NORMANDIE
Paul HAREL (1854)
BIBLIOGRAPHIE : La Hanterie, prose (Paris, Lemerre)
— Œuvres poétiques, un vol. avec portrait (Paris, Pion)
— Le Demi-Sang, roman (ibid.)" — A l'Enseigne du grand Saint André, nouvelles (ibid.) — En forêt, poésies (ibid.) — Hobereaux et Villageois, roman (Paris, Jouve)
— Chansons de chasse (Langlois, Argentan, Orne.) Volumes épuisés : Sous les pommiers, Aux champs,
Rime de Broche et d Epée,L Herbager, Souvenirs d'Auberget Gousses d'ail et Fleurs de Serpolet.
M. Paul Harel est né à Echauffour (Orne), le 18 mai
Aubergiste et gastronome, il a réveillé le sentiment national en faveur de la cuisine française, chanté le cidre impétueux, les eaux-de-vie fines et les vieux vins, blâmant l'excès, mais préconisant l'usage. Auteur dramatique et sociologue, il a glorifié les familles nombreuses, flétri le calcul de la paternité restreinte, combattu l'émigration des paysans vers les villes. Prosateur, il a signé des nouvelles pittoresques et des romans très chastes. Poète, il a fait couronner trois de ses livres par l'Académie française ; il a écrit sur nos vieux airs de vénerie, de bien jolies chansons.
La HOUPPELANDE DE MONSIEUR LE CURÉ
Au temps du concordat, M. l'abbé Chefblanc, curé de Saint-Ernoult, était un prêtre majestueux et fort bien nommé, puisque des cheveux de neige encadraient son visage plein, frais et rose. M. Chefblanc avait une âme d'apôtre, un cœur excellent, l'esprit vaste et orné : sa parole était aussi littéraire que dogmatique. Charitable et ponctuel, de vie sobre et quelquefois mortifiée, quand il recevait, toujours on retrouvait chez lui la distinction, l'abondance et la cordialité.
Au temps du concordat, M. le curé de Saint- Ernoult portait une soutane de drap fin sur laquelle jouait la moire à petites ondes d'une large ceinture. En hiver, il s'affublait d'une magnifique houppelande dont les agrafes étaient de vieil argent.
Son presbytère était enveloppé par de hauts arbustes ; le verger groupait en bas ses quatre-vingts pommiers aux têtes rondes, non loin d'un potager au fond duquel s'élevait un pavillon où M. Chefblanc disait parfois son bréviaire, à moins que, désireux du grand air, il ne gravit le monticule qui dominait son parterre.
Tout, chez M. le curé de Saint-Ernoult, était soigné, mais cela ne diminuait en lui ni l'esprit de pauvreté, ni l'esprit de charité, ni même le sens de l'économie, car tout ce qui est solide et fin et bien entretenu dure longtemps.
Si M. Chefblanc s'offrait, de loin en loin, le luxe d'un beau livre, d'un chapeau peluche ou d'un quar-
taut de vin supérieur, il n'en gardait pas moins une bonne partie de son casuel et tous ses revenus particuliers pour les pauvres.
Et cela maintenait dans sa vie le plus noble équilibre. Avec la charité, le zèle, l'éloquence et la théologie, M. le curé de Saint-Ernoul allait certainement du côté du ciel, d'un pas évangélique et seigneurial. Sa paroisse, déférente et flattée, le suivait, mais d'un peu loin, quoique M. Chefblanc multipliât ses appels. [Pourquoi ne m'entourent-ils pas, puisque je les aime, se demandait M. Chefblanc ? Je voudrais avoir tout mon troupeau sous la main. Il y en a làdedans que je ne connais pas, des ouvriers du chemin de fer, des employés de la laiterie, des propriétaires récents, des fermiers nouveaux. Ils me sont très chers. Peut-être devrais-je leur faire à tous des visites ? Mais j'ai soixante-huit ans et ma paroisse a plus de trois mille hectares ? Comment faire ? Si j'achetais un petit âne ? Ou quelque vieille automobile ? Mais cela n'est guère pratique dans les chemins de traverse. Nous verserions, mon vicaire et moi...
