‹ Contradictions politiquesChapitre 12 sur 74 · RÉPUBLIQUE DE FÉVRIER · texte numérisé non relu

RÉPUBLIQUE DE FÉVRIER

Telle avait été la bourgeoisie en 1830, confiante en ses maximes, et d'autant plus présomptueuse ; telle se montra la démocratie en 1848. Les hommes de février avaient la plupart vu tomber le premier empire; ils avaient assisté aux débats de la Restauration, combattu en juillet, suivi la controverse, plus incisive, plus radicale, des chambres de 1830 : ils avaient étu-

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dit\ plus qu'on ne lavait fait avant eux, dans son action et dans ses décrets, la Révolution : que do raisons do se montrer circonspects, et de it'allirmer qu à boa jeu bon compte. Rien n'y IU : comme leurs ifevanciers, les bourgeois de la («harto, ils no doutent de rien, ils nîarchent dans la plénitude de leurs illusions.

lia république de février ne fut que la continuation do la monarchie de juillet, mutatis mutandis, (wcvptis twvipiendis. Tout se bornait, pensait-on, h simplifier le pacte, en éliminant la royauté devenue un organe impossible; à développer certains principes, dont on n'avait fait qu'une demi-application; à restreindre certaines influences, conservées d'un autre âge, et que la nécessité des transitions avait fait respecter. La république fut donc proclamée, conséquence du dogme de la souveraineté du peuple; — le suffrage universel établi, conséquence du principe de l'égalité devant la loi, et complément de la réforme déjà apportée en 1830 au système électoral ; — les deux chambres réduites à une seule assemblée de représentants directement élus par

le peuple, conséquence de la négation de l'élément aristocratique, dans une démocratie homogène. Ces réformes étaient irréprochables de logique : la Révolution, en 89, en avait fixé les bases ; la charte de 1814 en avait accepté les données; celle de 1830 n'avait pas hésité à en indiquer le terme : c'était avec une entière sincérité que la démocratie poursuivait une évolution commencée depuis trente-trois ans par ceuxlà même qui, reculant devant leur propre principe, allaient se poser comme ses adversaires. Mais ce n'était qu'une logique d'étudiants , une misérable routine. L'établissement de février fut, comme les autres, un essai fait au hasard ; que dis-je? Si les fondateurs de la république démocratique de février avaient été vraiment des libres penseurs; si, en affirmant la raison humaine et le droit humain, ils en avaient mieux connu les règles, ils se seraient aperçus que leur constitution républicaine, issue en droite ligne de deux monarchies, n'en était que la réduction à l'absurde.

Certes, et ce n'est pas moi qui le nierai, la

réaction contre la République de 1848 a commencé avec la République même : elle est tombée, cette République, sous la conjuration de ses innombrables ennemis, plus encore que sous sa propre utopie, ce qui n'est pas peu dire. Mais enfin, je le demandeaux démocrates, est-ce que, depuis 1848, leur foi politique n'a pas été ébranlée? Ont-ils conservé la même confiance dans le civisme populaire, dans l'intelligence des masses et leur incorruptibilité? On imputait au petit nombre des électeurs les facilités de la corruption : est-ce qu'il n'a pas été démontré dix fois, depuis quinze ans, qu'il est incomparablement plus aisé de séduire, et à plus bas prix, 7 millions d'électeurs que d'en acheter 200,000 ? On se fondait sur la synonymie apparente de ces deux noms : Démocratie et République, pour prédire à la constitution de février une durée éternelle : est-ce que le vote du 10 décembre 1848, préludedeceux de décembre 1851 et 1852, n'ont pas fait éclater les inclinations princières de la plèbe et ses goûts absolutistes ? N'avons-nous pas revu les coteries, les intrigues, les réactions, les

