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CHAPITRE V

CRITIQUE GÉNÉRALE DES CONSTITUTIONS

De l'unité et de l'indivisibilité organique : formule, conditions et limites de cette loi. Application à l'ordre politique. Grave erreur des publicistes, hommes d'État et auteurs de constitutions à ce sujet : exagération unitaire.

Maintenant, lecteur, nous avons passé le plus difficile. Ce qui me reste à vous dire ne sera plus que pour votre curiosité et amusement : je suppose, bien entendu, que la destinée des nations vous intéresse, et que les mystifications des hommes d'État vous amusent. Lisez donc, et quand vous serez à la fin, vous en saurez plus en fait de politique que personne avant vous n'en a jamais su.

Vous avez vu, au chapitre précèdent, que tout gouvernement est mobile de sa nature, et que le principe de son mouvement est en lui-même.

Ce mouvement a pour cause la polarité, si j'ose ainsi dire, ou antinomie des notions sur lesquelles repose le système politique, et qui créent • en lui une agitation ou mouvement perpétuel. Cette autokinèsis constitue la vie sociale. Le mouvement est-il régulier, comme le pouls de l'homme en santé? On peut dire que la société se porte bien : son gouvernement s'exerce dans des conditions normales; elle possède la vie heureuse. Malheureusement, nous avons vu que ce cas a été jusqu'à présent fort rare, si tant est qu'il se soit jamais présenté. Notre activité est fiévreuse, pleine d'emportement ; tous nos établissements politiques , quelque soin que nous prenions de les équilibrer, sont toujours instables, à tel point que ce vertige gouvernemental, véritable pénitentiaire des nations, a paru à d'éminents esprits la condition providentielle ou fatale, on ne sait lequel, de notre existence terrestre.

Il s'agit de savoir une bonne fois à quoi nous en tenir sur cette prétendue damnation; si l'arrêt prononcé contre nous est irrévocable ; si ce

martyre, qui dure depuis tant de siècles, est décidément sans remède? Et d'abord, le désordre qui nous tourmente vient-il du dedans ou du dehors? Mais qu'y-a-t-il hors de l'humanité qui puisse la troubler? Remarquez que les phénomènes révolutionnaires , quelque • vacarme qu'ils produisent au dehors, sont, essentiellement de l'ordre animique et intellectuel : comment seraient-ils le fait d'une influence étrangère? C'est donc au dedans de nous-mêmes qu'il faut chercher la cause de nos douleurs ; dans cet organisme compliqué que nous connaissons à peine. Recommençons cet examen de conscience.

Tout organisme, a pour condition de durée l'unité et l'indissolubilité : la dissolution, c'est la mort. Ainsi la plante et l'animal sont exclusifs dans leur organisme et indissolubles. Séparez la tige de la racine, la fleur du bourgeon, faites couler à terre la sève, le pollen : les parties séparées sont détruites; la plante sèche, devient inféconde et meurt. Séparez dans l'animal le cerveau, le cœur, le poumon, l'estomac, etc., la mort s'ensuit immédiatement et irrévocablement.

Il ne suffirait de rien , pour faire revivre l'être ainsi désorganisé, de replacer les parties chacune à la place qu'elle occupait auparavant.

Supposez qu'au sein de l'organisme il s'en forme un autre ; un champignon , un tubercule, une vermine : si l'animal ou la plante n'a pas assez d'énergie pour expulser ou dissoudre cet organisme parasite, il périra.

La même chose a lieu pour les existences collectives , famille , tribu , compagnie , armée , église, etc. Séparez les uns des autres le père, la mère, les enfants : il n'y a plus de famille. Il est entendu qu'il s'agit ici de séparation morale, puisque les organismes dont nous parlons sont surtout de Tordre moral, spirituel. Rompez le lien hiérarchique entre le général, les officiers, sous-officiers et soldats ; jetez pêle-mêle infanterie, cavalerie, artillerie : au lieu d'armée, vous avez une cohue, une déroute. — Scindez., dans l'Église, la révélation, la tradition, et le sacerdoce ; laissez à l'arbitraire de chacun dogme , culte, morale, vous détruisez l'Église, et avec l'Église, la religion. Que dans un établissement

industriel, l'entrepreneur, le contre- maître, les ouvriers , le comptable, agissent sans direction, l'établissement marche à sa ruine.