Le curé de Saint-Ernoult en était là de ses réflexions quand le concordat fut dénoncé. L'événement d'abord inquiéta beaucoup M. Chefblanc, mais quand Monseigneur lui fit savoir qu'il ne fallait que cinquante centimes par habitant, il se rasséréna. Mes quêteurs n'auront pas de mal à trouver la somme, pensa-t-il. En effet, ils la trouvèrent, mais péniblement. On leur fit dans la paroisse pas mal de réflexions et quelques grimaces.
M. Chefblanc en souffrit singulièrement et quand le taux de l'impôt sacré fut élevé à un franc cinquante
par tête d'habitant, il s'effraya de nouveau. Saint- Ernoul devait fournir mille six cent quarante-quatre francs. C'était une somme.
Le curé s'en fut trouver l'un des quêteurs.
— Parlez-moi franchement : pourquoi mes paroissiens ne veulent-ils pas donner ?
— Vous voulez le savoir, monsieur le curé ? Vous y tenez ?
— J'y tiens.
— Eh bien, voilà : tous ou presque tous nous font observer que vous avez de belles soutanes, de beaux chapeaux, un beau casuel, un beau presbytère, un beau jardin, un beau verger et que, par conséquent, vous êtes plus riche qu'eux. Nous avons eu beau leur répondre qu'en dehors de certaines élégances dont ils ne sont aucunement les juges, vous étiez le prêtre le plus charitable du monde ; nous avons eu beau répéter qu'il ne s'agissait point uniquement de la paroisse de Saint-Ernoul, mais de la collectivité diocésaine, ils n'ont voulu rien entendre. Le père Bouloche, du Bois-Satan, est même allé jusqu'à dire : si M. le curé n'a pas d'argent, qu'il vende sa belle houppelande !
— Merci, fit le curé, je sais maintenant ce que j'ai à faire.
Le lendemain, vêtu d'une soutane rapiécée et si vieille qu'elle en était verte, M. Chefblanc s'en fut quêter lui-même.
— Voici le mendiant du Christ, disait-i! en entrant dans chaque maison, si vous avez des explications à me demander ou des reproches à me faire, parlez. .
Ce fut prodigieux.
Le soir, en comptant sa recette, M. le curé constata
qu'il avait rapporté cent écus d'un quartier où son quêteur le plus actif, n'avait trouvé que quarantedeux francs. M. Chefblanc ne put s'empêcher de sourire et, sans une invocation à Notre-Dame-de-la- Garde, une petite fumée de vanité lui fût montée au cerveau.
/ Pourtant, il se demanda : d'où vient cette générosité de mes paroissiens ? D'où vient leur émotion ? De ma soutane rapiécée ou de mes cheveux blancs ! Du fait d'entrer chez eux en leur tendant la main ? Cela ne viendrait-il pas plutôt de ce qu'ils sentent que je les aime tous également, sans distinction de rang ni de fortune ?
Le lendemain, malgré l'opposition raisonnable de la servante et du jardinier, M. le curé voulut repartir, tout de suite après sa messe.
Il fut partout bien accueilli et, dans la matinée, vingt-cinq personnes lui offrirent à déjeuner.
Il accepta chez un pauvre.
Il rentra dans la nuit, couvert de boue, mais léger comme une plume, malgré ses soixante-huit ans. Il avait dit son bréviaire et toutes ses oraisons le long des routes, mais avant de se coucher, il voulut encore compter sa recette, afin de voir si son calepin de cuir et sa bourse de toile étaient d'accord.
Ce fut exact : huit cent vingt-deux francs.
— Je suis à moitié, s'écria-t-il en tombant à genoux, ô mon Dieu que vous êtes bon ! J'ai envie de pleurer.
Il pleura, mais le dimanche seulement, lorsque du haut de la chaire, il remercia ses généreux paroissiens. Vous êtes admirables ! s'écria-t-il ; pour m éviter des fatigues, quelques-uns d'entre vous sont venus me trouver, j'irai les voir quand même.
je veux vous connaître tous, car je vous aime ! Et il ajouta : j'ai plus de seize cents francs ! Il s'emportait. Il était bien heureux.
Il ne lui restait plus qu'un village à visiter, seulement, quel village ! celui du père Bouloche, celui du Bois-Satan, au nom infernal.
— Si je n'y allais pas ?... Ce serait de la lâcheté, murmura-t-il... Ce père Bouloche est un homme redoutable et d'une telle originalité... Allons, du courage ! s'écria-t-il enfin.
