IMMOLATIONS DYNASTIQUES
Dans un écrit récent (Si les traités de 1815 ont cessé d'exister? Paris, Dentu), publié à l'occasion du dernier message de l'Empereur, j'ai observé, chose à laquelle peu de personnes avaient fait attention, que l'année 1814 formait dans l'histoire moderne le point de départ d'une ère politique que j'ai nommée Y ère des constitutions. C'est à dater de cette époque, en effet, que l'idée d'un gouvernement rationnel, régulier, s'empare décidément des esprits et entre dans l'application.
Qui dit rationnalité dit naturellement science; ce qui jusqu'alors avait été parmi les peuples • leproduitde l'instinct allait donc devenir l'œuvre exclusive du savoir confirmé par l'expérience. Or, la science est une, comme la vérité et la
justice : de la, par conséquent, tendance des nations modernes, dans les deux hén&isphères, à se constituer sur un type uniforme, comme si plus tard l'humanité tout entière devait se rallier dans une seule et même constitution.
Parmi les innombrables systèmes dont l'histoire et la philosophie suggéraient l'essai, celui qui obtint le plus de faveur, que Ton jugea le plus conforme à la raison scientifique, qui parut concilier le mieux toutes les divergences, offrir le plus de garanties aux intérêts et aux libertés en même temps qu'à Tordre, fut la monarchie constitutionnelle, représentative et parlementaire. Sur notre demande, et sous l'empire de la nécessité, le congrès de Vienne avait fait de la Charte une condition expresse de rentrée pour la dynastie légitime, et de paix pour l'Europe. C'était l'équilibre intérieur appelé à faire pendant et à servir de gagea l'équilibre international. Bientôt, des •deux côtés de l'Atlantique, tous les États, anciens et nouveaux, suivant notre exemple, opérèrent successivement leur conversion. Si bien qu'en moins d'un demi-siècle, le constitutionnalisme,
sous des formes diverses, embrassait la presque totalité du monde civilisé, et que les peuples, en conservant respectivement leur liberté et leur autonomie, pouvaient néanmoins se dire plus unis dans le temporel qu'ils ne l'avaient jamais été dans la foi. La fraternité universelle, saluée en 93, était en pleine réalisation.
Pourtant, ce n'était là qu'un début, attendant la sanction de l'expérience. Naturellement le Congrès de Vienne n'avait pas entendu garantir la perfection du système, et il serait tout aussi absurde de lui reprocher les mécomptes du constitutionnalisme, que de lui imputer à crime la délimitation plus ou moins malencontreuse des États. L'objet des traités, on ne saurait trop le redire, était double : 1° poser en loi l'équilibre international , réserve faite des remaniements territoriaux que le temps ferait juger nécessaires; 2° fonder le rationalisme gouvernemental, la science politique, en donnant aux peuples les garanties que le progrès des idées réclamait, garanties dont la principale était de changer, après essai, leur propre constitution. Jadis la
stabilité de l'État, son immobilité , était posée à priori, comme un dogme; maintenant cette stabilité, devenant objet de science, de recherches, d'expérimentation, n'apparaissait plus que comme le dernier terme du perfection nement politique. ) On avait cru , par les traités de Vienne et par la Charte, la Révolution finie ; on n'avait fait en réalité que la mettre à Tordre du jour, à perpétuité. C'était à nous d'apprendre à faire de cet état révolutionnaire notre vie, à peine d'en périr.