se coule, comme un lièvre, au creux d'un roncier, s'y blottit, enfin tire la langue à son aise jusqu'à ce que son essouflement soit apaisé.

Les lignes vagues et rosées de l'aurore s'établissent par dessus la vallée ; l'air sonore est prêt à accueillir la voix des cloches, mais il est encore trop tôt pour l'angélus...

Le cœur du pauvre chien bat à la façon d'un petit marteau très doux ; il n'y a dedans que de la tendresse et de la crainte. Un corps faible l'enveloppe, un corps aux os saillants, vêtu de poils souillés. Tout cela forme une simple machine active, vaillante et résignée.

A cette heure, le museau tendu contre la terre, il dort, ce pauvre chien...

Vous qui passez sur la route, de l'autre côté du buisson, ne faites pas, s'il vous plaît, trop de bruit

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avec vos sabots ; ne l'effrayez point en criant : « hou ! hou ! » et surtout, ne lui jetez pas de pierres.

A quoi bon, braves gens, à quoi bon ? Et, vraiment, quel tort vous a-t-il causé, celui qui dort là ? Assez tôt, vous le retrouverez, couché sur l'herbe, au bord du fossé, jaune et sanglant, l'œil terne, la langue pendante, allongeant vers l'éternité ses pauvres pattes, raides d'avoir tant couru...

Le Feu sous la Cendre (Librairie Ollendorff).

LA PANSEUSE

J'm'appell' Guite. Ej'sais pus mon âge ! J'peux pus m'baisser, ni m'ardresser ; Jloge dans n'un ch'min, darrié l 'village, Où qu'les chariots peuv'nt point passer. Ma cambuse est belle. Ail' s'appuie Contr'un grous chataigner pourri Si ben qu'par vent, soleil ou pluie, Son chaume est toujours à l'abri !

Tous trois : l'arbr', la vieill , la cassine, J'nous entendons d'pis soixante ans ; J'somm's un tant si peu bralotants, Mais j 'tenons bon par la racine !

J'ai point d parents, point d'héritier ; Sûr que j 'prendrai pas la pépie :

J vis seule, anc' ma chieuve et ma pie, Et j'seus « panseus' >< de mon métier ! Oui, panseuse ! Encor, que ben vieille, Et séch' coum' la souch' des forêts, J'tins l'carviau d'ia tête aussi frais, L'œil vrilîonnant, finaud' l'oreille !

J'connais ma puissance et mon d'voir, J'connais l'mal aussi ben qu'le r'mède, Et j'peux gari' — si l'bon Gieu m'aide ! Tous les « inquiétés » que v'nont m'voir ! Avez-vous l'cœur qui tourn' trop vite, La bouch' baveus' comme un luma(l) Eun' cuvée d'iau dans l'astoumac,

(1) Escargot.

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Les pieds frés et la çarvell' cuite ? Avez-vous l'épaule en malheur, S'iourdissant comme un* poul' qui couve, Ou la palett' des reins qui s'mouve.

Et qui s 'décolle à la chaleur ?

Avez-vous les grouss's dents gâtées, L' gonfel'rnent du cou chaviré, L' goulot trop large ou trop serré, Les jointur's d'un' côte éclatées ?

Vos jamb's prenont-ell's trop d'écart ?

V's sentez-vous la rate épaissie ?

Peinez-vous longtemps de la vessie ?

Et's-vous serr 'fesse ou ccîiquard ?

Chavirez-vous, clopin, clopine ?

Et's-vous fiéverieux, estropié, Affligé d'un cancer au pied, D'un coup d' fourche ou ben d'une épine ? "Y a t'y quéqu' chos' de démanché, Des doigts coupés, un' hanch' forcée, L'bras tortillé, la patt' cassée, Un bestiau dans l'œil de caché ?....

Voyez- vous en song', su' l'herbette, Danser des morts si mal jolis Qu'vous en jappez d* peur dans vos lits ? Voyez- vous couri' la flambette ?

Y a-t'y du sang su' vos couteaux ?

Entendez-vous, tombée la brune, Ricasser des chiens sous la lune Et causer entre eux les têteaux ?

Rencontrez-vous, d'vant vot' barrière, Un chien blu, rapid' comme un vent, Qu'aval' des cailloux par le d'vant, Et crach' du feu par le darrière ?

Vlez-vous savoir, sûr et çartain, Quel an, quel mois vous prendrez femme. Quand vos père et mère rendront l'âme, Les cinq cent mill' tours du destin ?

Poussez ma porte ! Ej' seus pas grosse, Mais j'armets à chacun son lot, Car ;1 y a d' la scienc' sous mon calot !

LA PANSEUSE 65

J' la r'tir' comme un seau d'iau d'un' fosse ?

Dès que j tins i' malade, en effet,

JTargard', je l'prends, je l'magn', ] l'écoute,

j l'endors, je l'bois, je lmang-V^V rt^oute.

J'y fais tout c' que faut çfu'y soy' faitV

Et pis je l'vois parti' d'/ma f'nêtre, \

Gambillant, désendolori£ -

Pour la raison qui s' tyfouv' guérL

Ou ben dans les envirorfs d' l'êtt^ ! c *

Et pour ma peine, ej' démande ren

J'fais point d'commerc', j'pay point d'patenfe !

On m'doun' çà qu'on veut, j'seus contente f

Des œufs, du beurre, un 'poulet d'grain !

Moi, j'ai l'honneur pour récompense ;

J'dors tranquilf su' mon traversin, g

j'caus' point d'soucis, j'fais point . d 'dépense : Jj

J'seus panseuse, ej'seus pas méd'cm !

Méd'cin ! Faut y qu'y ait du paur' monde Assez... assez... — ej' trcuv' pas l'mct ! — Pour s'en aller qu'ri' c' t'ammau C'dordé, c'gripp'sous, c'racont' mensonge ! Grand et noir, des lunett' aux yeux, Un ventre à craquer sa ceinture,

Y vint, calé dans sa voiture,

Ane' son cocher, qui vaut pas mieux !

Clic, clac ! Bonjour ! Y saut' par terre,

Effarouch' la poule et l'oison

Et pouss' la port' de la maison

En crachant tel qu'un militaire !

Va dret au lit. Gard' son chapiau !

— » Eh ben, quoiqu'il a ?... C'est d'sa faute !

• La mèr', t'nez la chandell' pus haute !

» Tirez la langu' ! Pissez dans 1' pot !

» C'mcnt qu'çà l'a pris ? Tournez la tête !...

s Savez-vous ben qu'y peut claquer ! »

Y s' fait tout dir', tout espliquer.

Pour pas montrer qu'y n'est qu'un' béte !... Quand il a grogné son plein soûl,

66 GABRIEL NIGOND

Viré l'malade à sa conv'nancc,

Il écnvasse eune ordounance !

Çà, j'vous l'dis, ça coûte pas qu'un sou !

Pis, bonsoir ! Y r'monte en voiture,

S'en va souper, pis s' mettre au lit

Et laisse el' monde éterbeli,

D'vant c' papier qu'est noir d'écriture !

Ah !.. mes paur's gens ! c'est des sirops

Pour la goule et pour les narines,

Des « quichets », des « antipourines »,

Et des chiffres et des « liméros ! »

V'envoyez qu'ri, sans parde une heure,

Par vot' Lixande ou vot' Lucien,

C'te beli' drogu'ne cheux 1' formacien,

Pour empêcher qu' vot' malad' meure,

Et, sitôt qu'il en a goûté,

Cuiller au bec et goutte à goutte,

L' gisant, qu'était d'jà su' la route,

S' trouve conduit à l'estrémité !

Au lien qu' moue, panseuse et pésanne,

Sitôt qu' la fieuv' vint vous cavcr,

Quoique j' vous donn' pour vous sauver ?

Ren qu' des prier 's et des tisanes !

L secours de la Viarge et des saints

Ces t'y pas bremment salutaire ?

Et l'bon suc des plants de la terre,

Çà vaut y pas mieux qu' les méd'cins ?...

Ah ! les plant's ! AU' sont mes émies,

J' les connais du fond de mon savoir,

Cell's qui s' cach'nt et cell's qui s' font voir.

Les timid's et les endormies !

J' sais l'instant qu'à voulont fleurir,

La saison qu'a s' font la culbute,

J'sais l'heure et quasi la minute,

Ou qu'a d'vont s' farmer ou s'ouvrir !

J'en sais l'nom, la rob', la rayure,

Et la coutume et la couleur.

Et leurs goûts d' frédure ou d' chaleur.

Ou ben d' séch'rcsse ou ben d' mouillure !

J'connais cell's qu'y convint d'eueillir

LA PANSEUSE 67

Au plein du soleil, à la brune,

Dès la piqu' du jour, sous la lune,

Cell's qu'on fait sécher ou bouillir,

Cell's qu'ont mill* feuill's, cell's qu'en ont quatre,

Cell's qu'aim'nt dormir, cell's qu'aiment veiller,

Ou ramper ou s'entortiller,

S'accroch'ter, fléchir ou s'abattre,

Cell's là qui s'arlév'nt d'un seul bond,

Cell's là qui rest'nt longtemps couchées,

Et les ben ais's et les fâchées,

Cellà qui puent, cell's qui sent'nt à bon !