Et, le jour même, après un frugal déjeûner, il partit, sur le coup d'une heure.
En sortant du bourg, il vit un gros nuage qui s'amoncelait tout là-bas, sur les Bois-Satan. La grêle se mit à tomber et la gelée fut suivie d'un coup de tonnerre.
La servante de M. Chefblanc sortit en coup de vent du presbytère, elle courut après son maître et l'obligea, sous peine de péché, à mettre sa houppelande qu'elle apportait et qu'elle agrafa elle-même, d'une main tremblante et en disant :
— Monsieur le curé ne devrait pas sortir, ça n'est pas raisonnable.
Il fit la sourde oreille et continua sa route.
Tout en marchant il se disait : je n'entrerai point avec ce vêtement chez le père Bouloche, il mechasserait peut-être. Puisqu'il n'aime pas ma houppelande, je la cacherai, je la suspendrai à quelque pommier, avant de pénétrer chez les Bouloche. Tiens, la grêle redouble...
Il s'engagea dans un sentier qui zigzaguait en amont d'un herbage. Dans le haut le Bois-Satan. Le curé gagna la crête, il reconnut vite la maison
des Bouloche, un vieux iogis dont la grosse cheminée fumait. M. Chefblanc se mit à longer une haie d'épines, dans l'espoir d'y trouver un passage. Il ne trouva qu'une petite brèche, qu'il agrandit en relevant des branches qui pendaient. Il s'agenouilla sur la ferre humide, posa ses mains dans l'herbe, engagea sa tête par le trou. Quand les épaules furent passées, crac ! la houppelande se déchira, du côté droit, en s'accrochant à des ronces que M. le curé n'avait pas vues. Comme il gémissait, une voix, à quelques pas de là, retentit :
— Eh ben, m'sieu l'curé, vous v'ià pris ! C'était la voix du père Bouloche. Le bonhomme
était venu pour constater les ravages de la grêle dans ses arbres.
— | Ne bougez pas ! s'écna-t-il en saisissant son couteau, un couteau de charretier avec lequel, violemment, le père Bouloche coupa les épines et les ronces qui obstruaient le passage.
— Maintenant, m'sieu l'curé, donnez-moi vot' main ; une, deusse, ça y est, vous v'ià debout.
— Ah ! que vous êtes bon, fit M, Chefblanc.
— A c'heure i s'agit d'entrer, gronda Bouloche. Quand ils furent dans la cuisine, le paysan tourna
deux fois autour du curé :
— Comment qu'ça s'défait ?
— Une houppelande ?
— Oui.
— Connue ça.
— Passez-moi-là, dit Bouloche, faut que j'ia voie. Et curieusement, il en examina l'intérieur. Il se
mit à compter :
— Une, deusse, trois, quat', cinq, six, sept, huit
poches... On mTavait dit !... Je n'ie croyais pas. Huit poches ! C'est là-dedans que vous mettez le pain et la viande que vous portez aux pauvres, depuis si longtemps. Je n'voulais pas l'croire, mais à cYheure.. Tenez, ça sent cor la viande... Vlà l'petit compartiment du café, v'ià une poche de cuir, c'est pour le vin : elle est toute ronde... Asseyez-vous, m'sieu le curé, v'ià ma femme qui vient, j'allons en boire, du vin, et du bon. Vous faites là un rude métier, faut qu'on vous soutienne.
Le père Bouloche s'en fut dans la cour au devant de sa bonne femme :
— As-tu des biscuits ?
— Pargué, non. Pour que faire ?
— M'sieur l'curé est chez nous !
La bonne femme déboula.
Elle entra dans la cuisine, où elle fit des contorsions.
— Ah ! m'sieur l'curé, j'vas ben vous en trouver, des biscuits.
— Mais, chère madame, je n'ai besoin de rien.
— Si, si, si. Bouloche me les mangerait tous, si je l'iaissais faire. Y a pas d'jour qui n'me dise : j'me sens fade, donne-moi un biscuit. Aussi, j'ies cache. Tenez, m'sieur le curé, v'ià des biscuits à la cuillère, y a du sucre dessus, en v'ià à la Chambord...
Bouloche rentra, une bouteille à la main.
— Mais je ne veux ni boire ni manger ! s'écria M. Chefblanc.
