II. — La mauvaise lettre
Il y avait dix ans que Rosalie et Ripoche étaient en ménage.
Dans le calme d'un soir de septembre, les tilleuls de la Place au Marché achevaient d'endormir leurs feuilles.
Tout au bout de la Grand'Rue, la lune montait, ronde et lente, allongeant l'ombre des cheminées sur les toits qui reluisaient. Le bourg se reposait derrière ses volets clos. Au carrefour de la Croix
Gloriette, trois ou quatre galopins achevaient une partie de « vise ; et leurs appels éclataient plus sonores dans le silence grandissant. Neuf coups sonnèrent. Une voix de femme gronda. Les cris des enfants s'éteignirent. On n'entendit plus que le trot menu de leurs sabots rythmant un dernier rire étouffé. Une porte claqua. Quelque part, dans une ferme, un chien aboyait.
Assis au seuil de leur maison, Ripoche et Rosalie causaient à mi-voix. Ripoche se reprochait de n'être point resté valet de ferme après son mariage.
Le métier de tisserand ne lui avait pas porté chance. Les foires, les marchands qui passent ruinaient leur commerce d'épiceries. Il n'y avait pas la valeur d'un écu de trois francs dans le comptoir. Les enfants se couchaient avec la faim... ça lui mangeait le cœur de voir pareille misère...
La femme allait ouvrir la bouche pour répondre ; mais elle n'osa pas...
— Rosalie, soupira tout à coup Ripoche, écoutemoi...
Il s'arrêta, embarrassé
— Eh ben ? dit Rosalie.
— Eh ben, v'ià. Avant-hier, le boulanger rn'a signifié qu'il ne pouvait plus nous fournir de pain...
Il y eut un grand silence.
Tout d'un coup, l'homme se redressant, le poing tendu vers le bourg, déchargea sa colère en un grossier juron.
— Ne jure point, Ripoche, oh ! ne jure point, supplia Rosalie. C'est bien assez d'avor les gens contre nous !... Tu fais peur au petit...
GRICHEMIDI 15
Dans le noir de la chambre, un enfant pleurait. Rosalie rentra pour bercer.
Ripoche écouta le grincement de l'osier et les cris du petit, coupés à chaque balancement. Bientôt la plainte s'apaisa ; l'enfant et le berceau se turent. Rosalie revint sur la pointe des pieds.
— Ripoche, demanda-t-elle, écoute-moi à ton tour sans te fâcher... Pendant que j'étais aux Essarts, le facteur est venu. Il m'a donné une lettre. La v'ià !
Ripoche prit la lettre.
— Chez des gens comme nous, les lettres sont de mauvaise arrivée.
— J'en ai grand' méfiance...
Ripoche tournait et retournait le papier dans ses mains.
— Je' donnerais n'importe quoi pour savoir déchiffrer.
Et, machinalement, il inclinait l'enveloppe comme si le clair de lune eut pu l'aider à deviner ce que contenait cette lettre de malheur.
Soudain, dans le vide de la porte, une forme blanche se découpa nettement, et une petite voix timide murmura :
— Je pourrais lire, moi, papa !
Ripoche et sa femme se retournèrent.
— Tu nous écoutais donc, Grichemidi, gronda le père.
— Mais c'est vrai ! il sait lire, lui, interrompit Rosalie. Rentrons, je vais allumer la chandelle.
Ils rentrèrent.
Rosalie frotta une allumette, poussa près de Tâtre une bancelle et monta dessus.
Sur la paroi de la cheminée, elle découvrit l'oribus pincé dans un bâton de coudre fendu. Elle l'alluma. Une lueur fumeuse pétilla, chassant mal les ténèbres d'alentour.
Ripoche avait déplié la lettre. Il la tendit à Grichemidi.
Grichemidi, en chemise, au milieu de la pièce, approcha le papier de ses yeux.
— Je peux pas lire, papa, la chandelle est trop haut.
Ripoche le prit dans ses bras et vint tout près de la cheminée.
— Vois-tu mieux, à présent ?
— Oui, papa.
— Alors, lis vite !
Et Rosalie, la tête levée vers Grichemidi, les mains jointes, répétait :
— Lis, mon petit, lis ben vite !
A côté dans le lit, deux fillettes se dressaient, blotties l'une contre l'autre, et regardaient sans oser rien dire avec des airs d'oiseaux effarouchés par la lumière.
Après un silence, Grichemidi commença à épeler.
— Monsieur-Ri-po-che...
De s'entendre appeler « monsieur », Ripoche eut un haut-le-corps.
« Monsieur Ripoche », répéta Grichemidi.
« Je vous en-voie la pré-sen-te pour vous a-ver-tir que dans huit jours je fais met-tre la sai-sie... »
Grichemidi s'interrompit :
— Tu me secoues trop, papa, je peux plus lire. Ripoche se raidit. Grichemidi acheva en suivant
les lignes avec son doigt.
GRICHEMIDI 17
« ...met-tre la sai-sie chez vous. Bachelot, boulan-ger. »
— Y a plus rien sur le papier, papa, annonça Grichemidi, très fier.
Ripoche posa avec précaution l'enfant sur le sol, lui reprit la lettre, pendant que Rosalie venait s'asseoir sous le manteau de la cheminée.
Au milieu du silence, les fillettes se mirent à crier. Rosalie sursauta, s'approcha du lit, se pencha sur les deux petites qui pleuraient convulsivement.
Grichemidi, apeuré, se cramponnait à sa jupe.
— Marie, Agathe, Grichemidi, écoutez-moi ben, commanda la mère. Faut pas pleurer. Vot' père a du chagrin... Faites vot' prière pour lui. Après, vous dormirez pour faire plaisir à maman.
Dociles, les fillettes joignirent les mains. Grichemidi s'agenouilla au pied du lit.
— Notre père qui êtes aux cieux, commença Rosalie, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
— Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien... continuèrent les enfants.
La tête entre ses mains, Ripoche sanglotait comme un fou.