V'nez cheux moue ! Soul'vez vot' casquette !

J'vous guéris sans vous estropier,

Sans écriture et sans papier,

Sans bouteille et sans étiquette !

L* méd'cin, c'est bon qu' pour l'héritier !

Tandis qu' moue — facile à comprendre !

Moue qu' j'ai mis vingt ans pour l'apprendre,

C'est just' que j' connaiss' mon métier !

Oui, vingt ans ! Çà suffit, j'espère !

Vingt ans — creyez-le coum' je l'crés ! —

Pour savoir à fond mes secrets

Qui v'nont d' ma mère et d' mon grand père !

Mon grand-pèr' Tienn', ma m'man Lison,

Dès six ans passée ma naissance,

M'avont douné la « counaissance »,

Aux champs, dans Touche ou d'vant 1' tison !

Aussi, vrai coum' me v'ià vivante,

Malgré mon vieux musiau jauni,

J' peux dir' que j'ai l'esprit garni

Et qu' pour savante, ej' seus savante !

Tell* que j'seus, je m' convins ! Je m' plais !

Coum' dit l' méd'cin, j' seus pas banale ;

En attendant la fin finale,

J* trouv'rais un mari, si j' voulais !...

Quand y faudra qu' la mort m'emporte,

Manquez point d'avarti' 1' curé,

Mais pour el' méd'cin, sûr et vrai,

Qu'y s'avis' pas d' pousser ma porte 1

Si j' vois la point' de son menton.

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Malgré qu' j 'enter' en agonie, Auparavant que j'soy' finie, Je V flauqu'rai diors à coups d' bâton ! Sitôt qu' j'aurais clous la paupière, Chandell' flambant', volet tiré, Mon âme ail' s'envol'ra tout dret Au seuil du Paradis d' saint Pierre !

Et j'y dirai : « Bon saint prélat, J'entends point fair' la paresseuse !

Si v'avez besoin d'eun' panseuse Pour guari' vos malad's, me v'ià ! »

Les Contes de la Limousine (Librairie Ollendorff, nouvelle édition illustrée par Fernand Maillaud).

BRETAGISTE

Anatole LE BRAZ (1859)

BIBLIOGRAPHIE : Tryphina Keranglaz, poèmes (Rennes, Caillère, 1892) — La chanson de la Bretagne, poèmes, couronnés par l'Académie française (Paris, Calmann- Lévy, 1892) — La légende de la mort en basse Bretagne, 2 volumes, couronnés par l'Académie française (Paris Champion, 1892 ) — Au pays des pardons, couronné par l'Académie française (Rennes, Caillère, 1894 et Paris, Calmann-Lévy, 1901) — Pâques d'Irlande, nouvelles, couronnées par l'Académie française (Paris, Calmann-Leroy, 1897) — Vieilles histoires du pays breton (Paris, Champion, 1897) — Le Gardien du feu, roman (Paris, Calmann-Lévy, 1900) — Le sang de la sirène, roman (ibid., 1901) — La Terre du passé, notes et impression (ibid., 1902) — Croquis de Brdagne et d'ailleurs (Paris, Conard, 1903) — Le Théâtre celtique (Paris, Calmann-Lévy, 1904), couronné par l'Académie française — L' Mienne, roman (ibid., 1904) — Cognomerus et Sainte Tréfine, mystère breton (Paris, Champion,

1904) — Contes du soleil et de la brume (Paris, Delagrave,

1905) — Vieilles histoires du pays breton (Paris, Champion, 1905) — Aines d'occident (Paris, Calmann-Lévy, 1911) — Au pays d'exil de Chateaubriand, etc.

M. Anatole Le Braz est né le 2 avril 1859, à Saint- Servais, petit village situé dans les monts d'Arrée en Basse-Bretagne. Il fit ses premières études dans son

pays natal et les acheva à Paris, au lycée Saint-Louis, puis à la Sorbonne.

M. Le Braz est depuis de longues années professeur de Littérature française à l'Université de Rennes.

La Bretagne est par excellence le pays des traditions et des légendes populaires, et M. Le Braz, enfant du pays, fut de bonne heure attiré par ces riches trésors que Ton avait déjà beaucoup exploités, mais où il restait encore beaucoup à puiser. Comme il comprenait à fond les aspirations de la race, versé qu'il était dans la vieille langue du pays, connaissant toutes les légendes, les souvenirs, les superstitions, les coutumes et les antiques monuments de la terre bretonne, il se consacra à la restauration de cette merveilleuse littérature celtique et contribua puissamment à développer l'intérêt qu'elle a excité dans ces dernières années.

11 publia un grand nombre d'articles sur son sujet favori dans le Journal des Débats, le Figaro, le Journal, la Revue des Deux Mondes, la Revue de Paris, la Grande Revue et la Revue Hebdomadaire.

M. Le Braz est chevalier de la Légion d'honneur.

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C'était en mai 1902.

J'avais mis à profit les vacances de la Pentecôte pour aller respirer les premières senteurs sylvestres dans ces bois de la Bretagne intérieure, restes majestueux de l'antique Brocéliande qui gardent encore, en leurs profondeurs, un peu de la poésie et du mystère des vieilles forêts sacrées. Un ami de collège, établi comme médecin à Beïle-Isle-en-Terre, m'avait offert l'hospitalité dans sa maison, située

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hors ville, presque à l'orée de l'immense hêtraie de — Coat-an-Noz.

Le mois de mai est proprement le mois des arbres : sous la grâce des verdures nouvelles, leur beauté méditative s'anime, revêt quelque chose de jeune, de souple et de frémissant. Ils ont l'air de boirel'espace, \S d'embrasser l'azur. Tout leur être végétal est comme bandé vers la vie. Les hêtres surtout, avec leurs grands fûts lisses et blancs, poussés d'un seul jet, et que couronne un abondant feuillage, épais et dru comme j/ une toison, font penser à des torses juvéniles d'adolescents nus, gonflés de toutes les sèves du printemps.

Ceux de Coat-an-Noz sont magnifiques. On imaginerait difficilement, je crois, un plus merveilleux clan d'arbres. De la vallée du Guêr, en amont de Belle-Isle, aux cimes lointaines de l'Arrée, derrière Gurnhuël et Plougonvêr, ils couvrent de leur frondaison mouvante une étendue de près de cinq lieues de pays. J'avais ainsi devant ma fenêtre une mer d'émeraude dont les houles ondulaient pacifiquement avec le pli des collines et où, de place en place, le trou d'une clairière se creusait comme un remous. IS*

Le hêtre est l'arbre des sabotiers. Les tribus nomades de ces ouvriers du bois comptent en tout temps une demi-douzaine de chantiers fonctionnant à Coatan-Noz. Je ne distinguerais point leurs huttes de branchages, noyées dans le moutonnement infini ^ de la forêt ; mais, à des spirales de fumée bleue tournoyant au dessus des clairières, mes yeux pouvaient jusqu'aux limites de l'horizon visible, deviner leurs campements et les dénombrer.

Je n'avais pas laissé, dès mon arrivée à Belle-Isle, de rendre visite aux plus voisins.

Le commerce de ces hommes simples, restés en communion étroite avec la nature, m'a toujours été cher. Ma toute première enfance s'est écoulée parmi eux. Plus tard, j'ai goûté leur entretien. Ils savent les vieilles histoires de la terre et comment les troncs moussus conversent entre eux dans le silence des nuits d'été. Puis, ils ont dans leur manière la noblesse des races primitives, avec des mœurs, des rites étranges qui ne sont qu'à eux, mystérieuses survivances d'un passé dont ils demeurent les derniers témoins. Les regarder travailler est un plaisir d'art, attendu qu'ils ont à leur façon des artistes, des espèces de sculpteurs barbares, ayant l'herminette pour ébauchoir et la tarière pour ciseau. D'avoir serré leurs mains on emporte aux siennes une fine et pénétrante odeur de bois fraîchement ouvré.

Un soir que nous nous étions attardés à causer d'eux, après-dîner, dans la paix du crépuscule où ^V flottait en une pénombre violette l'haleine des bois endormis, la servante vint annoncer au docteur Garel qu'un ' gall » était dans la cuisine, qui demandait à lui parler sur-le-champ. Gall est le terme générique par lequel on désigne en Basse Bretagne la corporation des sabotiers. Proprement, il veut dire « étranger , ce qui donnerait à croire que ces populations forestières sont d'une autre origine que les Bretons.

— Il est tout en nage, poursuivit la bonne. Depuis le Dour-Glaz il a couru sans discontinuer.

— Fichtre ! c'est dons près de trois lieues en forêt qu'il a dans les jambes, fit le docteur en se tournant vers moi. Il est vrai, ajouta-t-il, que ces

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diables d'hommes sont un peu frères des chevreuils. W<*

Nous avions quitté nos sièges.

Dans la cuisine, nous nous trouvâmes en présence d'un robuste gaillard, puissamment découplé, la chemise ouverte sur un poitrail velu comme celui d'un fauve, où de grosses gouttes de sueur tremblaient suspendues. Il était nu-pieds et nu-tête. Autour de ses reins se nouait un court tablier de cuir brut, taillé dans une peau de mouton.