Et il ajouta : je sors de table.
— Ni boire ni manger, on va voir ça, répondit le paysan. Il déboucha la bouteille et remplit les verres.
— Goûtez donc, m'sieur l'curé, goûtez donc ! M. Chefblanc se hasarda. Il le fallait bien.
Tout à coup, le gourmet se réveilla en lui. M. Chefblanc maintint le verre sous son nez et fit claquer sa langue :
— Voilà du fameux vin blanc, dit-il.
— C'est-y vrai ?
— Oui. Je n'en ai pas de meilleur.
— Oh ! Oh ! m'sieu l'curé...
— Je vous assure.
— J dites ça pour nous flatter.
— Pas du tout. Quel bon vin ! ^© Et M. le curé vida son verre.
— Voyons, fit le père Bouloche, dans l'esprit duquel montait une énorme sympathie, voyons, ça va-t-y ben, vot' quête ?
— On ne peut mieux, cher monsieur Bouloche.
— Ça m fait plaisir... Combien qui vous manque ?
— Oh ! une vingtaine de francs...
— Pas plus ?
— Pas plus.
Le père Bouloche se gratta l'oreille.
— Voyons, reprit-il, combien que j'vous dois ? Voyons : la première année, c'était dix sous par tête ; la seconde, vingt sous ; à c't'heure, c'est trente sous ; ça montera p'tête bien à quarante sous ?
— Non. C'est fini.
— Alors, voyons : j 'sommes trois, l'petit gas, ma femme et moi, voyons : la première année, trente sous pour nous trois ; la seconde, un écu ; ça fait pour les deux premières années... Comben qu'ça fait ? Avez-vous un crayon, m'sieu l'curé ?
— Comment ! s'écria la mère Bouloche, tu n'sais don pus compter d'mémouerre ?
— Compter d'mémoire, répliqua l'bonhomme, t'en parle à ton aise...
— Voyons, m'sieu l'curé, n'perdons pas l'fil de not' affaire : j 'avons cor deux années à trente sous, ça doit faire quatre francs cinquante. Ça nous donne neuf francs. Oui, mais, pour les premières années...
— Tu vas encore t 'embrouiller, fit la mère Bouloche.
— Ou s'moque de moi, dam ! J voudrais bien t'y voir, continua Bouloche en fixant sa femme qui se mit à rire. Bouloche, lui, se mit à nocher.
Et M. le curé, profitant de l'occasion, se mit à rire comme jamais de sa vie il n'avait ri.
— Tenez, reprit Bouloche, j'n'en sortirons pas, de c'compte là. J'vas trouver un moyen : 1 vous manque vingt francs : les v'ià... Si ma femme n'est pas contente, eh ben, ou va l'dire. Eh ! eh ! Tu n'rigoles pus, bonne femme, tu n'rigoles pus ?
— Non, siffla la bonne femme, car j'ai honte qu'on ait dû pendant si longtemps d l'argent au culte, à la religion, au bon Guieu, quoi !
— Ah ! ça, mais, dis donc, à qui la faute ? Heureusement la porte s'ouvrit et le fils Bouloche,
tout en boitant, vint saluer M. le curé.
— Comment vas-tu, Désiré ? demanda M. Chefblanc.
— Merci, m'sieur l'curé, ça va mieux, je m'suis coupé la cheville du pied droit avec ma serpe. Vous pouvez voir.
M. le curé, paternellement, se pencha.
— La plaie est belle, déclara-t-il, tu viendras demain au presbytère, je répandrai du beaume sur
ton pied et tu déjeuneras avec moi, si le papa et la maman y consentent.
— Vous êtes ben honnête, répondit le père Bouloche, assez flatté.
— C'est trop d'honneur, insinua la bonne femme, en s'inclinant jusqu'à terre.
— Il faut que je parte, mes amis, fit tout à coup M. Chefblanc.
Ils le couvrirent tous les trois de sa houppelande, que le fils Bouloche agrafa, comme un enfant de chœur^J s
On reconduisit M. le curé jusqu'à la route. On se donna là plus de vingt poignées de main. On ne pouvait se quitter. On suivit des yeux M. Chefblanc tout le long de la côte. Il emplissait la route, car le vent soulevait sa houppelande.