La société politique, ou la cité, se comporte absolument de même. Elle est une et indivisible par nature : pour la détruire, vous n'avez à faire qu'une chose, qui est d'y semer la discorde, ou d'y faire naître une société rivale. Tout royaume divisé périra, dit la Sagesse; Satan lui-même, selon Jésus-Christ, ne saurait se soutenir dans la division.

Tout cela est élémentaire : personne n'a jamais nié ce principe; et moi-même, qui professe en politique l'anarchie, qui me suis déclaré décidément anti-unitaire i je n'ai garde de le nier non plus. L'unité, dans l'organisme politique, est, à peine de perdition, inviolable.

Voici maintenant où commencent les difficultés.

D'abord, il y a des limites naturelles à tout organisme : rarement les plus grands végétaux atteignent une hauteur de 60 ou 70 mètres, et vivent au delà de quelques siècles ; parmi

les animaux, les plus grands sont l'éléphant et la baleine ; et la géologie nous apprend que plusieurs races analogues, de taille peutêtre supérieure, ont disparu. Ces dimensions sont bien loin de celles de la planète, dans laquelle une philosophie mystique a voulu voir aussi un organisme. La terre n'est pas un être organisé; à moins qu'on ne prétende que la pierre, le caillou, le grain de sable le sont aussi.

Une seconde chose à observer, c'est que, dans toutes ces existences qui se distinguent par leur organisation, la force vitale, la puissance d'action, l'agilité, etc., n'est pas, somme toute, en raison directe, mais plutôt en raison inverse du volume et de la masse. La taupe, eu égard à son poids, a plus de force que l'éléphant ; l'hirondelle vole incomparablement mieux que l'aigle et le vautour. Si l'homme, par ses facultés intellectuelles et morales, est le roi des animaux , on peut dire qu'il leur est inférieur à tous sous les autres rapports : en sorte que, comme l'énergie vitale paraît être en raison inverse de la masse,

DU MOUVEMENT CONSTITUTIONNEL lli

l'intelligence à son tour semble ne se développer qu'aux dépens de la vitalité.

Ces observations s'appliquent également aux êtres collectifs : là aussi, la force de cohésion, l'énergie du groupe, a ses limites, qui déterminent celles du groupe lui-même.

C'est dans la famille que l'unité se révèle avec le plus de force, et cette unité paraît être à son maximum de concentration lorsque la famille est jeune, bornée à trois catégories seulement d'individus, le mari ou père, l'épouse ou la mère» et l'enfant. Mais que, par l'accroissement même de l'enfant et par son mariage, un nouveau couple [se produise] : aussitôt le lien familial commence à se détendre; l'autorité paternelle s'amoindrit; bientôt elle se partagera : c'est ce qui fait que la tribu a déjà moins de puissance organique que la famille même. Supposez que dans ce groupe, formé tout à l'heure de trois et même quatre générations, les jeunes couples, au lieu de rester sous le toit commun» aillent s'établir à quelque distance : ce seul fait du domicile séparé portera un nouveau coup à la tribu ; ce seront dé

vraies familles, affirmant leur unité propre et leur inviolabilité, et se posant en rivales de la famille mère. Quoi que fasse alors le patriarche, il sera, toutes proportions gardées, moins puissant que le père, car il devra compter avec ses enfants et ses petits-enfants.

Posons donc ce principe, principe d'expérience autant que de raison, que, Dans tout organisme, la force d'unité est en raison inverse de la masse; conscquemment que, Dans toute collectivité, la puissance organique perd en intensité ce qu'elle gagne en étendue^ et réciproquement.

Cette loi est universelle; elle régit le monde de l'esprit comme celui des corps ; elle se retrouve dans la philosophie, la science, le droit, la littérature, Yart, le poème, Yhistoire } etc. Sans unité, point de vérité, point de^beauté, pas môme de moralité. Un système sans unité est une contradiction; une justice double est l'iniquité même.

Appliquons cette loi à la politique : la cité est essentiellement une, indivisible, inviolable : plus elle se développera dans sa population et son

territoire, plus la force de cohésion, plus l'unité gouvernementale devra se détendre, à peine de tyrannie, et finalement de rupture. Qu'elle établisse à côté d'elle, à quelque distance, des succursales, des colonies : tôt ou tard ces colonies ou succursales se transformeront en de nouvelles cités, qui ne conserveront avec la cité mère qu'tin lien de fédération, ou même n'en conserveront pas du tout.

Là nature elle-même nous prêche d'exemple.

