MONARCHIE DE JUILLET
L'expulsion de la branche aînée ne devait pas être la dernière de nos tragédies constitutionnelles.
En 1830, la foi à la Charte était donc entière. Quelques génies solitaires avaient bien conçu des
inquiétudes : ia masse ne doutait nullement de la vérité et de l'efficacité de ridée. On ne demandait que des hommes fidèles pour en faire Papplication. Or, c'est surtout de la foi des masses que vivent les sociétés. Pourquoi les quinze années de la Restauration ont-elles été, en dernière analyse, les plus heureuses que nous ayons traversées depuis 89 ? Tout simplement parce que ce furent des années de foi. Les dix premières de Louis-Philippe furent encore passables : on admirait ce savant équilibre qui déterminait avec tant de précision la part des différents pouvoirs, conciliant la Liberté et l'Autorité, mariant les réserves de la Conservation aux aspirations du Progrès. Le bourgeois, que n'inquiétait plus l'ombre de la noblesse, se sentait honoré de sa dignité électorale, et en remplissait les devoirs avec un zèle, une vertu civique qui promettait de longs jours au nouvel établissement. La garde nationale, en communion parfaite avec le prince, entourait la Constitution d'un rempart invincible. L'homme du peuple aspirait, sans trop d'impatience, àl'exer-
cice du droit politique, soit qu'une fortune
modeste, honorablement acquise, l'y conduisît ;
soit que, par un nouveau bienfait du législateur,
le cens, en s'abaissant, l'en rapprochât ; et cette
légitime ambition, au lieu de corrompre les âmes,
les élevait. Dans ce nivellement progressif de la
souveraineté, on se plaisait à voir le signe d'une
meilleure distribution de l£yi c h esse > la garantie
du développement moral, et le gage d'une paix
intérieure et extérieure inviolable.
Aussi la joie qui suivit la Révolution de Juillet fut sans mélange, le ralliement autour de la nouvelle dynastie complet. Le système constitutionnel amendé selon l'esprit des dernières controverses, présidé par un roi philosophe, qui avait combattu en 92 pour la liberté, et qui comprenait la Charte, fut défini une Monarchie entourée d'institutions républicaines. Lafayette, Montrant Louis-Philippe au peuple, l'avait appelé la meilleure des Républiques : jamais mouvement n'avait été plus national , plus grandiose. Les nations y furent trompées : toutes applaudirent à la fermeté et à la modération du peuple
français ; celles qui le purent imitèrent notre exemple : on crut à l'énergie de notre caractère, au sérieux de nos résolutions, autant qu'à la certitude du système. Très-peu de gens remarquèrent que cette révolution de juillet, qui semblait la vindicte du- droit contre un insensé despotisme, n'avait été qu'une crise par laquelle s'était révélé avec éclat l'antagonisme du système, et que cette France, qui de la meilleure foi du monde persistait à se croire monarchique, et dans laquelle se découvraient partout les vestiges de la hiérarchie ancienne, inclinait décidément vers une promiscuité démocratique, où l'ordre ne se soutiendrait plus que par la dictature ; où la coalition des capitaux créerait une féodalité nouvelle ; où le travail serait plus que jamais asservi ; où par conséquent la liberté ne pouvait manquer de périr. Le pays, d'ailleurs, eût-il lu dans la Charte l'annonce de cette grande transformation sociale, personne ne s'en serait alarmé. La démocratie, aurait-on dit, c'est l'Égalité. On aurait accueilli le pronostic avec bonheur ; on y aurait vu la preuve de Tin-
DU MOUVEMENT CONSTITUTIONNEL 4i
faillibilïté du système, et Ton se serait écrié, en appliquant à la Charte l'ancienne formule monarchique : Si veut la Constitution, si veut le Progrès.