— C'est un bon homme, conclut le père Bouloche. Et il s'en alla d'un pas pesant, la tête penchée, les mains derrière le dos.
M. le curé de Saint-Ernoult s'en allait aussi, mais la tête relevée et bénissait la rupture du concordat qui lui avait enfin procuré l'occasion de voir tous ses paroissiens, de gagner des cœurs, de conquérir des âmes, comme celles des Bouloche qu'il avait crues fort éloignées de lui, pour ne pas dire nettement hostiles.
Sa paroisse, il l'avait enfin sous la main. Il le sentait;
Le prêtre touchait maintenant le haut de la côte. Le fils Bouloche et sa mère étaient restés plantés dans la route ; ils le regardaient s'en aller.
M. Chefblanc venait de disparaître à moitié, quand un tourbillon s'éleva, quelque chose comme une tornade. Brusquement, la houppelande de M. le curé
fut soulevée, retournée, dégraffée, emportée dans les airs. Elle s'y déployait maintenant comme un large drapeau noir ou comme un aéroplane de forme imprévue et le vent qui se jouait d'elle, remportait du côté des nuages.
— Que quVest qu'ça ? demanda Désiré Bouloche.
— Ma foi, répondit la bonne femme, j'crai ben quVest m 'sieur le curé qui monte au ciel.
Hobereaux et Villageois (Jouve, éditeur),
Jean REVEL
Bibliographie : Ouvrages philosophiques : Chez nos ancêtres, récit d'un voyage en Orient — Testament d'un moderne — Multiple vie, pensées journalières formant le récit d'un année philosophique (1893) — Dialogues des vivants.
Romans : Un cérébral — La fin dune âme — Ascension — Roman historique : Les Hôtes de l'Estuaire.
Contes : Rustres — Contes normands — Terriens. Ces trois livres, contes vécus, saisissants, sont des récits campagnards, pleins de charme et de bonne humeur, qui constituent la partie vraiment terrienne de l'œuvre si imposante et si diverse de cet auteur normand.
M, Jean Revel — de son vrai nom Paul Toutain, notaire à Rouen — est très apprécié et admiré en France par les lettrés, tandis qu'un recueil de ses Nouvelles normandes, traduit en anglais et publié chez Dent, à Londres, est devenu classique à l'étranger. J. H. Rosny le tient « pour un écrivain de grande race, pour un penseur profond, pénétrant et subtil, pour un observateur extraordinaire et un délicieux poète naturiste. » Et Francisque Sarcey saluait ainsi, dans Le Parti national, son premier livre, Chez nos ancêtres : « Point ou peu de développement ; des jaillissements d'idées imprévues, des mots trouvés, qui ouvrent à la réflexion de longues perspectives. Je n'ai encore lu que cent cinquante pages de ce livre ; mais j'en raffole. »
M. Jean Revel a été un des premiers et des plus ardents
régionalistes. « Chaque nation, dit-il dans sa remarquable préface des Contes normands, chaque nation a sa force : celle de la France réside dans le paysan, pas ailleurs. C'est lui, cet être admirable, qui crée la puissance et la grandeur de notre patrie... Le village c'est la pépinière de l'humanité... Le village, c'est aussi la source de toute noblesse... La Terre ! tout est là-.. »
L'œuvre multiple, variée, profonde de Jean Revel doit susciter l'admiration.
Le capitaine Trouplin et son pilotin Hopsore s'étaient trouvés bien mal pris sur le banc du Ratier ■ ousqu'ils péquaient la moule. » La mé était si dure qu'ils avaient bien failli «se neyer. » Toute une nuit en perdition !
Au commencement de la tempête, Trouplin fit un vœu. Sadressant à la chapelle de Grâce, qui, sur la côte, se dressait en face de lui, il cria : « Bonne sainte Vierge ! si vous permettez que je revoie Quillebeu', je porterai, au pied de votre statue, un cierge qui pèsera une livre de cire blanche ! »
La tourmente ne s'arrêtait point.
— Bonne sainte Mère de Dieu, continua Trouplin, vous n 'm 'écoutez point, donc ? Vot' cierge, il sera de cinq livres, je le promets !
Le péril augmentait, Trouplin devint pathétique :
— Intercédez pour moi, Etoile de la Mer ! Le cierge, je le jure, il sera gros comme mon grand mât.