— Qui es-tu ? questionna mon ami.

— Guyon Quéré, l'abatteur d'arbres, répondit-il avec une simplicité qui avait un je ne sais quoid'épique. Je suis au compte des Mallégol, à l'atelier du Dour- Glaz.

— Et il y a quelqu'un de malade chez eux ?

— Chez eux, non... Ou plutôt, si... Mais ce n est aucun d'eux. C'est un ancien compagnon qui est arrivé, ce tantôt, à leur loge, bien las, et qui, peu après, soudainement a passé.

— Il est mort, dis-tu ? En ce cas, il n'a nul besoin de mes services : je ne peux plus rien pour lui ; je ne ressusscite pas les morts, mon pauvre garçon.

— Oui, mais c'est à cause des mauvaises langues... Les Mallégol pourraient être reprochés, quand on saura qu'il a passé chez eux, comme ça, tout d'un coup, avant même qu'on ait eu le temps d'aller chercher le prêtre, et ils m'ont envoyé vous quérir pour que vous disiez que ce n'est pas leur faute, et que vous fassiez un certificat.

Il prononçait : <i un sanctijicat. »

Sa phrase poussée quasi tout d'une haleine, il respira profondément et se mit à pétrir entre ses doigts son feutre informe, les yeux rivés au parquet, v*"

Le domestique étrillait le cheval, dans la cour : Garel lui donna l'ordre d'atteler.

— Tu m'accompagnes, me demanda-t-il.

Je n'aurais eu garde d'y manquer.

La voiture prête, le messager fut convié à y monter avec nous : il préféra s'en retourner comme il était venu, alléguant qu'on l'avait chargé aussi d'annoncer la chose au « recteur » de Plounevêz, quoi que ce ne fût point la paroisse d'où ressortissaient les chantiers du Dour-Glaz.

— D'ailleurs, fit-il, par les sentes traversières, je serai bien rendu là-bas un bon quart d'heure avant vous, et, comme cela, les Mallégol seront plus vite y* tirés de souci.

Il plongea dans le noir de la hêtraie, tandis que \jf nous filions sur la grand'route, entre une double rangée de troncs bleuâtres dont les feuillages en arceaux découpaient par intervalles, au dessus de nos \X têtes, une nappe de saphir sombre où des étoiles perlaient.

Nous roulâmes une heure, une heure et demie \X environ, au milieu d'un silence magique, d'un silence surnaturel, que troublaient seuls le trot du cheval et le tintement de son collier à grelots.

Chemin faisant, le docteur m'apprit, entre autres choses, que le camp des Mallégol occupait, au fond d'une vallée, la berge escarpée d'un ruisseau tout foisonnant de plantes rivulaires, — d'où, sans doute, son nom « d'Eau Verte », de Dour-Glaz.

Une voie charretière, qui s'amorçait à gauche, y conduisait sous bois.

Craignant qu'elle ne fut médiocrement praticable, mon ami Garel jugea prudent de laisser la voiture

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à la garde du domestique, sur la route, et d'accomplir à pied le reste du trajet.

Rien de plus émouvant que de péleriner en forêt, la nuit. On eût dit que nous marchions sur une ^ tapisserie de haute laine que les pâles lueurs stellaires, filtrées par les ramures, brodaient d'imprécises arabesques. Les mousses où s'étouffaient nos pas exhalaient vers nous leur moiteur embaumée. Des souffles tièdes comme une haleine d'êtres vivants nous caressaient le visage dans l'ombre. Parfois il tombait des arbres une nuit plus lourde, capiteuse et comme fermentée. Soudain les ténèbres se rompirent : une lanterne parut.

— C'est moi. Je viens à votre rencontre. Nous reconnûmes la voix de Guyon Quéré. Il

crut devoir ajouter, en manière d'explication :

— Il faut se méfier de la forêt : elle n'est bonne enfant qu'avec son monde et joue volontiers de mauvaises farces aux gens du dehors.

La descente, en effet, commençait à devenir scabreuse : des saillies de roches crevaient le gazon __ par endroits, et d'énormes racines à nu bossuaient à tout instant la rampe inégale de leurs muscles crispés. La précaution du « boisier » n'était vraiment pas superflue. Guidés par lui, nous eûmes bientôt — atteint le Dour-Glaz sans encombre. __

Dans une déchirure subite de l'écran des bois, une large bande de ciel libre se déployait au dessus d'une coulée vaguement verdoyante que jonchaient de vastes tronçons d'arbres, encore vêtus de leurs ^f écorces d'argent pâle, d'un luisant de cuirasses métalliques sous la diffuse clarté du firmament.

Au penchant du ravin s'élevait le village forestier : / quatre ou cinq huttes en forme de ruches, faites de branches entrelacées dont on avait bourré les interstices avec du genêt et de la fougère.

Elles étaient groupées en cercle autour d'un espace herbeux — d'un pladtre, comme disent les Bretons.

Sur un âtre en plein air, construit à l'aide de quelques pierres au centre du placître, achevait de se consumer le feu des copeaux que les filles, vestales de la tribu, ont mission d'entretenir jour et nuit, et dont elles activent tantôt la flamme, tantôt la fumée, selon qu'il s'agit de sécher les sabots neufs ou de les dorer, après les avoir durcis. Une dizaine d'hommes assis sur des bibelots, dans le halo rougeâtre du foyer, ^ rêvassaient, la pipe aux lèvres, la veste de peau de bique jetée en travers sur l'épaule.

A notre approche, ils se levèrent.

C'étaient les Mallégol, père, fils, beaux-frères et cousins, tous appelés, comme le veut l'usage, d'un nom unique, celui du chef de la parenté.

— Voici le médecin, annonça Guyon Quéré à voix presque basse et d'un ton aussi solennel que s'il eût introduit quelque affilié de marque dans ^ une antre de conspirateurs.

Les sabotiers, en guise de salut, se bornèrent à toucher le bord de leurs chapeaux. Tous restaient immobiles et silencieux.

— Où est le mort ? demanda le docteur.

Alors seulement, un d'eux, celui qui paraissait le plus âgé, s'avança :

— Venez par ici, monsieur.

Il n'y avait qu'une de ces huttes qui fut éclairée : il s'y achemina, et nous pénétrâmes derrière lui

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dans une espèce de rotonde aux parois de feuillages à demi roussis, étayée par des poteaux de bois brut. Les souffles du dehors s'y engouffraient par une large ouverture ménagée au sommet de la coupole et faisaient vaciller les flammes fumeuses de deux chandelles de suif allumées sur une table, de chaque côté d'un plat d'argile vernissée où trempait dans de l'eau bénite une branchette de houx.

A l'intérieur de cette ruche humaine flottait, comme un bourdonnement d'abeilles, un murmure \S d'oraison qui s'interrompit à notre entrée : c'étaient des femmes qui priaient, en veillant le mort. Elles s'écartèrent, sans quitter leur posture agenouillée et nous vîmes le cadavre.

Il était couché, tout vêtu, sur une couette, dans un cadre de genêt tressé que supportaient des pieux fichés en terre. On lui avait seulement ôté ses sabots, et le regard était d'abord attiré par ses pieds rigides, comme sculptés dans du buis et incrustés de la poussière des routes, ses pieds durs et meurtris de vagabond des bois, maintenant joints dans l'éternel repos.

— Set-hu ! (1) dit, en se découvrant, le patriarche des Mallégol.

Le docteur prit une des chandelles et la promena sur le visage du mort. Je fus frappé de la singulière noblesse d'expression de ces traits figés où les tremblotements de la flamme éveillèrent comme un frisson de vie. N'eut été la blancheur des cheveux qui pen- • daient en longues mèches d'argent, n'eût été la barbe, A

(1) « Le voilà ! »

blanche aussi, étalée sur la poitrine, on eût dit une de ces têtes de saints babares que taillaient au couteau, dans les églises, les primitifs imagiers bretons. Les plissements rugueux du front et des joues, la forte arête du nez, le luisant des pommettes, l'orbe des yeux clos visible en relief sous le voile des paupières abaissées tout faisait penser à une figure hiératique, lentement, patiemment fouillée en plein chêne, puis usée, polie, patinée par les ans. L'entre-bâillement de la chemise sur la gorge laissait passer le menu carré d'étoffe d'un scapulaire.

Après avoir décroisé les mains, que les femmes avaient nouées d'un chapelet, Garel s'était mis en devoir d'examiner le cadavre. Tout en le palpant, il interrogeait l'homme qui nous avait servi d'introducteur.

— Alors, il n'était pas du tout malade, quand il est arrivé ?

— Il ne paraisait pas, du moins... Il dit seulement, après avoir bonjouré tout le monde, qu'il avait beaucoup de route... Il y avait trois jours qu'il marchait. Il venait du pays de la mer, où il avait été chercher des pierres à affûter, du côté de la baie de Craka, dans le nord, plus loin que Paimpol... Voyez son bissac, que nous lui avons placé sous la rfuque, en est encore presque rempli, malgré qu'il en eût distribué pas mal le long du chemin... Il n'aurait pas dû en ramasser une si grande charge, peut-être...

Je ne puis retenir une question :

— Il en faisait donc commerce, de ces pierres à affûter ?

