RESTAURATION
Le développement des idées libérales fut rapide. Le peuple français, entre tous, se passionna pour la Charte, dans laquelle il eut d'abord une foi implicite, absolue.
Comme l'antique droit divin avait été article de foi, le droit constitutionnel, tel quel, exclut à son tour jusqu'à l'ombre du doute. Avec la Charte, fermement voulue, loyalement exécutée,
toutes les difficultés disparaissaient. Pendant quelque temps, la France, engouée de la Charte, se crut royaliste, réconciliée avec elle-même, revenue de vingt-cinq ans de folie et de crime. On bénit les princes légitimes, martyrs de funestes erreurs; on maudit le despote, dont le règne de fer avait retardé de quinze ans ces garanties précieuses; on détesta la Révolution, dont les excès avaient pu les faire méconnaître. La religion profita de cette résipiscence politique; elle refleurit comme aux plus beaux jours de l'Église ; et la Restauration, comme on disait alors, sembla fondée à jamais.
L'illusion, héjjas! fut de courte durée. Nous devions bientôt apprendre, à nos dépens, que, si le Créateur a livré le monde, œuvre de ses mains, et la Révélation elle-même, expression de son Verbe, aux disputes des hommes, il n'a pas fait de réserve en faveur des conceptions de notre pauvre intelligence. Peu à peu l'on s'aperçut, mais sans vouloir seT avouer, que la Charte immortelle offrait matière à interprétation; que chacun de ses articles soulevait un océan de
doutes et de commentaires: bref, que ce rationalisme si conciliant, si libéral, si philosophique, était une arène de divisions. Des tiraillements pénibles se faisaient partout sentir; un redoutable antagonisme se révélait : au lieu d'examiner, comme on aurait dû faire, rationnellement la machine, d'en rechercher l'erreur scientifique, la contradiction, on commença de se soupçonner, de s'accuSer les uns les autres. Se mesurant du regard, on criait, de la droite, à la conspiration et au régicide ; de la gauche, a la tyrannie et au privilège. Ceux qui, d'accord avec la royauté, la noblesse et l'Église, toujours émigrées, rejetaient le principe scientifique, libéral, purement humain, de la Révolution, et se retranchaient dans la conception transcendante de l'autorité et de la foi, ceux-là naturellement ne pouvaient voir dans la Charte, expression imparfaite, ambiguë, du droit révolutionnaire, qu'une machine infernale : comment dès lors en eussent-ils fait la critique? Comment, ne faisant pas même à la Charte l'honneur d'un examen philosophique, puisqu'ils en niaient les données, n'eussent-ils
pas été tenus pour suspects, et considérés comme des ennemis de l'ordre et des libertés publiques? — Quant aux autres, qui allaient bientôt se trouver en majorité immense, placés au point de vue contraire, ils n'admettaient pas davantage la discussion. Nier la Charte, monument de la philosophie moderne et de l'expérience des siècles, c'était le comble de l'aberration. La Charte n'avait-elle pas pour fondement la raison humaine, émanée de Dieu antérieurement à la Révélation elle-même, et dont 'l'Église rajeunie proclamait tous les jours l'accord avec la Foi ? En posant la souveraineté de la nation, cette même Charte ne reconnaissait-elle pas la légitimité et l'autorité du roi? A côté de la philosophie libre, ne déclarait-elle pas la religion du Christ religion de l'État? La Charte, enfin, considérée dans son esprit et dans toutes ses parties, n'était-elle pas, comme le concordat de 1802, comme l'alliance du pape et de Charlemagne, comme l'Évangile lui-même, le renouvellement du pacte éternel entre l'homme et Dieu?...
Voilà ce que disaient, en 1820, les partisans de la Charte, ce qu'ils disent encore aujourd'hui. Gomment ces libéraux, s'élevant au-dessus du contrôle parlementaire, auraient-ils eu l'idée d'une critique constitutionnelle? Est-ce qu'aujourd'hui même, MM. Thiers, Guizot et tant d'autres, en sont arrivés là? Plutôt que de supposer le moindre défaut dans un système d'invention si récente, on préféra accuser exclusivement les passions rétrogrades , l'obstination des princes, l'intolérance do l'Église, les fausses maximes du droit divin, etc. Chose singulière, les hommes n'ont pas moins de foi aux idoles de leur raison qu'à celles de leur instinct : on jurait sur la Charte, une hypothèse politique, comme autrefois sur l'Evangile; on appelait le roi légitime, auteur de cette Charte, traître et félon !... Certes, il y eut, dans ces temps d'agitation, de la faute des hommes ; mais qui donc, parmi les générations venues à la suite, oserait dire aujourd'hui qu'il n'y a pas eu bien davantage de la faute du système ?
On sait comment finit la lutte. La majorité
dans la Chambre s'étant déplacée; le centre de gravité du gouvernement ayant reculé de deux degrés vers la gauche, 221 contre 219, Charles X crut, en vertu de l'article 14 de la Charte, qu'il lui était permis, à l'aide de sa prérogative, de compenser la différence; il voulut gouverner contre la majorité. Les fatales ordonnances furent rendues : aussitôt Paris de se soulever, au cri de Vive la Charte I Puis, comme la victoire ne perd jamais ses droits, la dynastie fut changée, l'article 14 modifié, la religion catholique déclarée simplement religion de la majorité des Français; le cens électoral abaissé; bref, la Constitution purgée des équivoques, contradictions et exorbitances qui, au jugement de ses dévots défenseurs, en embarrassaient la marche.
Rien ne fait mieux ressortir ce fétichisme constitutionnel que l'acharnement avec lequel , on poursuivait les princes et tous ceux que l'on soupçonnait de lui être hostiles. Sans doute, en 1814, on demandait avant tout la consécration des principes sociaux de 89. Mais, en ce qui touche l'organisation du gouvernement, l'on
ÎMJ CONTRADICTIONS POLITIQUES
ne salait pas moins accordé à regard - la monarchie comme en étant la Forme et la condition essentielle : c'est ce qui avait Tait le triomphe do In légitimité. Pourquoi donc cette haine violente, injurieuse, contre le vieux Charles X î Était-il sûr que le principe monarchique fût compatible avec les données du système parlementaire 1 Et quand le monarque essayait de parer le coup d'une opposition à moitié factieuse, n'y avait-il pas autant de raison de croire qu'il nginHuit d'après la logique de son principe, que do l'accuser d'un abominable parjure ? Pourquoi CMftuilo, lo Roi et le Dauphin ayant signé leur abdication, la proscription s'étendait-elle jusqu'au duc de Bordeaux, leur neveu, un enfant do huit ans, et à la duchesse de Berry sa mère, favorable au parti libéral ? Ce n'était pas haine de la royauté, puisque la dynastie de Bourbon fut aussitôt remplacée par celle d'Orléans. Supposait-on que la branche aînée portait dans le sang, comme un virus indélébile, l'horreur de la Charte? N'oublions pas qu'en 1793 Louis XVI et Louis XVII ; en 1815, après le désastre de
Water 1 ^/ Napoléon I er et Napoléon II, avaient été victimes de cette frénésie à la fois politique et mystique. Le système constitutionnel était considéré à l'égal d'une religion ; et toute atteinte qui lui était portée était punie comme un sacrilège. Ainsi Ton sacrifiait une race royale ; on créait une compétition dynastique ; on souffletait l'Église, épouse du Christ ; on abaissait la royauté ; on diminuait l'importance de la classe élevée, conservatrice par nature, pour faire appel aux entraînements de la moyenne, le tout pour la glorification et sur la garantie d'une formule métaphysique t....