CHAPITRE IV
CRITIQUE GÉNÉRALE DES CONSTITUTIONS
Série historique et série logique. Extrêmes et moyens. Découverte du cycle constitutionnel. — Perpétuité de changement. Instabilité constante.
Les quinze Constitutions dont nous avons donné au chapitre précédent, par ordre de dates, la notice, en y ajoutant, d'un côté les cahiers fournis par les électeurs des trois Ordres aux députés des États généraux; d'autre part, les sénatus-consultes de 1852, 4856 et 1857, ainsi que le décret du '24 novembre 1860, servant de préludes à une Constitution nouvelle, forment à ce jour l'ensemble de notre évolution politique.
Or, la première observation à faire sur ce vaste mouvement, c'est que Tordre historique ou chronologique dans lequel se sont succédé ces
constitutions, et que nous avons adopté pour notre notre notice , n'indique pas leur filiation rationnelle, en supposant qu'elles en aient une; et qu'en conséquence cet ordre est impuissant à nous donner la théorie de toutes ces révolutions. Après une constitution monarchique, il en vient une ultra-démocratique; aprèscelle-ci se présente une république de juste-milieu bourgeois ; puis vient une autocratie militaire ; puis une monarchie parlementaire; puis de nouveau une démocratie; puis un empire. Mais rien dans tout cela ne nous fait soupçonner ce que toutes ces constitutions, dont on aperçoit assez les divergences, peuvent avoir de commun; quel rapport les unit ; quelle pensée les inspire; pourquoi elles se succèdent à tour de rôle, souvent en passant d'un extrême à l'autre, et après avoir témoigné d'une égale impuissance. Or, c'est justement la loi de ces transitions qu'il importe de découvrir. Involontairement nous nous rappelons le discours de Petit- Jean dans les Plaideurs :
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Messieurs, quand je regarde avec exactitude L'inconstance du monde et sa vicissitude; Lorsque je vois, parmi tant d'États différents, Pas une étoile fixe, et tant d'astres errants ; Quand je vois les Césars, quand je vois leur fortune; Quand je vois le soleil et quand je vois la lune; Quand je vois les États des Babiboniens, Transférés des Serpents aux Nacèdoniens; Quand je vois les Loirains, de l'État dépotique Passer au démocrite, et puis au monarchique.. ..
Et nous nous demandons si ces vicissitudes sont le fait du Destin ou d'une Providence ; dans tous les cas, quelle raison y préside.
Pour répondre à cette question , il n'existe évidemment qu'un moyen, qui est d'examiner et comparer entre elles toutes ces constitutions, dans leurs rapports avec la liberté communale, provinciale, corporative et individuelle ; avec le droit civil, le droit public et le droit des gens ; avec la philosophie, les arts, la civilisation, les mœurs, etc. Un tel travail exigerait des volumes, que personne ne lirait. Heureusement la logique fournit des procédés d'abréviation merveilleux, et qui, j'en suis sûr, feront plaisir au lecteur.
Nous avons donné précédemment la liste, par
ordre chronologique, de nos quinze constitutions. Nous allons maintenant ranger ces mêmes constitutions dans un autre ordre ; remplacer la série historique, qui ne nous explique rien, par une série rationnelle , j'entends par là une graduation raisonnée, d'après les caractères de chaque constitution, et qui va nous les faire apparaître toutes ensemble comme les échelons d'un seul et même système, espèces ou variétés d'un genre unique.
Supposez, par exemple, que nous prenions pour premier terme de comparaison la constitution de 1804, la plus autocratique de toutes, il ne nous faudra pas une réflexion bien longue pour reconnaître que celle qui s'en rapproche le plus, à ce point de vue de l'autocratie, est la constitution de 1802; la troisième, dans le même ordre d'idées, la constitution de 1852; de sorte qu'en suivant toujours la même donnée, on arrive à la constitution de 1793, la contraire de la première, dans laquelle la démocratie est dominante et où il n'y a plus vestige d'autocrate. La charte de 1814-1830 forme à peu près le milieu.
Série rationnelle des constitutions du peuple français, de 1789 à 1864.
Constitution de 1804 : impériale; autocratie pure.
Constitution de 1802 : consulaire à vie, dictatoriale.
Constitution de 1852, 7 novembre : impériale; autocratie légèrement tempérée.
Constitution de 1852, 14 janvier : dictature pour dix ans.
Constitution de 1799 : triumvirat dictatorial, pour dix ans.