lois de répression, la guerre civile, la proscription, le massacre, et, chose encore plus odieuse, après le massacre, l'homme que le parti bourgeois avait chargé de vaincre le parti populaire, Cavaignac, devenu candidat à la présidence, dénoncé par ses complices comme l'assassin du peuple? A quoi ont servi, et l'unité de la représentation nationale, et la subordination de l'exécutif au législatif, et les garanties constitutionnel* les, et le déploiement des libertés ? La multitude, — et dans ce mot je ne fais acception d'aucune classe, — en a fait litière ; après le 2 décembre comme après le 18 brumaire, elle a applaudi à l'expulsion des avocats, au silence de la tribune, au bâillonnement de la presse, à la loi de sûreté générale ; elle s'est montrée indifférente à la transportât ion, .à l'exil, à la ruine de cent mille citoyens les plus dévoués à la république, et les plus braves. Passons sur l'étrange politique qu'elle s'est faite depuis dix ans, et qui a mis à nu son ineptie et ses détestables instincts. Maintenant elle cherche d'autres jouissances ; il lui faut de l'opposition, dût-elle la demander aux dé-

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factionnaires de la République, aux fauteurs de l'empire, aux familiers du Palais-Royal, aux hôtes et aux conseils des Tuileries; elle se délecte aux harangues; elle se fait formaliste, elle ose parler do liberté! Ah! que Yàu du peuple essaie maintenant de contenter le peuple, son créateur, ou, à défaut, de le contenir : mais qu'il sache une chose, c'est qu'aujourd'hui, bien plus encore qu'en 1814, il n'y a de salut pour la nation française que par la raison, et que nous avons perdu Jusqu'à la faculté de raisonner. Les idées nous sontdovenuos indigestes; nous nous repaissons de figuras et de tableaux. L'intelligence est en nous affaissée, la conscience sans ressort. La science, qui éclaire la raison, fortifie le cœur, nourrit l'ûrne, nous rebute: ce que nous demandons, ce sont des excitants qui nous aident à jouir, dussent-ils, en abrégeant notre existence, rendre notre mort ignominieuse.

— Pour qui écrivez-vous alors, me va-t-on dire, si telle est l'opinion que vous professez sur vos contemporains? — Lecteurs, vous connaissez le proverbe : « Il n'est si grand'guerre, qu'il n'en

échappe. » Je calcule que dans la société la plus écloppée il reste toujours bien un pour mille de sang non corrompu, et qu'il suffirait de ce ferment pour rajeunir, dans un assez bref délai, notre nation. Puis il y a le dehors qui, dans cette décrépitude de notre race, mérite que nous en fassions quelque cas. La France, il faut bien que nous en convenions, n'entraîne pas l'humanité. J'ai donc pensé qu'après un demi-siècle d'exercices plus ou moins constitutionnels, il y aurait quelque intérêt à démonter cette machine, et puisque c'est notre nation qui, .comme la plus avancée, fournit le plus à l'observation, à la prendre pour sujet d'étude.

Quoi ! parce que le monde est livré aux intrigants et aux scélérats, nous nous abandonnerions nous-mêmes ! Parce que la société est malade, nous dirions que la santé et la vertu sont des mots 1 Parce que nous avons été déçus dans nos combinaisons monarchico- parlementaires, que nous n'avons pas su organiser notre république, et que nous nous déjugeons aujourd'hui, nous nous jetterions dans le scepticisme ! Quelle

sottise) Non, non : le droit et la science sont les vraies puissances de l'humanité : unissonsnous en elles ; par elles, un contre mille, contre dix mille, nous sommes assez fort, et nous vaincrons, suivant ce que dit le Psalmiste : Cadentà latere tuo mille et decem millia à dextris tuis. En 1848, on nous accusait d'essayer nos théories sur le corps social comme sur un condamné à mort. Eh bien I il ne s'agit pas aujourd'hui d'une expérience in anima vili. Tous les gouvernements que la France depuis 89 s'est donnés, sont morts en bas âge : aucun n'était né viable. Que leurs cadavres servent du moins à une autopsie : ce sera assez pour leur gloire.

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