L'homme se récria vivement :

— Commerce !... oh ! que non pas !...

JEAN PENTECOTE 81

Puis, d'un ton plus modéré, mais qui sonnait fier :

— Chez nous les vieux compagnons sans famille, quand ils ne sont plus en état de travailler, n'ont pas la honte d'aller tendre la main, comme dans les autres professions : ils sont nourris sur le commun. Partout où il y a des sabotiers, ils trouvent des frères. Dans tous les chantiers, ils ont leur écuelle, leur cuiller et leur couette. La ménagère leur rapièce leurs habits et, au départ, leur remet une paire de bas tricotée à leur intention. Pour la bienvenue, ils nous apportent en présent des affûtoirs qui ne leur coûtent que la peine de les trier parmi les galets de Yarmor (1) et de les trimbaler dans leur bissac. Les grèves de la contrée de Paimpol en sont pleines! mais les plus onctueux, les plus fins sont ceux de Craka... Je ne dis que ce qui est, n'est-ce pas, monsieur le médecin, vous qui savez ?...

— Oui bien, fit Garel, en acquiesçant de la tête ; mais revenons à la manière dont les choses se sont passées... Le vieux ne s'est pas plaint ?

L'homme reprit :

— Il avait couché, la nuit dernière, chez les boisiers de la forêt de Beffou, qui est, comme vous n'ignorez pas, à quatre bonnes heures, quand on a le pied leste. Aussi il n'arriva que tard dans le jour, comme on allait mettre la bouillie sur le feu. Il avait la courte haleine. Il dit, en s'asseyant sur l'escabeau : « Ha ! ha ! le temps est proche, tout de même, où je ne verrai plus pousser les hêtres que par les racines. »

(1) Le rivage de la mer.

Ma femme le plaisanta : « Oh ! j'aurai encore plus d'une paire de bas à vous tricoter. » Il eut une espèce de sourire tout drôle. Je lui dis : « Si vous vous sentez patraque, vieux père, allez donc vous étendre un peu sur mon lit, en attendant le souper. Ça vous reposera les sangs. » Il y alla, et moi, je m'en fus dehors, car il y avait une charretée de sabots à expédier dans le bas pays. Tout à coup, pas longtemps après, puisque la bouillie n'était pas encore à moitié cuite, j'entends la femme qui me hèle de la loge : « Jérôme ! Jérôme !... Iann Bantécost dit, comme ça, qu'il faut faire venir tous les cousins, et de se dépêcher !... » Entre nous, gens des bois, c'est l'usage qu'on s'appelle tous des «cousins >... Nous voilà de courir, comme si le feu était à la hutte. « Qu'est-ce qu'il y a ? » que je fais. L'ancien était assis sur le lit, son bissac entre les genoux. Sa tête branlait. Il avait l'air je ne sais comment. Sans parler, il nous donna à chacun une pierre. Nous étions là, gênés, n'osant souffler mot. A la fin, je lui demandai : « Voulez-vous qu'on aille chercher le prêtre ? » Il dit : « Mes papiers sont en règle. » De la main, il nous fit signe de nous mettre un peu de côté, parce que nous lui bouchions la lumière, et il regarda vers la porte : nous regardâmes aussi, pensant qu'il voyait quelque chose ou quelqu'un. Mais il n'y avait rien que l'herbe du piacître, la forêt et le soleil couchant. Après avoir fait un soupir, il dit encore : « Vous avertirez, s'il vous plaît, le recteur de Plounevêz. » Puis il s'allongea sur le dos, les yeux levés vers le trou du toit. Comme il ne bougeait plus, je le secouai : « Iann Bantécost !... Iann Bantécost !... » Il ne broncha point. Presque

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aussitôt ses lèvres devinrent bleues, et nous vîmes que son âme était partie...

— Dieu la reçoive ! murmurèrent en sourdine les femmes qui veillaient.

Le chef sabotier conclut :

— Les choses se sont passées comme je vous l'ai dit, monsieur le médecin.

Et, se tournant vers toute la troupe des Mallégol qui, pendant cette scène, était venue se masser sans bruit au seuil de la hutte :

— N'est-ce pas, vous autres ?

— Oui, en vérité, confirmèrent-ils d'une seule voix, tandis que le docteur, son examen terminé, prenait son styiographe, détachait une feuille de son carnet et s'apprêtait à libeller le certificat.

— Oh ! ne vous tourmentez plus la conscience à ce sujet, fit-il. Le vieux est paisiblement mort de vieillesse, au bout de son âge, comme on dit, et je vais vous délivrer un papier que vous n'aurez qu'à présenter demain matin à la mairie, pour qu'on dresse l'acte de décès... Au fait, comment 1 appeiiezvous déjà, cet ancien ?

— Iann Bantécost, sauf votre respect.

— « Jean Pentecôte >\ un nom qui ne se rencontre pas tous les jours, fit observer mon ami.

J'allais lui suggérer que ce n'était peut-être là qu'un sobriquet, un de ces noms de guerre que les sabotiers ont coutume de décerner entre eux, lorsque Jérôme Mallégol déclara de lui-même :

— Nous l'avions baptisé ainsi, parce que notre tour de le nourrir tombait chaque année devers la Pentecôte, au temps que les bois sont nouvellement feuillus.

— Diable ! mais c'est son vrai nom qu'il me faut !

— Ah ! oui, son vrai nom...

Le forestier se gratta la tempe gauche, demeura un instant perplexe, consulta d'un regard, à la ronde,les hommes, puis les femmes, qui gardèrent unanimement le silence et finit par me répondre :

— Ma foi, nous ne le lui avons jamais demandé.

— Savez-vous, au moins, d'où il était ?

— Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, monsieur le médecin ?... Les gens de notre métier sont de partout et de nulle part. On n'a pas de maison, nous autres. A force d'aller et de venir, comme les vents et comme les saisons, on oublie de quel terroir on est natif... Forêt de Coat-an-Noz ou Forêt de Coat-an-Hai, des arbres c'est toujours des arbres... Nous sommes de là où il y a des hêtres à tailler en sabots, voilà tout.

— Et le vieux ne vous a jamais rien confié sur lui-même ?

— Il était assez particulier, vous savez... Il n'était pas du tout comme ceux de son âge qui, ne pouvant plus besogner des mains, se consolent en besognant de la langue... Il nous disait bien les nouvelles des autres bois, les naissances, les mariages, les accdents et les morts dans les loges où il avait couché ; mais à part ça, il était plutôt chiche de ses paroles. ..Il y a cependant la tante Gode avec laquelle il causait quelquefois, parce qu'ils étaient nés tous deux au temps du roi Bourbon... Peut-être qu'à celle-là il en a conté plus long qu'à nous... Seulement, — fitil en baissant la voix, — je dois vous dire : depuis l'année où son fils Bernard a été trouvé mort, dans

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la forêt, la figure à moitié mangée par les fourmis, sa connaissance a beaucoup diminuée, sauf votre respect.

Il appela d'un ton d'autorité :

— Ho ! tante Gode, arrivez un peu !

Du coin sombre où les femmes s'étaient reculées sur les genoux, au moment de notre entrée, nous vîmes se lever et s'avancer cahin- caha, claudicante, une pauvre vieille, atteinte de quelque déboitement des hanches qui la jetait tantôt à gauche, tantôt à droite, comme un triste pantin cassé. De ses traits ^ je ne pus apercevoir qu'un front ligneux, ridé comme y une écorce, car, soit infirmité contractée avec l'âge, * soit effarouchement d'avoir à s'exhiber de la sorte devant des inconnus, elle tint constamment le visage incliné sous sa cape de bure blanche, aussi ample ^/ qu'une coiffe de nonne. Jérôme Mallégol, l'ayant prise par l'aisselle, l'amena jusqu'au lit funèbre :

— Entendez-moi bien, tante Gode. Le médecin a besoin de vous, pour que vous lui disiez qui était Iann Bantécost.

Elle prononça très vite :

— Un brave homme, pour sûr, et un homme capable ! C'est lui qui a peint en lettres moulées ce que je voulais qu'on écrivit sur la croix de mon fils Bernard, quand...

— Oui, mais... ce n'est pas ça, tante Gode, interrompit le chef de clan. Son histoire ?... Les aprèsmidi de soleil, lorsque vous restiez des heures à débiter ensemble, en ramassant les copeaux, qu'est-ce qu il vous racontait, de son histoire ?

Elle eut un léger soubresaut des épaules.

— C'est vrai, fit-elle, comme se recueillant, il trouvait toujours moyen de reparler de cette histoirelà... même qu'il y avait dispute entre nous, chaque fois, parce qu'il soutenait avoir rencontré le marquis, des années après le meurtre, tandis que je savais bien, moi, qu'il était mort en Amérique, à preuve qu'on avait vendu toutes ses terres à la criée...

— Elle extra vague, me chuchota Garel.

Et les Mallégol partageaient sans doute son sentiment, à en juger par les regards désappointés qu'ils échangeaient avec leur chef. Celui-ci se disposait à couper de nouveau la parole à la bonne femme. Je le prévins !

— Qu'est-ce que c'était déjà que ce marquis > demandai-je à la vieille, pour l'encourager.