Constitution de 1860, 24 novembre : impériale, à tendance parlementaire*
Constitution de 1815 : impériale constitutionnelle.
Constitution de 1789, 27 juillet-31 août, projet d'après les cahiers : monarchie constitutionnelle, entourée de souvenirs féodaux.
Constitution de 1815 : impériale constitutionnelle, représentative, et quasi-parlementaire;
Constitution de 1814 : monarchie constitutionnelle, représentative et parlementaire ; dynastie légitime; cens électoral élevé.
Constitution de 1830 : la même, avec réduction du cens électoral, définition de la prérogative royale, et dynastie élue.
Constitution de 1791 : monarchie constitutionnelle et représentative, mais non parlementaire, la royauté étant subordonnée à l'assemblée.
Constitution de 1795 : républicaine, mais élections à plusieurs degrés; deux chambres formant bascule, cinq directeurs.
Constitution de 1848 : républicaine démocratique; suffrage universel et direct; une seule chambre, un président.
Constitution de 1793 : démocratie représentative, une seule assemblée ; tous les fonctionnaires publics nommés par le peuple.
Chose importante à signaler : ni la constitution de 1804, ni celle de 1793, ne sont l'expression exacte de l'absolutisme autocratique ou de la démocratie pure, attendu que tout absolu est
de sa nature irréalisable. C'est pour cela que nous avons indiqué, par une suite de points placés au commencement et à la fin de la série comme un desideratum, l'absence de ces deux absolus. Mais il n'en faudrait pas conclurequelesdeux susdites constitutions indiquent des positions renversées : il s'en faut de beaucoup, en effet, que le principe démocratique ait été poussé aussi loin, dans la série, que son contraste, le principe impérial. La constitution deRobespierre n'est point l'antithèse exacte de celle de Napoléon. Aussi, en 1851, quelques démocrates, espérant ranimer le zèle des masses pour les institutions républicaines, proposèrent, sous les noms de gouvernement direct, législation directe du peuple, des projets de constitutions qui, à ce point de vue de la souveraineté populaire, laissaient loin derrière eux les actes de 1848, 1795 et même 1793. Je n'ai point en ce moment à apprécier la valeur de ces propositions : je veux seulement faire remarquer, pour la rigueur de la théorie, que ces systèmes ne changeraient en rien l'esprit de la série, puisqu'elle consiste à montrer à l'œil, en un tableau
raisonné, que toutes les constitutions du monde, en si grand nombre qu'elles puissent être, viendront toujours se ranger entre deux termes diamétralement opposés, formant les deux extrémités de la chaîne. Tout le monde comprend que, de même que par la constitution de 1804 tous les pouvoirs étaient réunis dans les mains d'un seul homme, de même, par une constitution inverse, ils pourraient l'être dans rassemblée du peuple, délibérant et agissant sans représenta* tion, magistrature ni ministère. Là le suffrage universel serait inutile. Mais qu'une semblable constitution ait été ou non appliquée, il n'importe en rien : les conséquences que nous aurons à tirer de la série n'en resteront pas moins les mêmes, et nos raisonnements conserveront toute leur certitude.
Au lieu de dresser la série en commençant par la constitution de 1804, expression la plus élevée de l'autocratie en France depuis 1789, nous aurions pu également commencer par celle de 1814 ou par toute autre, en faisant toujours suivre la . constitution qui se rapproche le plus de la pre-
mière, choisie comme premier terme, ou qui s'en écarte le moins.
Constitution de 1814 : doctrinaire ou justemilieu.
Constitution de 1830 : tendant à la démocratie.
Constitution de 1791 : subordination monarchique.
Constitution de 1795 : république à bascule.
Constitution de 1848 : la même, une seule chambre.
Constitution de 1793 : subordination de la bourgeoisie au peuple.
Constitution de 1804 : autocratie pure, héréditaire.
Constitution de 1802 : dictature à vie.
Constitution de 1852, 7 novembre : autocratie tempérée.
Constitution de 1852, 14 janvier : dictature décennale.
Constitution de 1799 : Triumvirat pour dixans.
Constitution de 1860, 24 novembre : impériale, à tendances parlementaires.
Constitution de 4789 : monarchie constitu-
tionnelle, avec des traditions nobiliaires.
Constitution de 1815 : impériale, quasi-parlementaire.
Observations. A. — La série des Constitutions, telle que nous venons de la dresser d'après notre propre histoire et d'après la comparaison des différents régimes, forme ce que j'appellerai le Cycle constitutionnel, dans lequel toute société est appelée à se mouvoir, jusqu'à son organisation définitive. Ce cycle résulte de la prépondérance successivement accordée à chacun des éléments sociaux : on le trouve plus ou moins accusé dans l'histoire de tous les peuples.
