‹ Conteurs français de terroirChapitre 2 sur 20 · I. — Les Fiançailles · texte numérisé non relu

I. — Les Fiançailles

Ripoch était valet de ferme à la Barbelière, chez maître Poislâne.

Le soir de la Saint-Simon, à la brune, Ripoche descendit au ruisseau de Petit-Noirieux et se lava les pieds jusqu'aux genoux, ce qu'il ne faisait qu'une fois l'an, la veille de Pâques.

Rentré à la ferme, il bourra de paille fraîche ses sabots du dimanche, les épousseta à coups de mouchoirs, endossa la blouse bleue passementée de blanc choisie par sa patronne à la foire de Cholet, et descendit les trois marches qui le séparaient de la cuisine, en appliquant de larges claques sur son pantalon pour en chasser la poussière.

Maîtresse Poislâne assise sur une escabelle, près de la pierre du foyer, à l'aide du friquet écrasait les choux, qui devaient composer le dîner de la ferme.

Comme Ripoche entrait, elle lui lança un regard en dessous et posa sur le sol le plat de terre vernissé qu'elle maintenait dans son giron. Puis, ayant passé, sans plus de forme, le bout de sa langue sur le fri-

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quet, elle plongea la main dans la saunière et jeta sur la platée une poignée de gros sel.

Et, dans la vaste pièce à moitié pleine de nuit, le friquet, frappant à chaque coup le fond du plat, reprit son floc floc régulier.

Ripoche vint se placer devant la cheminée. Les yeux détournés vers les tisons qui achevaient de mourir, il hasarda cette question :

— Not' maîtresse, j'aurais besoin de vot' mirouer, sans vous commander.

Le friquet s'arrêta.

Maîtresse Poislâe inspecta son valet des pieds à la tête.

— Te v'ià devenu ben faraud, Ripoche ! A ton âge !

— Y a point d'âge pour ça, not' maîtresse, répondit Ripoche en se retournant.

Le friquet se remit à broyer les choux, placidement.

Enfin, la Poislâne se leva, posa sa fricassée sur la table, la couvrit d'une assiette, prit un tison et se mit à souffler dessus. Dans un pétillement d'étincelles, son visage parut tout rouge. Bientôt une maigre flamme jaillit. A sa lueur, maîtresse Poislâne s'en fut vers son armoire. Elle l'ouvrit, fouilla d'une main sûre entre deux piles de draps et soudain :

— La v'ià, la mirette... Y a belle lurette qu'elle n'a servi... Pas depuis l'enterrement à défunt Cornilleau !

Ripoche s'accroupit devant le feu. Dans la petite glace de trois sous, achetée un jour de foire où le blé s'était bien vendu, il se mira longuement, complaisamment, lissant ses cheveux avec ses doigts.

La mère Poislâne l'observait, goguenarde.

— C'est pas pour te promener dans la grand* prée que tu te nippes comme ça, pas vrai ?

— Y a guère à parier, not' maîtresse.

— Veux-tu que je te dise ? Tu vas au bourg. Tu veux te faire encotillonner, hein ?

Ripocbe, sans répondre, se prit à riocher.

— Mange un morceau, mon gars, conseilla la mère Poislâne. On s'explique mieux quand on a le ventre plein.

— Vous êtes ben honnête, not' maîtesse. Ripocbe se redressa et se dirigea vers la huche-

En tâtonnant, il mit la main sur la serviette de toile bise qui enveloppait le cbanteau. Puis, abaissant avec précaution le couvercle massif, il y campa la lourde meule de pain. D'un geste de repasseur, il essuya deux fois son couteau sur l'entame et coupa une tranche épaisse. Quelques miettes s'éparpillèrent. Ripocbe les rassembla soigneusement, les fit glisser dans le creux de sa main gauche, et, la tête en arrière, d'un coup sec les jeta dans son gosier. Alors il reprit sa tranche de pain, la creusa d'un large trou où il entassa des choux avec son couteau.

Comme il soulevait le loquet de la porte :

— Bonne chance, souhaita la mère Poislâne.

— Dieu vous entende ! répondit Ripoche.

Son bâton sous le bras, son pain d'une main, son couteau de l'autre, il partit vers le bourg en mangeant.