— Celui de Tréanna, donc ! reprit-elle. Ils étaient deux frères : vingt-quatre ans l'un, dix-huit ans l'autre. Le plus jeune étudiait à Plouguernevel, pour devenir prêtre. A cause de cela, on l'appelait « le clerc ». Mais, un été, les Lissilïonr vinrent camper dans la forêt de Belfou, qui était aux Tréanna. Le clerc vit Aliette Lissilïonr, la fille du chef, et, comme c'était la plus belle créature qui ait jamais poussé parmi les arbres des bois, il tomba follement amoureux d'elle. Il n'eut plus qu'un rêve : l'avoir pour femme. Mais le vieux Lissilïonr lui dit : <' Ma fille n'épousera jamais qu'un cousin. — Je me ferai donc cousin ! répliqua-t-il. — Soit ! si les anciens de la corporation veulent de vous, malgré que vous ne soyez point de notre race, alors, nous verrons. » En ce temps-là, on ne fabriquait pas un sabotier avec n'importe qui. Il fallait subir les épreuves avant de recevoir le baptême de la forêt...

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— Ah ! fis-je, lesquelles ?

J'eus, un instant, l'illusion que j'allais apprendre d'elle quelque chose de précis sur les rites d'initiation qui passent pour être encore en vigueur chez les sabotiers et dont j'avais ouï parler à mots couverts, dans mon enfance, sans avoir jamais pu, depuis lors, en pénétrer le secret. Mais, toute à son récit qu'elle débitait d'une voix rapide et monocorde, comme / s'il se fût agi d'une leçon de catéchisme, la vieille, ou bien n'entendit pas ma question, ou bien feignit de ne pas l'avoir entendue.

— Il fut proclamé digne, et il le méritait, car c'était un gars ! La marquise, sa mère, cependant, considérait comme un déshonneur qu'un Tréanna se fût mis à vivre parmi les sabotiers et voulût épouser une sabotière. Excité par elle, son frère obtint congé du roi de le faire enlever par la maréchaussée et l'enferma sous triple verrou dans une des chambres hautes du château de Kergalaon, où les Tréanna faisaient leur demeurance, les mois qu'ils n'étaient point à Paris. Tous les matins, l'aîné lui criait à travers la porte : « Consentez à prendre la soutane, et vous serez libre ! » Tous les matins, il répondait : « Je ne veux de la liberté qu'avec Aliette. » Voyant qu'il était si entêté de son amoureuse, l'aîné imagina une chose vilaine. Il vint le trouver, un jour, et lui dit : « Celle que vous aimez est ma maîtresse, et s'il vous faut une autre preuve que ma parole, tenez-vous, la nuit prochaine, à la fenêtre qui donne sur l'étang : il y aura claire lune ; vous nous verrez nous promener ensemble dans l'allée du bord de l'eau. » Or il avait décidé Aliette Lissillonr à venir à ce rendez-vous en lui jurant que c'était pour son frère, qui se languis-

sait d'elle au point d'en mourir. Plut à Dieu, créateur de la lune et des étoiles, que cette nuit là ne fût jamais tombée ! Le lendemain, le garde-chasse trouva l'aîné des Tréanna étendu, la face contre terre, dans l'allée du bord de l'eau : il avait la nuque fendue d'un coup^ de hache, et tout son sang avait coulé sous lui... C,

— Le coup de hache dans la nuque, observa sentencieusement Jérôme Mallégol, cela s'appelait autrefois « la signature du sabotier. »

La vieille poursuivit, du même ton lointain et quasi somnambulique :

— La chambre du « clerc » était vide. A tort ou à raison, le bruit courut que c'était lui le meurtrier. On le chercha vainement dans toute la région. Plus tard, on sut qu'il était décédé en Amérique, et comme, dans l'intervalle, la marquise elle-même était morte de navrement, les biens furent vendus. Voilà l'histoire.

Elle fit une pause de quelques secondes, puis ajouta :

— Il y a eu juste soixante ans hier que la chose s'est passée... Je ne sais rien de plus...

Et, balançant sur ses hanches inégales son maigre corps disloqué, elle retourna s'accroupir parmi les femmes. Mon ami me regarda, regarda Mallégol. Ce fut celui-ci qui exprima la réflexion que nous avions sur les lèvres :

— Mais, tante Gode, il n'est pas question de Iann Bantécost... là-dedans !

La vieille se redressa pour répondre :

— Iann Bantécost travaillait, à cette époque, dans le chantier des Lissilonr. Il avait connu Aliette ; je crois même qu'il aurait été bien content si, dans

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la suite, au lieu de rester fille, elle avait voulu de lui pour son homme ; car il m'a toujours parlé d'elle dévotement et il n'a jamais manqué d'aller, tous les ans, au cimetière de Plounêvez, porter un bouquet de primevère sur sa tombe. Je suis sûre qu'il a dû faire un crochet par là, ce matin, en venant de Beffou, et m'est avis que c'est cette longue route en plus qui est cause s'il est parti comme ça dans l'éternité, Dieu lui pardonne !

— Dieu lui pardonne ! répétèrent en écho les femmes.

— Inutile, n'est-ce pas, de pousser plus avant l'interrogatoire ? me dit Garel. Finissons plutôt par où nous aurions dû commencer et voyons si le mort n'a pas quelque pièce d'identité sur lui.

Nous visitâmes les poches de la veste, du gilet et du pantalon. Elles contenaient les objets les plus divers : une boîte à briquet, du tabac en carotte, une minuscule pipette de terre noircie, — le tuyau cassé presque au ras du fourneau, — de la monnaie de billon nouée dans un coin de mouchoir, un couteau à manche de corne, une pelote de fil, un croûton de pain de seigle, un papier enfin, crasseux, sordide, qui fît naître en nous une lueur d'espoir aussitôt dissipée, — car, lorsque nous l'eûmes déplié avec d'infinies précautions, de crainte que les loques ne nous en restassent aux mains, il se trouva que c était un imprimé, une de ces chansons populaires sur feuilles volantes qui se débitent autour de tous les sanctuaires de Basse-Bretagne, les jours de « pardon . Le titre manquait. J'eus la curiosité de déchiffrer la première strophe et je réussis, non sans peine, à restituer ces deux vers :

lostact bag e clewft canan eur gevall burzud Arrnët en Plônevez, Kerz amzer Louis Falup...{\)

Le nom de « Tréanna », qu'on pouvait lire en lettres grasses presque à tous les couplets suivants, ne permettait pas de douter que la giverz (2) ne roulât précisément sur l'épisode tragique dont la tante des Mallégol venait d'évoquer les principaux traits.

Le docteur, cependant, continuait d'explorer les vêtements du cadavre.

— Ah ! fit-il tout à coup, voici qui va peut-être nous fournir quelque indice.

Il ramenait de dessous la chemise une espèce de sachet en basane attaché au cordon du scapulaire. La forme en était celle d'un cœur, et, dans le cuir onctueux, boucané par un long contact avec la peau, se révélaient encore les traces d'une ornementation primitive rappelant la manière des brodeurs orientaux. Une fine serrurette d'or bruni le fermait... Par l'effet de quels hasards et à la suite de quelles mystérieuses odyssées ce minutieux travail d'art exotique était-il venu s'échouer, comme un reliquaire-épave, sur la poitrine du vieux sabotier ?... Le sachet ouvert, ce qui en sortit, aux doigts de Gareî, ce fut une mèche de cheveux, de beaux cheveux souples, d'un noir bleuâtre, qui, approchés de la chandelle, se recroquevillèrent soudain comme une boucle vivante.

Je ne pus me défendre d'une impression de malaise à laquelle le docteur lui-même ne fut probablement

(1) « Approchez et vous entendrez chanter une sinistre aventure, arrivée à Plounévez, sous le règne de Louis-Philippe.... »

(2) Complainte.

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pas insensible, car il s'empressa de réintroduire les cheveux dans leur étui et de faire disparaître le tout par l'échancrure de la chemise du mort.

— Allons, prononça-t-il, laissons en paix cette dépouille, de quelque nom qu'elle se soit appelée... Va pour Jean Pentecôte, puisque Jean Pentecôte il y a ! C'était un brave homme, dites-vous ? Il arrivera bien au Paradis sans passeport.

— Amen ! répondit en chœur l'assistance, visiblement soulagée.

Eclairé par Jérôme ÎVîallégol, mon ami avait commencé d'écrire : (' Je sousigné, docteur-médecin à Belle-Isle-en-Terre... » quand la voix de Guyon- Quéré retentit au dehors, annonçant :

— Place !... Voici monsieur le recteur de Plounêvez !

Les hommes dont le groupe obstruaient la porte s'effacèrent respectueusement devant un prêtre d'une cinquantaine d'années, plutôt court de taille, carré des épaules, la face un tantinet rougeaude, avivée encore par la dure marche qu'il venait de fournir en montagne, à travers des combes semées de fondrières et des pentes abruptes, hérissées de bois. Les plis de sa soutane, qu'il avait retroussée sur ses guêtres d'étoffe grossière, en tout semblables à celles des paysans de la région, pendaient lourds de rosée et souillés de crotte. Il était escorté d'un acolyte qui portait en bandouillère le sac de velours noir contenant les saintes huiles.