Au moyen de ce cycle, nous pouvons nous rendre compte de la vérité de cette proposition, passée en proverbe, mais qui n'en [conserve pas moins quelque chose de mystérieux pour l'intelligence, à savoir que les extrêmes se touchent.
Supposons qu'au lieu de coucher la série précédente en une colonne perpendiculaire, il eût
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été possible à'I'impriraeur d'en disposer les lignes en rond, comme les rayons du cercle, ou la rose des vents : on verrait à l'œil que les extrêmes de l'autocratie et de la démocratie sont aussi voisins l'un de l'autre, que les milieux du parlementarisme. Et comme la théorie a toujours son application dans la pratique, nous trouvons ici la raison d'un fait observé depuis longtemps, mais peu ou point expliqué, c'est que dans les États soumis à l'agitation constitutionnelle, on a vu le gouvernement, après avoir touché par exemple la borne démocratique, au lieu de s'en revenir par une oscillation régulière vers les formes de juste-milieu, passer brusquement à l'autocratie ou pouvoir absolu. Le cycle rend la chose intelligible. Rien de plus opposé, en théorie, que ces deux termes, autocratie et démocratie, séparés l'un de l'autre par la multitude des gouvernements mixtes ; mais rien en même temps qui se louche de plus près, ainsi que le montre aux yeux la série disposée en cercle. En sorte que, si la force ou passion motrice qui précipite l'État tantôt vers la démocratie, tantôt vers
l'absolutisme, n'est pas suspendue au moment où le pouvoir approche de l'un de ces termes, il franchit, par une culbute, l'intervalle plus ou moins idéal qui les sépare, et retombe sur ses pieds, transfiguré. Et chose désolante, comme si l'âme humaine était ici d'accord avec la métaphysique sociale, on a femarqué que les plus fougueux [démocrates sont d'ordinaire les plus prompts à s'accommoder du despostisme, et réciproquement' que les courtisans du pouvoir absolu deviennent, dans le même cas, les plus enragés démagogues.
B. — Ainsi, pris dans son ensemble, le cycle constitutionnel nous apparaît comme un système ou organisme d'ordre supérieur, composé de sous-organismes ou systèmes inférieurs, comme le corps de l'animal est composé d'organes et de viscères, l'âme de facultés, le genre d'espèces. On peut le comparer à une immense machine à engrenage, dont ce que nous appelons aujourd'hui forme ou système de gouvernement (monarchie, aristocratie, démocratie, etc.) n'est qu'un rouage particulier, et dans laquelle la société est
emportée de manège en manège. On pourrait le comparer encore à la course du soleil, visitant tour à tour les douze signes du zodiaque, et reproduisant, par sa révolution annuelle combinée avec son mouvement diurne, le système des saisons, image incessamment renouvelée de la vie universelle.
Quoi qu'il en soit de ces comparaisons, nécessairement fautives, une chose résulte de tout ceci avec certitude : c'est qu'il n'y a pas en réalité plusieurs sortes de gouvernement, indépendantes les unes des autres, imaginées par la fantaisie, ou génialité des législateurs, et entre lesquelles chaque nation est appelée à choisir suivant sa convenance et son tempérament. Il n'est pas vrai, comme s'en vantail Solon, que la constitution qu'il avait donnée aux Athéniens fût celle qui leur convenait le mieux : la preuve, c'est que, bien longtemps avant l'arrivée des Romains, avant Philippe lui-même, la gloire d'Athènes et sa liberté avaient péri par cette constitution. Si la société athénienne avait existé de nos jours, placée dans d'autres condj-
tions, sous d'autres influences, il est probable qu'elle eût fait ce qu'a fait depuis quatre-vingts ans la société française : elle aurait épuisé le cycle des constitutions, elle aurait vécu d'une vie révolutionnaire. Elle nous aurait démontré une fois de plus, par son exemple, qu'il n'existe pour tous les peuples qu'un seul et même système politique, nécessairement donné dans ses éléments et conditions, et qui se compose de tous ces gouvernements divers, comme nous les appelons, mais système dont la vraie synthèse, pour des causes que nous aurons à reconnaître, a jusqu'à présent échappé à l'observation, ou n'a pu se produire.