La Vierge Marie fut-elle touchée par cette surenchère de munificences ?... Le vent s'apaisa et la barque put se sauver.
Quand les marins furent revenus en leur sangfroid, le pilotm Hopsore émit cette remarque :
— Mais, patron, pou' vot' cierge, vous ne trouverez jamais assez de cire dans l'arrondissement.
Trouplin, à la réflexion, était devenu moins lyrique;
— Cause pas si fort, donc... grommela-t-il... j'i en donnerai un, gros comme mon petit doigt : faudra bien qu'ai' s'en contente... Et pi, eune supposition : que qu'ça peut li faire, à la Bonne Dame... le poids n'est pour rien dans l'affaire : c'est l'intention... comprends-tu, vilain mousse ?... l'intention.
A peine débarqué, Trouplin fit l'emplette d'un beau cierge : prudemment, pour n'avoir point trop à rougir de son manque de parole, il négligea de s'informer du poids. Il enveloppa le cierge soigneusement dans du papier, pendant qu'Hopsore s'inquiétait des moyens de transport jusqu'à Honfleur.
— J irons à pied, proclama Trouplin (qui ne se sentait peut-être pas très bien en règle vis-à-vis de sainte Marie) : cha ne sera peut-être point mal. Si, des fois, je donne un peu moins de cire, je ferai un brin plus pénitence ; ça reviendra au même : l'acquit de ma conscience, je n'connais qu'ça.
Et ils s'en furent.
Mais, arrivés au Marais-Vernier, ces marins, qui n avaient point l'habitude des routes, étaient exténués : le compas de leurs jambes, établi pour l'écartement des immobilités instables, s'accomodait mal de cette
détente régulière d'une marche sur le « plancher des vaches »
— Patron ! conseilla le mousse, j'pourrions-t'y point louer un cheval, ou ben un bourri, censément affréter une barque ed'terre ?
— Pourquoi pas ? acquiesça Trouplin : j'n'vas pas du contraire.
Moyennant cent sous, un fermier prêta sa jument, vieille bique aux longues dents, œil malin, poils immenses.
— Al* est superbe, observa le campagnard : vous serez supérieurement montés, j'en réponds : al* trotte « d'allure » (1) ; c'est Sophie qu'on l'appelle : les messieurs d'ia ville disent que Sophie, ça veut dire sagesse : d'effet, al' est ben sage : seulement, al' a du cœur, : n'ia marublez pas... J'vos la confie. Vous allez monter dessus tous deux : vous vous tiendrez ben, à califourquette ?
Trouplin prit un air avantageux.
— J savons rester droits dans tous les bourlinguages, dit-il ; j'sommes d'aplomb : j'avons jamais chaviré...
— Bon, bon, dit le paysan ; alors, pas besoin de mai ? j'vas à m'n'ouvrage : v'ià la selle et la bride : vous savez la garnir, pas ?
Trouplin fut méprisant :
— L'équipage, ça nous connaît : appareillons... allons, mousse, à l'ouvrage, mon garçon.
— Le diable m'emporte, murmura Hopsore, si je sais comment qu'ça se grée, c't'barque-là !
Il se mit tout de même en devoir de sangler la selle sous le ventre de Sophie.
(I) D'amble.
— Mâtin, dit-il, al* a la quille ronde.
— Serre pas l'écoute si fort ! conseilla Trouplin (substituant les vocables de marine aux termes de sellerie). Faut pas manier ça comme un moufle ou un palan différentiel !... Là... là... bien... Veille à la sous-barbe, aux galhaubans, au plat-bord...
L'intelligence obscure des animaux n'est pas exempte de malice, parfois. Voyant ses nouveaux maîtres un peu inexpérimentés dans ces soins de harnachement, Sophie voulut s'amuser, coucha les oreilles et eut quelques gambades... avec un rictus de lèvres visiblement narquois... puis, certain éclat de rire nerveux.... Hiûû...
— Attention ! cria Trouplin, c't'particulière-là, al' n'est pas sûre : méfie-taï, mousse... Veille au grain... Faut d'ia prudence : j allons nos amarrer dessus : va-t'en chercher la drisse de notre chaloupe, avec la petite ancre... J 'tiendrons mieux la jument, c't'noble garce, du bossoir à l'étambot... J'étalinguerons, s'il le faut... Une précaution est toujours bonne à prendre..