Si peu imposant que fût l'extérieur du personnage, je fus troublé d'un pressentiment secret et comme d'une mystérieuse angoisse, en voyant la façon brusque

dont il se dirigea vers le lit du mort, sans même prendre le temps de répondre au salut des Mallégol qui se confondaient en politesses.

— C'est lui-même ! murmura-t-il avec une gravité triste, après être resté penché, l'espace d'une minute, sur le cadavre.

Et il s'agenouilla au pied de la couche.

Dans la hutte, un silence régulier planait...

En se relevant, sa prière mentale achevée, le prêtre s aperçut de notre présence. Il s'excusa et, très cordialement, nous tendit la main. Garel lui dit :

— Vous arrivez, comme moi, trop tard, pour l'accomplissement de votre ministère, monsieur le recteur.

— Oh ! fit-il, le défunt avait pris ses précautions, et je suis tranquille sur le sort de son âme.

— Vous le connaissiez ?

— De ce matin seulement... Comme je me rendais à l'église, vers les sept heures, pour ma messe, un vieillard d'assez pauvre mine, qui priait sur une des tombes du cimetière, m'accosta, demandant à être entendu en confession et à recevoir l'eucharistie. « Est-ce donc si pressé ? » objectai-je. Il me répondit, en excellent français : « A mon âge, il est prudent de se tenir prêt au grand départ. » Ces façons, qui contrastaient si fort avec son accoutrement, m'intriguèrent : « Vous n'êtes pas de la paroisse, que je sache ? — Je suis un ancien compagnon sabotier, par conséquent le paroissien de tous les pasteurs qui veulent bien accueillir la brebis errante. — Soit ! Venez, je suis à vous. — Merci. Mais, auparavant, un mot encore, s'il vous plait. Le Dour-Glaz, où j'ai mon gîte marqué pour le printemps, sera, je

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le présume, ma dernière étape. Or, le Dour-Glaz est en Plougonvêr, et c'est dans ce cimetière de Plounêvez, près de cette tombe au pied de laquelle j'ai déposé un instant mon bissac de route, que je souhaiterais d'être enterré. Promettez-moi, dès à présent, je vous en supplie, de faire le nécessaire pour cela, aussitôt que vous serez avisé par les boisiers du Dour-Glaz que Jean Pentecôte aura cessé d'être... C'est ainsi qu'ils me désignent là-bas. Mon nom véritable, vous allez le savoir avec mes péchés... »

— Vous l'a-t-il dit, au moins ? s'écria Garel.

— Il me l'a dit.

— Et pourrais-je l'entendre à mon tour ?... Voici plus d'une heure que j'essaie en vain de me renseigner.. En désespoir de cause, je m'apprêtais, quand vous êtes entré, à libeller le certificat de décès au nom de Jean Pentecôte, le seul, paraît-il, que lui aient jamais donné les Mallégol.

— C'est bien pourquoi je suis accouru ! repartit la prêtre. Le défunt avait prévu l'embarras dans lequel se trouveraient ces braves gens, lorsqu'il s'agirait de déclarer sa mort à l'état-civil... Voulezvous prendre la peine d'écrire sous ma dictée, docteur ? Car c'est assez compliqué.

— Comment donc, monsieur le recteur !

Je n'oublierai de longtemps cette minute, d'une solennité si formidable, pendant laquelle il me semble que la loge elle-même tressaillait jusqu'en ses frêles fondements.

Garel s'était installé sur un escabeau, les jambes croisées, son carnet au genou.

— Voyons, fit-il. « Je soussigné... etc.. etc.. certifie que le nommé... ? »

Debout, appuyé d'une main à l'un des pieux qui servaient de soutiens d'angle à la couchette funéraire, le recteur de Plounêvez articula d'une voix lente, espaçant les mots, scandant chaque syllabe :

— Jean... Brieuc... Chrétien... Dieudonné... Le Bonniec de Coëtnizan...

— De Coëtnizan, répéta le docteur.

— Seigneur de Kergalaon, marquis de Tréanna... C'est tout ! conclut le prêtre simplement.

Charles LE GOFFIC (1S63)

Bibliographie : Poésies : Amour breton (Paris, Lemerre, 1889) — Le bois dormant (ibid., 1900)— Le Pardon de la']Reine Anne (ibid., 1902).

Romans : Le crucifié de Keralies, couronné par l'Académie française (Paris, Lemerre, 1892) — Passé V amour (Paris, Chailley, 1895)— La Payse (Paris, Colin, 1898)

— Morgane, (ibid., 1898) — L'erreur de Florence (Paris, Hatier, 1904) — Les Bonnets Rouges (Paris, Tallandier, 1906) — La double Confession, réédition de Passé l'amour (Paris, Nouvelle Librairie nationale, 1909) — Ventôse (Paris, Flammarion, 1908). — Le pirate de File Lernl (Paris, Hachette, 1912).

Nouvelles: La Cigarrière (Paris, Albin Michel, 1907)

— Passions celtes (Paris, Nouvelle Librairie nationale, 1908).

Critique et Sociologie : Les romanciers d'aujourd'hui (Paris, Vanier, 1890) — Nouveau traité de versification française, avec M. Thieulin (Paris, Masson, 1890) — L'Ame bretonne, 3 séries (Paris, Champion, 1902, 1908 et 19l0) — Sur la Côte, ouvrage couronné par l'Académie française (Paris, Flammarion, 1896) — Les métiers pittoresques (Paris, Fontemoing, 1901) — La Littérature française au XIXe siècle, tableau général (Paris, Larousse, 1910) — Fêtes et coutumes populaires (Pari 5, Colin, 1911).

M. Charles le Goffic est né le 14 Juillet 1863 à Lannion

(Côtes du Nord). « Enfant, raconte Anatole France dans la « Vie littéraire », il coula de longues heures à voir, sur les quais, les eaux paresseuses du Léguer caresser mollement les coques noires des côtes et des chassemarée. Il mena ses premiers jeux dans les rues montueuses, à l'ombre de ces vieilles maisons aux poutres sculptées et peintes en rouge, aux murs que les ardoises revêtent comme d'une cotte d'armes, azurée et sombre. Il courut sur le pont à dos d'âne et à éperons, qui, près du moulin, ouvre la route de Plouaret... Par la suite, il étudia. »

En 1887, il fonda avec Maurice Barres, Raymond de la Tailhède et Jules Tellier, les Chroniques, revue à tendances régionalistes, qui mérite une place dans l'histoire littéraire. Depuis Amour breton, son premier recueil de vers qui parut en 1889 et lui valut d'emblée tous les suffrages, M. Charles le Goffic n'a cessé, avec une inspiration toujours soutenue, avec une très riche et remarquable diversité, de chanter, en prose et en vers, son terroir.

Quand l'Académie française, tout récemment, lui décernait une de ses plus hautes récompenses littéraires» le prix Née, pour l'ensemble de son œuvre, M. Thureau- Dangin, secrétaire perpétuel, s'exprimait ainsi dans son rapport : « Soit qu'il célèbre sa Bretagne en poète ou en romancier, soit qu'il l'observe en économiste pittoresque, M. Le Goffic excelle à nous rendre sensible l'âme bretonne. Celte, et des plus pénétrés par le charme du mystère, de la brume et de la légende, il traduit ses impressions avec la précision, la netteté, la grâce lumineuse d'un Latin ; on rêve, en le lisant, de ces radieuses journées qui prêtent parfois aux cyclades du Morbihan le relief, l'or et la pourpre des tableaux de Claude Le Lorrain... »

A Georges Lecomte

Les ruelles sordides du vieux Grouville s'animaient d'un remous tapageur de matelots en fête : c'était la Saint-Césaire, le jour de la bénédiction générale des terreneuviers, à l'issue de laquelle les armateurs offrent aux gars la tournée d'adieu connue sous le nom bizarre de « café du commun. »

Dans la darse, cinquante navires moruyers, frais de cambouis et de peinture, battant tous leurs pavois, rayaient le ciel bas de leurs gréements rajeunis. La cérémonie venait de s'achever ; le cortège des officiers du port, des capitaines et des équipages se disloquait et, sur les quais du bassin Béthencourt, les marins tanguaient, chaioupaient, pressés de se rendre à l'invitation de leurs armateurs...

— Pardon, excuse... C'est-il point vous Jean Quibeuf, le maître d'équipage des Trois Cousins ?

L'hercule moustachu d'une trentaine d'années auquel s'adressait la question toisa son interlocuteur, un petit homme brun, imberbe et trapu qui semblait appartenir à une autre race.

— Oui-dà, pourquoi ? répondit-il.

— Ah ! Je pensais bien aussi... Vous ne me remettez point ?... Louis Flouin, dit Tit-Ouis, qu'a « signé » l'autre jour en même temps que vous ?

— Espère !... Oui je te remets a cette heure, dit le géant. Que nous avons même piqué une sacrée vadrouille après, hein ?

— Juste, Auguste !

— Pour lors, on va boire ensemble le « café du commun ?

— Dame ! c'est point de refus.

— Amène !...