Ce qui atteste la vérité de cette synthèse, à laquelle est appelé le genre humain ; ce qui prouve que les prétendus gouvernements dont nous avons donné la liste n'en sont tous, à des points de vue divers, que des mutilations ou des étranglements, c'est, et l'expérience ne l'a que trop prouvé, qu'ils n'offrent aucune garantie sérieuse de durée, qu'ils manquent de stabilité et d'équilibre, qu'à l'analyse ils ne présentent
que contradiction ; c'est, enfin, je répète, que rassemblés en un tableau synoptique, et rangés selon le rapport de leurs caractères, ils apparaissent comme autant de phases d'une grande évolution, dans laquelle l'État oscille, tourbillonne, tantôt essayant de se fixer à l'un des points intermédiaires, tantôt parcourant avec rapidité la série, et quelquefois franchissant avec violence la ligne idéale qui par un côté sépare les extrêmes. En sorte que le Cycle constitutionnel , que nous a découvert la logique, doit être considéré par nous, dans la forme que nous lui avons donnée, beaucoup moins comme l'expression exacte et définitive du système social, que comme la figure des diverses hypothèses, pour ne pas dire des épreuves et préparations, qui nous y conduisent. C. — Non-seulement le système politique est un de sa nature, et cette unité est démontrée par la variété même des formes gouvernementales, ou de ce que nous prenons pour tel, ainsi que je viens de le dire ; ce système est de plus nécessaire, d'une nécessité contingente, permanent, immuable. En effet, il a ses données dans
les conditions et les éléments de la société; et comme cette société, comme l'humanité, quelles que soient les phases de son existence, ne change point dans l'ensemble de sa vie phénoménale, comme elle est immuable dans son être, ainsi que le globe, dont elle est la couronne ; ainsi que la matière, dont elle réunit en soi toutes les énergies ; ainsi que la vie, dont elle est la plus haute expression ; ainsi que l'esprit, dont elle est le verbe ; ainsi que la Justice, enfin, dont elle est l'interprète, il s'ensuit que le système politique qui nous régit, soit dans ses phases préparatoires, soit dans sa forme finale, est immuable. Ceci n'exige pas de longs éclaircissements.
Nous concevons à priori que, l'homme étant un être moral et libre, vivant en société, et soumis à justice, la société ne peut manquer de se constituer un ordre, c'est-à-dire de se donner un gouvernement ; — que ce gouvernement sera confié aux soins d'un élu, appçlé prince, empereur, ou roi ; ou de mandataires, formant sénat, patriciat, aristocratie ; à moins qu'il n'y ait
possibilité de laisser le pouvoir à l'assemblée du peuple ; — que les fonctions du gouvernement s'exerceront, tantôt ad libitum, par une volonté arbitraire, collective ou individuelle; tantôt, d'après des traditions et des coutumes ; tantôt enfin suivant des règles positives et des lois raisonnées. On conçoit de plus que tous ces éléments, qui semblent s'exclure, transigeant entre eux, s'associent et se combinent dans des proportions variables : que l'autocratie soit tempérée par une intervention de l'aristocratie ou démocratie; que le bon plaisir soit limité ou modifié par la coutume, l'initiative du prince par celle du sénat, toutes deux par l'élection populaire et par la loi écrite ; — que la subordination des classes, des fonctions et des prérogatives soit plus ou moins grande, et que parfois elle se déplace, etc. Tout cela peut varier à l'infini; et c'est pourquoi, entre les deux extrêmes de l'autocratie et de la démocratie, on peut insérer autant de moyens termes que l'on voudra. Mais tout cela ne fait pas que le système change ; il ne fait que le confirmer : et tout ce que L'historien peut con-
dure ici des variations d'un État, c'est que la société est en souffrance, qu'elle cherche son assise, souvent même qu'elle décline, et, ne pouvant triompher de son impuissance, tend à la mort. En sorte que le système politique, tel que nous le comprenons maintenant, est élevé au-dessus de toute atteinte, affranchi de toutes les folles entreprises de l'homme, plus solide, plus durable que la race et la nationalité même. Nous pouvons nous livrer en politique à toutes les orgies imaginables, essayer de toutes les hypothèses, aller de la bascule à la dictature, et de l'empire à la démagogie : nous ne sortirons jamais des [bornes] prescrites, et, de deux choses l'une, ou nous périrons dans nos évolutions insensées, ou nous arriverons à cette synthèse dernière, qui est la paix et la félicité des peuples (1).
