‹ Conteurs français de terroirChapitre 4 sur 20 · III. — L'entrée en condition · texte numérisé non relu

III. — L'entrée en condition

Le dimanche suivant, Ripoche rentrait de la première messe.

Dès la porte, il se frotta les mains, et d'un ton de

bonne humeur :

— Femme, va chez la Papin nous chercher de l'eau-de-vie.

Rosalie resta sans bouger au milieu de la pièce.

— Eh ben ! t'as perdu tes oreilles ?

Alors, Rosalie, à voix basse, comme pour avouer une honte :

— Et de l'argent ?

Ripoche abattit son poing sur la table. Toutes les casseroles carillonnèrent. Il tira sa bourse et la vida. Des pièces d'or tombèrent, faisant des ronds luisants sur la toile cirée.

— De l'argent ? En v'ià ! v'ià de quoi faire patienter le boulanger. Regarde, cinq beaux jaunets !

— C'est pas possible ! tu t'es loué...

— Dam' !

— Où vas-tu ?

— Chez mon ancien maît' à la Barbelière.

— Et Grichemidi ?

— J'ai rencontré maît' Millegoule à la sortie de la messe. I va venir le voir. Fais-nous deux tasses.

Rosalie prit un louis et sortit.

Resté seul, Ripoche s'en fut vers le grand lit et écarta les rideaux de serge ; Grichemidi dormait encore. Il allongea la main pour le réveiller. Une pitié le retint :

— Pauv' gars, pensa-t-il, dors tout ton saoul ; c'est p't-être la dernière fois...

— Y a-t-il du monde ? grommela au dehors une voix enrouée.

C'était Picherit, dit Millegoule, le métayer du Puy-Nardoux, qui, la pipe aux dents, entrait.

GRICHEMIDI 19

— On vous attendait, répondit simplement Ripoche. Miliegoule s'assit à califourchon sur une chaise.

En ce moment, Rosalie reparut.

— Et vous, la mère, reprit il sans se lever, ça va, la santé ?

— Pas trop mal, maît' Picherit. Et de vot'part ?

— Ça va, ça va. On n'a ni le temps ni les moyens d'être malade.

— Chez nous non plus. Mais le mal, ça ne se commande point, conclut Rosalie en ravivant le feu avec une brassée de sarments.

Après cet échange de politesses, Miliegoule cracha deux fois.

— Bonne récolte, cette année ? interrogea Ripoche, qui eut cru faire insulte au métayer en ne lui demandant pas des nouvelles de ses terres.

— Bonne récolte, heu ! plutôt moyenne ; ça ne vaudra pas le sou !

— Allons, maît' Picherit, faut pas vous plaindre. Les choux sont ben venus.

— I ne sont pas laids, c'est vrai. Le bon Dieu n'a point trop marchandé l'eau.

— Et puis c'est de bonnes terres par chez vous.

— Oui, parce que c'est travaillé. Le Puy-Nardoux ne connaît point les feignants.

— C'est tout à votre honneur, maît' Picherit. La conversation tomba. Les deux thèmes obligés,

la santé des gens et la santé des terres, étaient épuisés. Ripoche attendit que le maître du Puy-Nardoux reprit la parole.

Rosalie disposait sur la table les tasses, le sucre et la chopinette d'eau-de-vie. Miliegoule bourra une nouvelle pipe.

— Eh ben ! ce fameux pâtour ?

Ripoche, du doigt, montra le lit.

— Mauvaise habitude ! grogna Millegoule en se baisant vers le feu pour prendre un tison.

Puis, entre deux bouffées :

— Voyons voir...

Grichemidi, tourné vers la ruelle, dormait à poings fermés. Millegoule s'approcha et lui donna une claque sur les fesses. Grichemidi se dressa en sursaut, la mine effarée.

— Allons c'est bon ! va pas brailler comme une oie qu'on plume, plaisanta Millegoule, c'est ma manière à moi de sonner le réveil aux engourdis. Montre tes bras, mon gars.

Sans plus attendre, il avait levé la couverture. Comme il eut fait d'un bouvillon sur le champ de foire, Millegoule se mit à palper les épaules, les bras, les reins, les jambes de Grichemidi en marmonnant, hochant la tête, haussant les épaules.

Grichemidi frissonnait au contact de cette main rude et brutale... Il regarda sa mère avec une angoisse dans les yeux. Rosalie, gênée, se détourna. Ripoche souriait niaisement.

Enfin, Millegoulle revint s'asseoir.

— Ton gars, Ripoche, ferait mieux un curé qu'un paysan.

— I n'a point d'apparence, mais il est solide.

— C'est petit, c'est maladif, ça n'a pas de sang ! Vlà mon opinion. Ah ! i ne l'a pas volé, son nom de Grichemidi !

— Il est le premier à l'école, protesta Rosalie, en versant le café dans les tasses.

— Le premier à l'école est souventes fois le der-

GRICHEMIDI 21

nier aux champs, la bourgeoise. Si ce n'était pas pour te rendre service, Ripoche...

— Voyons, maît' Picherit, le café se refroidit...

— C'est trop de complaisance.

Les tasses étaient remplies jusqu'au bord. Sans les toucher, par peur de mouiller la table, les deux hommes se courbèrent, la lippe allongée et aspirant avec bruit, avalèrent quelques gorgées pour faire de la place.

Alors Ripoche versa l'eau-de-vie.

— Si tu veux, brusqua Millegoule, je prends le gars pour jusqu'à la Saint-Jean dans un an, je donne deux pistoles. C'est plus que ça ne vaut.

— Vous ajouterez ben quelque chose ?

— Pas un liard.

— Donnez-lui au moins deux paires de sabots à la Toussaint et une culotte à Noël.

Millegoule réfléchit.

— Je donnerai les sabots par bonté de cœur, mais pas la culotte.

— C'est là votre dernier mot, maît' Picherit ? Millegoule vida sa tasse.

— Je n'ai qu'une parole. Tope là. Ma carriole est à l'auberge, j'emmène le gamin.

Et il tendit sa main calleuse de rustre.

Avant de frapper, Ripoche regarda sa femme.

Debout près du lit de Grichemidi qui s'habillait, Rosalie, résignée, enveloppait déjà dans un mouchoir à carreaux le pantalon, les deux blouses et les deux chemises qui composaient le trousseau du petit berger.

Alors Ripoche se décida.

— Marché fait ! conclut-il en laissant tomber sa main dans celle de Millegoule.

— Marché fait !

Grichemidi était placé en condition pour vingt francs et deux paires de sabots...

Grichemidi (Lemerre, éditeur),

Page 1