A] terre, les maîtres d'équipages s'acoquinent volontiers avec leurs hommes. Les deux marins fendirent la foule et s'acheminèrent vers le Fidèle Caniche, l'établissement où l'armateur des Trois Cousins devait régaler l'équipage.

Jean Quibeuf était une figure familière à Grouville. Il y était né ; il v avait grandi et comptait déjà douze campagnes au Banc. La prochaine serait la treizième, un mauvais chiffre.

Bien vu de son capitaine et de son armateur, à cause de ses fortes qualités nautiques, Quibeuf était en revanche détesté de la majeure partie de ses compatriotes, qui avaient eu trop souvent à se plaindre de sa brutalité. Rixes pour un rien, batteries contre des bordées rivales ou contre les agents de police, le casier du drôle s'enrichissait à chaque rentrée du Banc. Et des histoires couraient sur lui, des histoires à frémir, dont une au moins n'était peut-être pas inventée de toutes pièces. Le Pilven, un Breton de Cancale, l'avait formellement accusé d'avoir causé par ses sévices la mort de Félix Serbas, le petit mousse des Trois Cousins. Il donnait des détails atroces ; il prétendait que Félix Serbas, bête noire du maître

d'équipage, avait souffert tout ce qu'on peut souffrir. Privé de nourriture, lardé de coups d'épiquois, le martyre du pauvre être n'avait pris fin qu'avec son souffle, certaine nuit qu'on l'avait attaché au grand mât, nu jusqu'à la ceinture, par un froid de 15 degrés. Quand Pilven avait voulu s'interposer, Quibeuf s'était armé d'une hache et avait menacé de l'envoyer par dessus bord, en trente-six morceaux, régaler les flétans.

Le maître d'équipage fut arrêté à la suite de cette dénonciation. Mais le témoignage isolé du Breton ne pouvait prévaloir contre les témoignages réunis du capitaine et des autres hommes des Trois Cousins, qui, par esprit de solidarité ou par crainte de représailles, refusèrent de charger leur camarade. L'inculpé bénéficia d'un non-lieu. Félix Serbas, natif de Cancale comme Pilven, était orphelin de père et de mère. Il ne lui restait, pour toute parenté, qu'une sœur aînée, Jacqueline, de douze ans plus âgée que lui, qui l'avait élevé et qui, le moment venu d'en faire un mousse, l'avait confié à Le Pilven dont la femme travaillait avec elle sur la « claire ». L'homme promettait de veiller sur l'enfant et de le débrouiller. Jacqueline n'en demanda pas davantage. On n'a pas grand temps à donner au sentiment dans la profession de « matelote ». Et cette Jacqueline au torse noueux et au visage mal équarri, basse sur pattes, mais solide comme pas une à la besogne, de cinq heures du matin à huit heures du soir ne quittait pas son bachot ou sa claire. Une gaillarde, en somme, malgré sa petite taille. Fille de marin, elle s'entendait aussi bien qu'un banquais à carguer une voile ou à grimper dans les enfléchures d'une goélette. Et

peut-être quelle présente Jean Quifeeuf n'eût pas si aisément tiré son épingle du jeu. Mais la malchance avait voulu que Jacqueline tombât malade au moment de l'instruction de l'affaire, et Le Pilven, livré à ses propres ressources, brave homme, mais gauche, irrésolu, facile à démonter, ne put ou ne sut forcer la conviction du magistrat.

Quant à Louis Flouin, dit Tit-Ouis (Petit-Louis), c'était décidément ce qu'on appelle un drôle de pistolet. Outre qu'il ne payait pas de mine, il était Breton comme Le Pilven et Félix Serbas et, depuis l'affaire des Trois Cousins, les armateurs se défiaient des « étrangers », surtout des Bretons.

Puis des difficultés avaient surgi, lors de la présentation de ses papiers. Louis Flouin, en effet, possédait bien un livret d'inscrit maritime, nanti de tous les cachets désirables, et un certificat en due forme d'un patron cancalais, avec qui il avait navigué à Terre-Neuve ; mais son signalement écrit ne faisait vraiment pas honneur au « scribe » qui l'avait rédigé. Ainsi le Flouin du livret avait 1 mètre 58 de taille, des cheveux blonds, le nez moyen, le front bas, tandis que le Flouin de la réalité ne mesurait que 1 mètre 52 et, par ailleurs, présentait toutes les caractéristiques des originaires de la péninsule armoricaine : cheveux noirs, nez gros, tête ronde, front bombé. Les yeux, du moins, étaient les mêmes dans le signalement et chez Tit-Ouis : bleu foncé. Et l'homme avait au front une cicatrice qui était relevée sur le livret.

Cela dissipa les derniers doutes qu'on avait pu concevoir sur son identité : Tit-Ouis fut porté comme « avant de doris » sur le rôle des Trois Cousins, toucha les 150 écus de sa prime d'engagement et, au lieu

d'accompagner les camarades à l'auberge, histoire de nouer connaissance devant une bolée de flip ou un petit verre de calva, se mit à louvoyer dans le sillage de Jean Quibeuf tout ainsi que s'il avait voulu faire la conquête du maître d'équipage. Singulière attitude et qui donnait à penser aux autres pêcheurs ! Ce nabot de Cancalais, avec ses airs mielleux dans sa figure de vent debout, ne leur inspirait aucune confiance. Sûr qu'il couvait quelque mauvais dessein ! Il avait des yeux qui luisaient comme des quinquets, quand d'aventure, pour en masquer la flamme, il ne les tenait pas rivés sur ses bottes. Aussi les Grouvillois des Trois-Cousins se promirent-ils de veiller au bossoir et serré. Gare dessous si Tit-Ouis faisait trop le malin ! Jean Quibeuf et Tit-Ouis, devenus une paire d'amis, ne se quittèrent pas de la soirée. Du Fidèle- Caniche, après la réception de l'armateur, ils roulèrent bras dessus, bras dessous, au cabaret de la Femme sans tête, de la Femme sans tête au Café de la Flotte marchande... Tout le monde buvait ferme à Grouville, ce soir-là, en l'honneur de la Saint-Césaire. Une fièvre d'orgie était dans l'air. Par bandes hurlantes, les marins envahissaient les bars, où des coups de poing sur les tables scandaient les chansons de gaillard d'avant :

C'est 1' capitain' du Mexico, Ah ! Ih ! Ah ! Oh !

Qui donne à boire à ses mat'Iots A grands coups de barr' de guindau.

Ah ! Ih ! Ah ! Oh !

C'est un' sacré vermine.

Ah ! Ih ! Ah ! Oh !...

Déjà ivre, Jean Quibeuf reprenait le refrain de sa voix puissante, forgée par les embruns et le vent de mer, et, toujours flanqué du taciturne Tit-Ouis, se dandinait devant le zinc, <' fauchait une verte en cinq sec » et s'en allait recommencer ailleurs. Plus sobre, le Cancalais laissait chaque fois son verre à moitié plein ou le chavirait sous la table, quand personne ne l'observait. Finalement, les deux hommes s'échouèrent dans une taverne de la basse ville, à l'enseigne du Pélican hydrophobe. L'hercule vacillait sur sa chaise ; il ressassait pâteusement à son compagnon de vieilles histoires de bord, des aventures d'alcool et de sang où il avait joué son rôle et dont le souvenir, parfois, le secouait d'un rire formidable.

Tit-Ouis écoutait, béant d'admiration.

— Sacré Jean Quibeuf ! T'en as une platine tout de même ! (L'ivresse rapproche les distances» les deux hommes maintenant se tutovaient). Et, dis voir, l'autre machine... la chose du mousse des Trots-Cousins, c'est-il arrivé aussi ?

— Pardi ! hoqueta Jean Quibeuf.

— Alors t'as menti aux juges, tu l'as péri, le petiot ?

— Sûr que je l'ai péri ! Un clampin qui faisait des manigances quand j'y voulais rincer le boujaron...

Tit-Ouis ferma les yeux. Il savait ce que veut dire, dans la langue terrible des banquais, l'expression rincer le boujaron. Et, comme s'il ne pouvait en supporter davantage, il se leva, paya les consommations.

— Où qu'tu vas ? demanda Jean Quibeuf. Des marins en ribote passaient sur le trottoir

voisin, braillant à tue-Hte :

C'est 1' capitain* du Mexico, Ah ! Ih ! Ah ! Oh !

Qui donne à boire à ses mat'Iots.

Jean Quibeuf dans le bruit, lança une bordée de jurons.

— Tu te barres ?... Ah ! mais non, eh !... On ne lâche pas son matelot, comme ça tonnerre de D... ! Ohé !... Tit-Ouis !...

Mais Tit-Ouis avait déjà gagné la porte.

La campagne, cette année-là, fut particulièrement dure et les 7 rois-Cousins jouèrent de guigne. Sur le Banc, le crachin n'arrêtait pas, un crachin plus glacial que la neige et les bourrasques du plein hiver. Et le scorbut, de surcroit, s'abattit sur l'équipage. Ils étaient, à fond de cale, trois pelletas et un saleur, qui voyaient leurs membres tomber en pourriture et devaient supporter encore les brutalités du capitaine et du maître d'équipage, damnant ces crevés », dont l'absence à bord des doris compromettait le résultat de la campagne.