f (i) Proudhon a eu la pensée de faire ici une coupure, et d'in troduire un nouveau chapitre, qui aurait été le V e . Si nous interprétons justement quelques notes de lui, très-courtes et toutes personnelles, il voulait, avant d'aborder les deux observations qui lui restaient à faire, D et E, apprécier la méthode adoptée dans cette Êtitde; opposer à la stérilité de la série histo~ Hque, ou plutôt chaotique, où Ton ne voit goutte, et qu'il n'a pas prétendu expliquer, la fécondité de la série rationnelle;
D. x — Un troisième caractère du cycle ou système constitutionnel toujours considéré dans son ensemble, est son antinomie. Gela signifie qu'il consiste fondamentalement dans l'opposition de deux termes qui ne peuvent ni s'absorber l'un l'autre, ni s'exclure jamais. Ainsi, dans l'État le plus autocratique, on retrouva toujours l'élément démocratique, puisque le bon sens dit qu'il n'y a pas de roi sans sujets; et réciproquement dans toute démocratie l'élément autocratique reparait sans cesse, puisqu'il y a toujours unité de pouvoir dans l'État, unité dans chaque division organique, et que, pour assurer l'unité d'action dans l'organe, le plus souvent on l'invidualise, on en fait un fonctionnaire. Ainsi encore on aura beau dire que l'élu ou le représentant du peuple n'est que le mandataire du peuple, le serviteur du peuple, le fondé de pou-
peut-ôtre aussi rappeler ce qui arrive d'un peuple « qui se fixe à une constitution qu'il croit parfaite, et qui est variable, sans équilibre : des révolutions furieuses, et à la fin scepticisme, découragement, lâcheté, mollesse. • 11 n'a pas réalisé cette pensée.
voirs du peuple, son délégué, son avocat, son agent, son interprète, etc.; en dépit de cette souveraineté théorique de la masse, et de la subordination officielle et légale de son agent, représentant ou interprète, on ne fera jamais que l'autorité et l'influence de celui-ci ne soient plus grandes que ralles de celui-là, et qu'il en accepte sérieusement un mandat. Toujours, malgré les principes, le délégué du souverain sera le maître du souverain : cela vient, non pas tant, comme on pourrait le supposer, de ce que le délégué est assez généralement plus capable que ceux qui font la délégation , mais de ce que , en matière de souveraineté , le véritable souverain est celui que le consentement du peuple en a fait dépositaire. La nu-souveraineté, si j'ose ainsi dire, est quelque chose de plus idéal encore que la nu-propriété : tout cela est parfaitement* contradictoire dans les termes; mais cela ne peut être autrement. C'est à nous de connaître la valeur des mots et des formules, et de nous tenir
sur nos gardes.... Je ne m'étendrai pas davantage sur le caractère antinomique des gouver-
nements : je craindrais d'embarrasser ceux de mes lecteurs qui n'ont jamais entendu parler de ces sortes de choses , et de fournir prétexte aux railleries des autres.
E. — De ce que l'organisme politique , aussi bien dans chacune des phases ou formes qui le composent que dans son ensemble, est antinomique , il s'ensuit qu'il est essentiellement mobile : l'immobilisme, dont on fait trop souvent le synonyme de stabilité, est aussi étranger aux sociétés, quoi qu'en aient dit de tout temps les théoriciens du pouvoir absolu, que l'intelligence peut l'être à la pierre, l'amour au néant, l'idéal et la religion aux bêtes. Là est le mystère de la vie politique. La société, soit qu'elle avance, soit qu'elle recule, est toujours en action, toujours en création d'elle-même. Sans cela il n'y aurait pas de progrès : la civilisation serait telle aujourd'hui que le premier jour ; l'homme, comme l'animal, ayant épuisé ses premières intuitions, resterait dans le statu quo; il serait le premier parmi les espèces industrieuses, mais, comme elles, il n'aurait rien ajouté à la science de ses pères; après
la première génération, la destinée du genre humain aurait été accomplie.
J'essaierai d'expliquer, en peu de mots, comment, dans le système politique, l'antinomie engendre le mouvement. « Donnez-moi de la matière et du mouvement, disait un mathématicien, et je vous expliquerai le monde. » Eh bien ! ce mathématicien exigeait trop : la première chose qu'il avait à expliquer, selon moi, c'était comment le mouvement naît des propriétés antithétiques de la matière, ce qui revient à dire de l'opposition des idées.
Je dis donc que la cause du mouvement, dans le système politique, n'est autre que l'enchaînement des termes de la série, termes dont nous avons vu que le nombre est théoriquement infini (voir plus haut, observation C), et qui sont tellement liés, que l'esprit, quelle que soit sa subtilité, glisse incessamment de l'un à l'autre, sans pouvoir jamais se fixer sur aucun.