Ripoche avait trente-cinq ans. Depuis l'âge de huit ans il servait dans les métairies. Petit pâtour, ses rêves n'avaient jamais été plus loin que les moulins qui viraient à l'horizon. Valet de ferme, une

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seule idée avait absorbé toutes les autres : contenter ses maîtres.

Au printemps dernier, pourtant il avait eu une réflexion :

— Je suis saoul d'être seul !

Après les foins, il l'avait continuée :

— Je suis saoul d'être chez les autres.

La récolte finie et la vendange faite, au retour de la foire où il avait vu les coiffes angevines papillonner sous le soleil, il l'avait complétée :

— Je veux me marier !...

Cette pensée l'avait fait rougir.

Ripochè était timide. Les filles î loin de leur barrer le chemin comme faisaient les autre gars du bourg, il les fuyait, se cachant derrière les haies pour les guigner. A ceux qui se gaussaient de sa timidité :

— Je saurais mieux, disait-il, prendre une taure enragée par les cornes, qu'une marraine par la main !..

Mais Ripoche, s'enhardissant, s'était mis à chercher femme. H en voulait une, ni riche, ni belle, ni trop dégourdie, pour avoir moins de chances d'être éconduit. Il croyait l'avoir trouvée. Elle s'appelait Rosalie.

Rosalie demeurait au bourg, dans une vieille maison dont les murs étaient si branlants qu'ils semblaient ne pas savoir de quel côté tomber. Elle vivait seule, d'un petit commerce d'épiceries, trop pauvre pour ne pas rester fille, trop laide pour ne pas rester sage.

Au bout d'un quart d'heure de chemin, Ripoche arrivait devant la maison de Rosalie. Un peu de lumière filtrait sous la porte. Ripoche s'arrêta, le cœur battant.

Enfin il aspira fortement et entra.

— Bonjour la compagnie !

Rosalie tricotait derrière son comptoir, à la lueui d'une chandelle baveuse.

— Bonjour à vous, répondit-elle.

Ripoche se tut, tournant son bâton entre ses doigts. Rosalie attendait.

— Je voudrais acheter pour deux sous de sucre, trouva-t-il pour gagner du temps.

Rosalie se mit à compter les morceaux de sucre. Ripoche chercha...

— Vous me connaissez ben ?

— Que oui ! Vous êtes le gars Ripoche de la Barbelière. Une belle ferme, la Barbelière !

La réponse plut au valet.

— Elle n'ignore point les bonnes terres. C'est une fière marraine ! pensa-t-il.

Rosalie enveloppa le sucre dans un papier jaune.

Ripoche, soulevant sa blouse, tira de sa poche sa bourse de cuir et, posément, en délia les cordons. Sous ses doigts hésitants, l'argent tinta. Ripoche choisit une pièce de deux sous qu'il allongea sur le comptoir.

L'horloge de l'église sonna neuf heures.

Alors Ripoche avala sa salive et tout d'une haleine :

— Dites donc, la fille, si vous trouviez un homme qui aurait onze cents francs, trente francs et trois francs, le prendriez-vous ?

— Oh ! mon pauvre ami, une chaussure comme celle-là n'est point faite pour mon pied.

— Eh ben ! si vous voulez, je la connais, moi, cette chaussure-là.

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Rosalie baissait les yeux et, pour se donner une contenance, regardait obstinément les balances de cuivre.

Ripoche attendait, la gorge sèche. Enfin, il reprit :

— Dimanche, après la première messe, si je venais vous causer ? ...

— Ça ne peut pas me déplaire, Ripoche, ben au contraire... répondit Rosalie en rougissant.

Ripoche rougit aussi. Il ajouta :

— Je suis ben content... vous êtes ben aimable... Et mettant son sucre dans sa poche, il s'en alla

de son pas lourd et régulier vers la Barbelière.

Tout le ciel scintillait.

Ripoche s'arrêta.

— Je suis ben content, dam' oui !..., répéta-t-il, et, subitement, levant les yeux vers les étoiles :

— Le beau temps, demain, pour labourer... Puis il s'enfonça dans le chemin creux qui nouait

le village à la ferme.

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