Quand le fruit est mûr, il se détache et crée un nouvel organisme ; quand le jeune homme est devenu majeur, il quitte son père et sa mère, dit la Genèse, et s'attache à sa femme ; quand la cité nouvelle est à même de se subvenir, elle proclame d'elle-même son indépendance : de quel droit la cité mère prétendrait-elle la traiter en vassale , en faire une exploitation , une propriété?...

C'est ainsi que nous avons vu de nos jours les Étals-Unis s'affranchir de l'Angleterre; que le Canada s'est également affranchi, au moins de fait, sinon d'une manière officielle; que l'Australie

est déjà en voie de séparation, du consentement et avec la satisfaction entière de la mère patrie; c'est ainsi que tôt ou tard l'Algérie se constituera en une France africaine, à moins que, par d'abominables calculs, nous ne persistions à la retenir, par la force et la misère, dans l'indivision. C'est ainsi, enfin, que l'ancienne Grèce fonda partout des colonies libres, et inaugura, autour d& la Méditerranée, une civilisation bien supérieure à celle que lui substitua plus tard l'unité impériale et prétorienne.

Si cette théorie de l'unité politique et de sa multiplication avait besoin d'être confirmée par des expériences en sens contraire, les exemples ne manqueraient pas. Quand le faisceau des cités grecques est absorbé par la Macédoine, c'est fini des républiques grecques. Quand Rome s'est approprié par la victoire l'Italie tout entière, l'Italie retourne peu à peu à la sauvagerie, et Rome elle-même, insuffisant foyer pour tant de peuples, change la forme de son gouvernement et perd la liberté. Quand le monde entier est devenu tribulaire de l'Empire, qui se flatte de lui donner le

droit et la paix, le monde tombe dans la dissolution, et ne trouve ni paix ni droit. Alors la Rome impériale recule devant son propre ouvrage; sur tous les points elle va se contredire et se déjuger : elle appelle les nations tributaires au droit de cité ; au lieu d'un empereur, elle s'en donne quatre, et prépare ainsi de ses propres mains cette grande dissolution qui ne sera autre chose que le retour, d'ailleurs incomplet, aux unités originelles.

Plus que jamais le principe de l'unité, après avoir fait notre espoir, cause notre tourment ; c'est que jamais aussi ce principe ne fut moins compris, et plus maladroitement appliqué. Républiques et monarchies se jettent dans l'absorption unitaire; et ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'au moment même où elles affirment, comme autant de droits sacrés, les excès de cet unitarisme, elles revendiquent avec une égale passion le principe diamétralement contraire, la nationalité (i).

(0 0»e l'unité du pouvoir, non-seulement dans ce qu'elle a de rationnel et de légitime, mais dans son exorbi tance la

L'erreur à ce sujet est si générale, si profonde, tellement invétérée; du vieux droit de conquête.

plus écrasante, ait fait, depuis 89, la préoccupation constante de nos pubiicistes et hommes d'État, c'est ce qui résulte surtout do texte de la constitution, républicaine et démocratique cependant, de 4848. Mais qui sait aujourd'hui ce que contenait cette constitution, qui s'en soucie? Qui, l'ayant lue, en comprit jamais la pensée principale? Qui se doute que le plus grand souci de ses auteurs fut de prémunir la République contre le républicanisme de ses institutions? Personne, pas même l'honorable M. Dupin, qui a publié un commentaire de ce chefd'œuvre. Aussi le lecteur ne sera-t-il pas peu étonné tout à l'heure d'apprendre et de se convaincre par sa propre lecture que la constitution de 1848, produit, suivant les critiques du juste-milieu, de l'anarchie socialiste, lut conçue, préparée, discutée et votée dans un véritable emportement monarchique. Aucun acte, parmi les quinze conservés dans nos archives, ne témoigne à ce point de l'attachement de la France aux mœurs et aux formes du pouvoir royal.

' Le Préambule est de toute édiûcation : on dirait un sermon de M. le pasteur Coquerel. 11 commence par un signe de croix et finit en Gloria Patri. Je n'en citerai que les premiers mots, avec l'art. Il et l'art. V, qui seuls omt trait à mon objet :

« En présence de Dieu, la République française est

démocratique, une et indivisible. • — Cela n'a l'air de rien; cette indivisible unité n'est, au début, pas plus grosse qu'un atome. Mais posez-vous la question , par simple manière d'éclaircissement : Pourquoi la République française, démocratique, se dit-on, né serait-elle pas subdivisée en plusieurs souverainetés? Cela ne serait-il pas encore plus démocratique?... Et vous verrez aussitôt le monstre sortir de son embryon, e l vous apparaître.

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