Il n'en est pas de la pensée comme de la ( parole. Celle-ci nomme, définit, individualise les objets, et par ses définitions, ses indivi-
dualisations, par les noms qu'elle impose, et qui lui servent à concréter les idées, elle parvient, jusqu'à certain point, à les distinguer les unes des autres, ce qui donne le moyen à la pensée de se fixer momentanément sur elles. Sans doute ces définitions ne sont pas justes ; la logique Ta reconnu, omnis definitio periculosa; sans doute nos raisonnements sont souvent faux, et nos conclusions malheureuses : nous en avons vu plus haut un exemple, à propos des prétendus mandataires du peuple souverain. Il a fallu bien du temps avant que la philosophie se fût aperçue que la logique des quantités définies Vêtait pas applicable aux idées politiques. Cependant, même dans les sciences morales et métaphysiques, cette parole reconnue si imparfaite nous rend d'immenses services, et nous ne saurions nous en passer. Mais l'homme qui, par la pratique même du langage, s'est habitué à penser sans le secours des signes, procède d'une tout autre manière. Il ne s'arrête plus aux réalités concrètes; à peine si les individualités l'intéressent : ce sont les lois des choses qui l'occupent ; il plane sur les
idées, sur les genres et les espèces ; il voltige de groupe en groupe ; son intelligence est dans un mouvement perpétuel. Tous ces objets divers, qui, lorsque nos yeux les regardent, que notre oreille les écoute, que notre bouche les appelle, se présentent séparément à notre esprit, et nous imposent leurs spécifications, perdent leurs différences et ne nous apparaissent plus que comme des formes changeantes, quand nous les contemplons du regard de l'entendement. Qu'est-ce qu'un oiseau, un poisson, un quadrupède pour te naturaliste ? L'échantillon d'une espèce animale, appartenante un genre, qui lui-même fait partie d'une catégorie supérieure, laquelle rentre dans un des règnes de la nature. Dans l'animal que vous nommez, le naturaliste voit toutes ces choses à la fois ; il ne peut pas ne les pas voir, puisque, s'il ne les voyait pas, sa science serait nulle ; il n'aurait eu que la perception d'une image. Mais le chasseur, qui dans le gibier qu'il poursuit ne voit que des objets de consommation, ne les saisit que dans leur distinction et leur individualité ; pour lui le chevreuil est che-
vreuil, et la chèvre la chèvre; de même la perdrix est perdrix, la poule dinde est poule d'Inde, et ainsi du reste. Il n'a nul souci ni de ruminants, ni de pachydermes, ni de quadrumanes ; pas plus que des passereaux, des gallinacés, des palmipèdes et autres. Si insaisissables que soient entre les animaux auxquels il fait la guerre les différences physiques ou morales, qui lui servent à les reconnaître, il né s'y trompe jamais; il est sûr de ne pas les confondre, beaucoup plus clairvoyant en cela que le savant, qui, cherchant à se rendre compte par le raisonnement des différences que les sens révèlent et que la parole marque aussitôt, s'embarrasse dans ses classifications) ne réussit qu'à constater sa propre impuissance, etfinit par avouer que pour lui, homme de la science, le loup et le chien ne diffèrent point l'un de l'autre, et que le chat et le tigre sont un seul et même animal. En sorte que la pensée philosophique, qui, pour satisfaire à sa propre curiosité et soulever un coin du voile de la nature, est obligée de pénétrer fort au delà du témoignage des sens et d'en négliger les défini-
tions, se voit obligée, dans une foule de cas, et à peine de tomber dans l'absurde, d'y revenir^).