Tit-Ouis, du moins, restait solide au poste. Quibeuf et lui, sans se traiter en copains comme à terre, faisaient toujours bon ménage, et même il semblait que le Breton eût pris à la longe un certain ascendant sur le maître d'équipage. Mais, au rebours de ce qu'on avait supposé d'abord, il n'abusait pas de cet ascendant pour brimer les camarades. Loin de là, et, s'il fallait leur donner un coup de main, il n'attendait point qu'on l'en priât. Il était plein d'attentions

touchantes, presque féminines, pour les malades des Trois-Cousins ; il pansait leurs ulcères, nettoyait sous eux, nullement rebuté par l'affreuse odeur de leurs selles. Et cette bienveillance qu'il déployait envers tous rendait plus inexplicable son attitude envers Quibeuf.

Comment — sinon peut-être par un effet de la loi des contrastes — un brave garçon de son espèce pouvait-il rechercher la société de cette brute, se plaire à ses propos de boucher, l'assister dans ses orgies nocturnes, sans les partager, il est vrai, Tit-Ouis, quoique ne reculant pas devant un verre de cric, s'arrangeant toujours pour garder son équilibre et sa raison ? Le mystère — car c'en était un — ne laissait pas d'intriguer les Grouvillois aux rares minutes où ils avaient licence d'y réfléchir. Mais ces minutes se comptaient de plus en plus : l'équipage, surchargé de besogne par la défection involontaire des quatre scorbutiques, était à bout de force. La morue « donnait » pourtant ; les palangres ramenaient chaque jour jusqu'à sept et huit cents poissons. Et l'on enrageait de penser que, sans la maladie des quatre hommes, la campagne aurait pu être si bonne et si lucrative !

Un matin, Tit-Ouis, en montant sur le pont, annonça au maître d'équipage une mauvaise nouvelle : dans la nuit, le patron de sa doris, Pierre Coursaux, avait été pris de vomissements ; il avait la peau sèche, les gencives en sang, des douleurs dans les articulations et les jambes, bref toas les symptômes du scorbut.

— Tonnerre de tonnerre ! hurla Quibeuf. Il ne manquait plus que ce coup-là. Core une doris de

foutue ! Et comme ça tombe ! J'ai déjà remplacé un des " avants * par le mousse. N'y a plus personne de libre à bord.

— Il y a vous, dit Tit-Ouis en regardant fixement Quibeuf.

— Moi, le maître ? Après tout, c'est une idée. Via du temps que je n'ai pas relevé de palangres. Ça me changera. Mais il me paiera sa mistoufle, ce chien failli de Pierre Coursaux... Allons, houss, es-tu paré ? Embarque, mon gars.

Les deux hommes sautèrent dans la doris, débordèrent les avirons et prirent du large. D'autres doris autour d'eux s'essaimaient sur la mer. Il faisait à peine jour. Mais le temps, par exception, était net, l'horizon clair. Et la mâture des 7 rois-Cousins, à l'ancre sur le Banc, avait une oscillation si faible que, de loin, le navire semblait immobile.

La doris, légère comme une plume, glissait sur une eau nacrée, presque sans ride, dans la direction des palangres mouillées la veille et signalées par une petite bouée de liège à la hampe de laquelle flottait un chiffon blanc. Et, celle-ci hissée, la relève commença, longue, pénible et monotone : plus de trois cents brasses de filin, chargées d'un millier d hameçons et de presque autant de morues, à haler d'affilée, à dégarnir, à débrouiller.

L'opération, exténuante, accaparait à ce point l'attention des deux hommes qu'ils ne remarquèrent point que le temps avait changé : entre eux et les

T rois-Cousins, le brouillard avait sournoisement tendu ses feutres, et c'est tout juste si d'un bord à l'autre de la doris on se voyait. Tit-Ouis, fatigué peut-être, « mollissait > sensiblement. Et même, à un moment, il s'arrêta net, puis se baissa, comme pour arranger quelque chose à l'avant de la yole.

— Quoi ? Que q'tu manigances ? demanda Jean Quibeuf surpris.

— C'est une planche qui cède, maître, répondit placidement Tit-Ouis... Espérez voir que je la calfate... Là, ça y est, conclut-il en reprenant sa palangre qu'il avait amarrée à un tolet.

Le maître d'équipage jeta un coup d'oeil au creux de la doris.

— Nom de D...! hurla-t-il. C'est-il ça qu'on appelle du bon calfatage ? Tu ne vois donc pas que ta planque va sauter et qu'on fait eau comme une veiille passoire ?

— Vous croyez ? Alors, n'est-ce pas, c'est guère la peine de s'échiner davantage après les tantis.

— Comment ? dit Jean Quibeuf, de plus en plus ahuri.

— Puisque nous coulons ! répondit du même ton bonasse Tit-Ouis.

Et, lançant ses tantis à l'eau, il s'assit sur son banc, les bras croisés.

— Parole, il perd la boule ! murmura le maître d'équipage, dont la stupeur commençait à se changer en épouvante.

Il regardait le Cancalais, qui le regardait aussi, et il ne le reconnaissait plus, tant il y avait d'assurance, de ferme et tranquille ironie dans l'expression de ses yeux. Positivement, on eût dit que Tit-Ouis

le défiait. Et, tout convaincu qu'il pouvait être de sa supériorité physique, Jean Quibeuf se prenait à redouter vaguement un conflit avec ce nabot. C'est que la situation était particulièrement critique. A terre, voire sur le pont des T rois-Cousins, il n'eût fait qu'une bouchée du Cancalais ; ici, sur cette yole fragile, à demi submergée, il comprenait qu'un geste trop violent, un mouvement trop brusque, précipiterait la catastrophe... Si encore le temps était resté clair ! Un mille ou deux à la nage n'étaient pas pour effrayer un homme comme Jean Quibeuf. Mais voilà que la brume s'en mêlait. Elle noyait tout. Nul moyen de se repérer dans cette charpie de malheur.

Alors ?

Alors il n'y avait plus qu'à jouer de ruse, à essayer de prendre Tit-Ouis par les sentiments — quitte à se revancher ensuite, une fois sur le pont des 7 rois- Cousins.

— Voyons, Tit-Ouis, on est des vieux frères tous deux... Laisse-rnoi rafistoler la planque.

— Non ! dit Tit-Ouis.

— Tu ne veux pourtant pas me faire boire la goutte !

-Si !

Cette fois, la menace était directe : Tit-Ouis en voulait à sa peau. Et Jean Quibeuf frémit à l'idée qu'il n'avait peut-être pas affaire à un fou, comme il le supposait premièrement, mais à un adversaire résolu et de sang-froid. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ? Autant qu'il se souvenait, il ne s'était jamais mal comporté avec Louis Flouin ; il lui avait même témoigné une certaine sympathie. Si le Cancalais

souhaitait sa perte, c'était donc qu'il avait à venger quelqu'un.

Qui ?

— Cherche bien, dit Tit-Ouis, qui paraissait suivre dans les yeux effarés de l'hercule la marche vacillante de sa pensée. Ma figure ne te rappelle personne de connaissance ?

— Oh ! oh ! bredouilla le maître d'équipage. Attends un peu... oui. Elle me rappelle... me rappelle... Félix Serbas, tiens !

— Je suis sa sœur, dit Tit-Ouis.

— Hein ! Sa sœur ! Une femme ! T'es une femme ! L'ahurissement reprenait le dessus chez lui sur la

peur.

— C'est donc pour ça, continua-t-il, que ton livret, à part les yeux et la balafre... Pardi ! c'est toi qui te l'es faite, la balafre... je comprends. T'as emprunté le livret d'un autre... Sacrée ficelle, va !

Tit-Ouis ou Jacqueline Serbas, pour lui restituer son vrai nom. ricana sourdement. L'eau montait dans la doris. Elle atteignait maintenant la cheville des deux pêcheurs.

— Au secours ! A moi ! hurla dans le vide Jean Quibeuf.

Il espérait vaguement qu'une autre doris l'entendrait.

— Crie ! Appelle ! dit Jacqueline. Il criait aussi, il appelait, Féli, quand tu lui rabotais les reins à coups de bottes et d'épiquois... Et ce soir-là où tu l'as attaché tout nu au grand mât, le soir où tu l'as péri... tu te souviens... il ne voulait pas que tu lui rinces le boujaron... Ah ! ben, c'est la mé qui va te 1 e rincer à toi, ton boujaron, et en grand, houp !

Trouvant peut-être que le dénouement tardait trop, elle s'était levée de son banc et, saisissant un aviron, elle l'appuyait de toute sa force sur la planche disjointe, pour élargir la fissure. Un craquement : la planche cédait ; l'eau, à gros bouillons, envahissait la doris, qui tourna sur elle-même, s'enfonça...

Relevé, à la date du 16 Avril 1907, sur le livre de bord des Trots-Cousins :

«Aujourd'hui 16, par temps de brume, la doris n° 2, montée par le maître d'équipage Quibeuf (Jean), de Grouville, et le matelot Flouin (Louis), de Cancale, s'est perdue corps et biens. Les tantis et le béret de Quilbeuf ont été retrouvés au large. La doris n'a pas reparu. »

Passions Celtes (Nouvelle Librairie nationale).

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