Quelle ne fut donc pas la déception, quand on vit la Charte expurgée de 1830 produire, sous la dynastie populaire, des résultats pires que ceux qu'elle avait donnés sous la dynastie légitime! Chose dont on ne revenait pas, plus on interrogeait cette Charte, plus des points de vue opposés de l'Autorité et delà Liberté, de la prérogative royale et de l'initiative parlementaire, de la conservation bourgeoise et de la liberté plébéienne, on en pressait les conséquences , et plus elle enfantait de contradictions. Dix ans après juillet, la foi politique était morte dans la bourgeoisie française. Les souvenirs de celte époque sont présents : qu'on dise si le débat parlementaire ne fut pas une longue émeute, faisant ressortir chaque jour quelque nouveau scandale; si le roi Louis-Philippe ne fut pas encore plus impopulaire, plus haï, plus outragé que n'avaient été Louis XVlil et Charles X ; si le
jeu des institutions, qui devaient aller d'ellesmêmes, ne fut pas partout forcé ; si le gouvernement ne dégénéra pas en camarilla ; si la corruption ne fut pas portée au comble dans les élections, dans l'administration, dans les chambres ; si, tandis que la plèbe travailleuse aspirait, dans la naïveté de sa foi, à la vie politique, la majorité conservatrice ne faisait pas litière de son privilège, conspirant de compte à demi avec le pouvoir la ruine des institutions ? Les hommes de la Restauration, dans la ferveur de leur rationalisme, oubliant leur qualité d'enfants de l'Église , s'étaient fait remarquer par leur indifférence religieuse, mais leur conviction politique n'en avait été que plus vive ; ceux de 1830, initiés au système, se signalèrent bientôt par leur hypocrisie et leur dévergondage. A partir de 1840, la monarchie de juillet, qui se sentait mourir, tuée par le scepticisme, se réfugia dans la foi. Elle se fit, tant qu'elle put, quasilégitime, affectant les mœurs de l'ancien régime, et dénonçant elle-même la fausseté de son principe. Son sort fut vite décidé.
Pas plus qu'en 1830, on ne se demanda en 1848 si la cause du désordre n'était pas dans l'organisme constitutionnel autant au moins que dans la mauvaise conscience des gouvernants ; si celui qui avait poussé le cri d'alarme, la légalité nous tue, n'avait pas exprimé une vérité profonde; si, tandis qu'on mettait en accusation le ministère, opposition et ministres, monarchie et démocratie, peuple et gouvernement, tout le monde n'était pas duped'une hallucination. Gomme en 1830 on avait accusé le pays légal, on l'accusa en 1848: c'est encore l'honneur de la génération de ces deux époques d'avoir cru que les institutions de la patrie, quant à leurs principes fondamentaux et à leurs formes essentielles, ne pouvaient avoir tort. En un temps, deux mouvements, la royauté fut à bas : la démocratie se trouva maîtresse, et pour la seconde fois on procéda à la révision di^Rte.
Mais le plus triste de l'aventure, ce fut que les trente-trois années du régime constitutionnel qui s'étaient écoulées depuis la paix générale avaient été complètement perdues pour la science
4i CONTRADICTIONS POLITIQUES
joli tique; aucune pensée supérieure ne s'était produite à la tribune, ni sur la Charte, ni sur les fondements de la société et les conditions d'organisation de l'État ; la critique s'était acharnée contre les ministères, mais en se basant toujours sur la constitution écrite ; jamais, s'élevant à la hauteur d'un examen philosophique, elle n'avait pris pour objet la constitution elle-même. En 1848, on se trouvait donc moins avancé qu'en 1814 : car, enfin, tout le monde, au début de la Restauration, admettait, en matière de gouvernement, la compétence de la raison, croyait à la réalité d'une doctrine, à une science, tandis qu'en 1848 on n'y croyait plus. C'est en vain que les écoles socialistes faisaient bruit de la science sociale : sans compter qu'elles en étaient encore à produire leurs hypothèses et à faire l'essai de leurs dogmes, on ne pouvait pas les entendre; l'opinion s'était pervertie. Effet «lu lier du ré* gime parlementaire, dont on avait tant abusé depuis 1830, on n'admettait plus, en fait de société et de gouvernement, ni religion, ni droit, ni science; on croyait à I'art. Et les masses y
inclinaient; elles y ont, au fond, toujours incliné. Produit d'une haute ambition , mélange d'habileté et d'audace, voilà ce qu'est pour elles le génie politique. Insensiblement, depuis la mort de Casimir Périer, 19 pouvoir s'était fait artiste; encore un peu, il tombait dans la bohème. Ce qui restait de foi politique était le fait de quelques républicains, en minorité dans leur propre parti. Ce peu de foi suffit pourtant à constituer la République, il faut voir de quelle manière.