(i) L'étude des animaux a fait découvrir deux choses l'une, que les races ou variétés d'une même espèce sont sujettes dans leurs formes à des modifications considérables; l'autre, que le système entier des classes, ordres, genres et espèces du règne animal repose, quant à la strueture des animaux, sur un plan unique. Cette unité de structure, qui parait être assez bien établie même entre les animaux les plus disparates, jointe à ce que l'on avait observé des modifications que pouvaient subir certaines races, a conduit à cette hypothèse,que tous les animaux étaient sortis les uns des autres par une suite de métamorphoses successives, et que la dernière de ces transformations avait été celle de l'orang-outang en homme. Cette manière de concevoir la création des êtres vivants me parait, je l'avoue, d'une vérité incontestable, mais seulement quant à la théorie. Beaucoup d'espèces animales ont disparu; beaucoup d'autres, dont la création était possible, n'ont pas vu le jour. Entre cette multitude d'espèces, rendues de plus en plus voisines par d'innombrables et incessantes variétés, les lignes de démarcation finissent par se confondre, et l'on peut, l'on est en droit d'affirmer, au point de vue de la spéculation, de la science pure, que tous les animaux ont une même origine, et que la suite des générations a seule fait leurs différences. Mais ce que la philosophie spéculative est conduite, par l'indéfinissabilité de ses notions, à accepter comme nécessaire, ne peut plus être admis dans la réalité. La création est, qu'on me permette cette façon de m'exprimer, la parole ou lej verbe de Dieu. Dieu, en parlant les êtres, en donnant une réalité physique, corporelle, aux idées ou archétypes conçus dans sa pensée, les a par cela même fixés et définis, exac-
Ce que nous venons de dire de la transcendance des sciences naturelles n'est rien en comparaison de celle qui attend le philosophe dans les sciences morales et politiques. Là du moins les sens sont de moitié dans l'observation ; et, s'il s'en faut de beaucoup qu'ils donnent la science, ils nous introduisent dans Te vestibule.
tement comme nous faisons nous-mêmes, lorsque nous rendons les conceptions antinomiques et indéfinissables de notre entendement par des mots qui, bon gré mal gré, les définissent. Il suit de là que les formes créées ne se meuvent que dans un élroit espace; et, tandis que la transformation des genres et des ordres peut s'opérer intellectuellement, que les espèces seules présentent, dans la réalité, des variations appréciables. En fait, on ne saurait nier la contemporanéité d'une foule d'espèces animales, de même qu'on est forcé d'admettre là création successive de certaines autres; en fait encore, on n'a jamais prouvé, on ne prouvera jamais la transition effective d'un genre à l'autre: cette transition, par les motifs que j'ai développés, répugne à la philosophie aussi bien qu'au sens commun. 11 n'est donc pas vrai que l'homme, par une suite de perfectionnements successifs, soit sorti originairement du singe, pas plus que le rossignol de la chauve-souris, ou la grenouille du merlan. Et quant à la puissance créatrice, qu'on adopte la théorie des hétérogénistes ou qu'on suive celle des panspermistes, qui oserait dire que Dieu, nature naturante, ayant conçu les idées de l'homme et des animaux supérieurs, n'a pas pu les réaliser immédiatement en germes, sans passer par la filiation généalogique qu'une philosophie inconséquente* voudrait lui imposer?
98 CONTRADICTIONS FOL1TIQCES
et leur témoignage ne peut être récusé. Mais dites-moi ce qu'il y a d'accessible aux sens dans les choses de la politique et de l'organisation sociale ? Les premiers rois se tatouaient le visage, comme le donne à entendre l'histoire de Samuel; ils portaient, pour se faire reconnaître, un sceptre, une tiare, un diadème. La belle démonstration ! Les prêtres, dans l'Église catholique, se coupent les cheveux en rond et portent une soutane noire : demandez-leur à eux-mêmes ce que cela prouve. Que si les individus chargés des fonctions publiques ne se peuvent reconnaître» dans les sociétés humaines, à aucun signe physique, comme les rois. les reines, et les ouvrières se reconnaissent chez tes abeilles , c'est bien pis, si vous en venez aux attributions des fonctionnaires, aux questions d'hiérarchie, de subordination, et d'autorité. Que le commissaire de police ceigne son écharpe ; que le juge revête sa toge : que le sergent ait ses galons, l'officier son épaulette : les enfants eux-mêmes n'en .sont pas dupes. La nature n'ayant pas jugé à propos de nous grader en nous imprimant des
stigmates, nous nous sommes fait des insignes de convention, ô vanité humaine ! Mais par quelle symbolique, dites-moi, nous prouverons-nous à nous-mêmes que ceux-là ont droit à notre obéissance,, qui portent le costume signalétique, et surtout qu'ils y ont droit dans la mesure et les circonstances prescrites, rien de plus, rien de moins ? Qui réglera l'action du pouvoir ? Qui déterminera la compétence ? Comment trancher aux yeux cette question formidable : Qui est le souverain du peuple, de cette vulgaire multitude, ou du prince, né de race royale, sacrée de génération en génération par le pontife, et jadis acclamée par le peuple même ?....