Aller et retour, Hopsore mit deux heures, que Trouplin employa consciencieusement au « café des Voyageurs », absorbant quelques verres de « fil-ensix... » de telle sorte que, la monture une fois prête, le pilote avait des idées assez vagues sur l'univers en général, sur les barques et les juments en particulier.
Voici les ordres qu'il intima au pilotin :
— Tié ! vilain mousse, tu vas monter en croupe... En misaine, mai... taï, à l'artimon... Espère voir encore un peu : passe le filin autour ed' nous ; comme ça, si al' prend tropd'aire, larosse, j'pourrons l'arrêter... je jetterons l'ancre., et vire au cabestan !... Là... là...
parfait ! Mai, j 'tiens la bride ; taï, lâche pas la croupe : comme qui dirait, l'un à l'arrière, l'autre au beaupré qu'est itou le gouvernail... comprends-tu ? j'sommes arrimés au mieux, comme cha. Je devons avoir tous nos agrès et apparaux.
Tant bien que mal, Hopsore se hissa, se jucha, tenant haut son cierge.
— No vlà partis en procession, dit-il gaiement.
— Pare à virer ! ordonna le patron : embraque le mou de l'amarre...
Et, obéissant à son propre commandement, il prit en main les rênes, qu'il raidit.
Après quoi, on se mit en marche.
Le grand air acheva de griser Trouplin, qui, inconsciemment, soumis à des rythmes et balancements inconnus, serrait les jambes, jouant du talon sur les flancs de Sophie. Celle-ci, émoustillée, esquissait quelques bonds, biaisait, frôlait les fossés. Mal sanglée, la selle flottait, glissait, instable.
— Y a du tangage, patron, hasarda le mousse, se cramponnant, un peu inquiet.
— Et pis du roulis, acheva Trouplin... du roulis, particulièrement... J'sommes montés sur une rosse, mon petit : al' tire des bordées... faut d'I'équilibre : tiens ferme., lâche pas... si j'capotions, ce qu'on nous blaguerait à Quillebeu' !
Et les deux cavaliers novices se tenaient, s'agrippaient, désespérément.
Sophie les sentait mal en selle ; alors, la maligne bête se mit à ruer.
— Al' apique, patron ! al' apique... cria Hopsore. Et, instinctivement, le mousse, à pleins ongles
fermés, se raccrocha sur l'appendice caudal de la
jument. Celle-ci, chatouillée, égratignée, crut qu'on lui demandait un effort et partit à fond de train.
— J 'sommes en perdition ! articula Trouplin, résigné.
— Et pas moyen de filer de l'huile ! ajouta Hopsore, qui, bien que fort troublé, tenait à l'honneur de pouvoir montrer encore sa blague goguenarde et son insouciance de mousse.
— Al' n'obéit plus, not' monture, poursuivit Trouplin : al' fait des abattées du cinq cents tonnerre ! Aide-mai aux guides, mon gars... Tu vas être sensément le gouvernail de fortune.
Les cavaliers unirent leurs bras qui firent, selon leur expression, comme des « vergues en bataille. »
Au raidillon de la côte, Sophie, calmée, reprit le pas ; mais ses nasaux fumants, la lueur de ses yeux indiquaient l'exaspération sournoise qui la tenait.
Voici l'équipage en haut de la montée, sur les bruyères : là, un carrefour, où se croisent plusieurs routes. Embarras des marins. — Honfleur, de quel côté ?... Le poteau imprimé indique certaines directions ; mais Honfleur n'y figure pas... Et les matelots ignorent la topographie, les cartes terriennes.
— Passe-moi la boussole, ordonna Trouplin ; faut consulter le point.
Le pilotin se mit à rire bruyamment.
— Tu l'as point apportée ? continua Trouplin : t'es propre à rien, man paur' fils : restons à la cape, alors : no va peut-être faire quèque rencontre.
Sophie attendait... Au repos, maintenant, la bête en profita pour se soulager de ses émotions : elle se livra à ce plaisir des chevaux, la pétarade.
— J 'avons d'ia brise, fit Trouplin.
— Oui, ajouta le pilotin... Que qu'ai' a pu mâquer, vot' chaloupe ?
Mais, voilà que la jument s'impatiente et s'énerve... lasse de cette immobilité qu'elle désapprouve. Consciente de la perplexité où se trouvent ses conducteurs; elle prend un parti brusquement : doublant, raide et court, à gauche, elle s'engage au grand trot sur la route qu'elle connaît le mieux : celle de Bouquelon, qui la ramène, par Saint-Aubin, à son écurie.
— C'est dit, alors, observa Trouplin, j'mettons le cap sur Honfleur : grand largue ! je naviguons par l'estime...
L'allure s'accéléra.. C'était le galop, maintenant I Un passant qui les croisa, voyant cette course désordonnée, ce train d'enfer, crut les marins en ribote,. en bordée, et cria :
— Y a du vent dans les voiles, camarades !
— Oui, repartit Trouplin, satisfait : j'serrons au plus près : si c'est par là Honfleur, j'y toucherons avant peu.
D'autres leur adressaient quelques lazzis et quolibets :
— Halez bas le foc ! Prenez un ris ou deux dans les huniers, ou dans les basses voiles... Carguez les bonnettes... Serrez les perroquets er les cacatois... Changez d'armures... Vous v'ià pris dans les balancées... Pare à redresser le navire ! Vous fuyez devant le temps !...
A ces ironies, Trouplin souriait, bon enfant.
Mais, tout à coup, à travers les arbres, il aperçut un clocher qu'il connaissait : Bouquelon.. Il tira les rênes de toutes ses forces, s'arc-boutant.
— Cûûle ! hurla-t-il, pas par là, tonnerre de Dieu ! j'y sommes pas : barre à gauche, toute !
Sophie ne voulut rien entendre, piqua, tête baissée, bondit, fit feu des quatre pieds.
— Al* a le mors aux dents, clama le mousse... Amène un peu, patron !... amène... Vire lof pout lof !
Mais Trouplin perdait la tête.. Affolé, il songea aux grands moyens, à l'ancre de salut...
— Mouille ! cria-t-il... hardi ! ... mouille.
De la main droite, Hopsore lança l'ancre, avec l'amarre., ce fut instantané ! la corde, enroulée aux reins des matelots, les cueillit tous deux en arrière. Incontinent ceux-ci vidèrent les arçons et tombèrent
en grappe sur le fossé Malheureusement, l'élan
les entraîna plus loin, les fit rouler !... Et ils dégringolèrent dans une mare qui, par occurence, se trouvait là...
Meurtris, crottés, trempés, les marins se déhalèrent, non sans peine.
— J avons des avaries dans le gréement ! dit le mousse.
— Pas d'avaries grosses, heureusement ! acheva Trouplin, se tâtant, et constatant qu'il avait encore tous ses membres.
— C'est humiliant, tout de même, continua-t-il, de naufrager dans une mare... Y a pas à dire, c'est foutant !
En une galopade effrénée, Sophie avait disparu. Penauds, les camarades demeuraient sur la route, avec leur cierge tout aplati.
Le considérant, lamentable, Hopsore déclara :
— Il n'est plus présentable., et pi, vlà, y a trop loin d'ici Honfleur... à pied... Ce serait not' mort.
Et pisque la sainte Vierge nous a sauvés, c'est qu'ai' ne nous veut pas de mal, d'apparence ; faut savoir deviner sa sainte volonté.
Trouplin eut une idée.
— Veïons.. observa-t-il, v'ià l'église ed' Bouquelon : faut entrer.
Alors, avisant l'autel de la Vierge, il parut enchanté et prit un air de supériorité haute.
— Tié ! vilain mousse, vê-tu ! c'est à Elle, itou c't'belle table-là...
Et, montrant la statue :
— La v'ià ! ... C'est point celle de Honfleur, et quoique ça, c'est la même personne... à ce que dit M. le curé... Alors, c'est tout de même point la peine d'aller jusqu'à '< Grâces. > J 'allons li mettre s'n'offrande, là... Al' en aura connaissance, faut croire.
Et, pieusement, il déposa son cierge sur l'autel. Puis, s'agenouillant, il dit :
— Très sainte Mère de Jésus, ayez pitié... Faites excuse ! C'est peut-être point ben côvenable, ce que j'fais : vous ne vous formaliserez point, pas, dites ? puisque vous êtes la Bonté même... Y a pas meilleu' qu'vous, « sur la terre comme au ciel. »