Je crois inutile d'insister. Il est clair que les questions de l'ordre social sont en dehors de l'expérience sensible, soustraites au témoignage des sens ; qu'elles relèvent uniquement de la pure raison, et qu'il est de toute impossibilité à la dialectique vulgaire, assistée des définitions de la routine et du prestige de l'éloquence, de les résoudre. Aucune indication du dehors ne peut ici servir de phare au publiciste , lorsqu'emporté
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dans ce tourbillon d'hypotèses gouvernementales qui toutes rentrent les unes dans les autres, qui toutes peuvent se substituer sans transition Tune à l'autre, comme nous l'avons constaté pour les deui extrêmes, et sur aucune desquelles il ne lui est possible, en bonne science et en bonne conscience, d'arrêter un regard de prédilection, il est amené à se demander s'il n'est pas le jouet d'un esprit de mensonge, si l'humanité ellemême n'a pas été livrée en pâture à la Fortune, et si le plus sage n'est pas de laisser le monde aller à sa guise, et le pouvoir au premier qui s'en emparera.
Dans cette détresse de la pensée politique, une chose pourtant reste indubitable : partout les idées sont en branle, aussi bien dans l'esprit des détenteurs du pouvoir, intéressés au statu quo, et dont le scepticisme se traduit dans tous leurs actes, que dans l'opinion des masses, lancées à corps perdu dans la révolution. Personne qui puisse se flatter de tenir fidèlement à un principe, d'en suivre jusqu'au bout les conséquences ou de se défendre de l'invasion des idées contraires. J'en
ai dit la raison : c'est que la politique, qui tient tant de place dans l'histoire pratique de l'humanité, se passe tout entière dans la sphère de l'intelligence, là où les idées sont affranchies du fardeau de la matière et de l'empirisme.
Est-il besoin que j'ajoute maintenant que r homme n'agissant jamais que de l'abondance de sa pensée, ce qu'il fait étant toujours l'expression de ce qu'il conçoit, si ses conceptions sont en mouvement, ses opérations, ses entreprises» ses institutions, seront dans un mouvement analogue ; l'agitation de sa vie traduira l'agitation de sa pensée ?
Les faits racontés par nous dans les deux premiers chapitres de cet ouvrage reçoivent de tout ceci une nouvelle lumière. De 1814 à 1830, la nation française, saisie par le texte de la Charte, affirmant ce texte, qu'elle soupçonnait la couronne de vouloir effacer, s'arrêtait, de propos délibéré, à cette formule ; elle voulait la retenir, l'immobiliser, s'y fixer elle-même. Deux fois elle vengea sur la dynastie le crime d'y avoir voulu porter atteinte. Alors on peut dire que la nation
tout entière était immobiliste. Gela ne pouvait durer : de 1840 à 1848, les idées se développèrent dons le pays, et aussitôt entrèrent en mouvement; depuis quinze ans, nous allons d'un extrême à l'autre, puis nous revenons au milieu, et ne faisons plus que nous déjuger. Il en sera ainsi jusqu'à ce que nous ayons appris à nous rendre mat très de la force qui nous précipite» et qui n'est autre que la mobilité même de nos con~ captions.
Je me résume :
Tous les gouvernements passés , présents et futurs, imaginés et imaginables, comparés entre eux, et rangés en un tableau d'après le rapport de leurs caractères, apparaissent comme autant d'organes particuliers d'un vaste système , sorte de laboratoire ou lieu d'exercice, où se fait, par une suite d'évolutions ou d'épreuves, l'éducation politique de l'humanité.
En termes plus simples, les formes de gouvernement, essentiellement empiriques, dont l'humanité a jusqu'à ce jour fait l'essai, peuvent être considérées comme des réductions violentes, plus
ou moins illogiques, des mutilations du système vrai, dont chaque nation poursuit la découverte. Le xix e siècle est surtout remarquable par Pardeur et l'universalité de cette recherche.
Ce système, synthèse finale de toutes les conceptions politiques, donné à priori par les éléments et les conditions de la société, est un, immuable, antinomique, et dans un perpétuel mouvement. La mobilité résultant en lui dynamiquement des antinomies sur lesquelles il repose, on peut dire qu'il est autokinètos, moteur de luimême, générateur de son propre mouvement.
De l'équilibre du système politique résulte la vie normale de l'être collectif, nation, État.
, Si l'équilibre est détruit, le mouvement ne s'en continue pas moins, mais en mode subversif:
l'opposition des éléments se change en antagonisme ; l'état de la société devient révolutionnaire.
C'est la cause de cette rupture d'équilibre dans l'ordre politique, et des catastrophes qui en sont la suite, que nous avons à chercher maintenant.