honoraires
DU MOUVEMENT CONSTITUTIONNEL 2 il
Le brevet de membre participant de la liste civile du peuple n'étant point décerné dans un but de luxe ou d'oisiveté, mais seulement d'encouragément au travail pour les classes les moins heureuses, il importait que le chiffre des allocations, tout en apportant une amélioration notable à l'existence du travailleur, restât néanmoins dans les bornes d'une sage modération. Il fallait aussi que le titulaire ne se crût pas arrivé du premier coup au pinacle de sa souverain té, ce qui n'aurait abouti, après l'avoir sauvé du désespoir, qu'à le rejeter dans l'atonie.
Voici donc, avec les 250 millions du budget monarchique, une démocratie dotée, encouragée, élevée en dignité, et formant pour la défense de la République une armée de plus d'un million d'hommes. Croyez- vous qu'avec un tel rempart, la constitution de l'an III aurait eu rien à craindre ni des royalistes et chouans, ni des militaires, ni des avocats, ni des pourris, ni de tous ceux qui prirent leur part du coup d'État de Brumaire? Croyez-vous qu'en 1851 la représentation -nationale eût été violée et la constitution abolie?...
Mais, m'objectera-t-on, votre liste civile du peuple n'est autre chose que l'exploitation des classes aisées par les maigres. Vous avez créé l'intérêt plébéien : où est maintenant l'intérêt bourgeois ? Croyez-vous à votre tour # que la bourgeoisie subira sans murmurer cette liste civile énorme de 250 millions ? Vos brevetés et leurs familles ne forment après tout que le dixième de la nation : auraient-ils raison, op cas de révolte, des neuf autres dixièmes, désormais sans intérêt ? Souvenez-vous de juin 1848 !...
Ma réponse est prête, et j'ose me flatter que le lecteur la jugera sans réplique.
La stabilité de l'État et du gouvernement est un bien que la bourgeoisie apprécie encore mieux que le peuple, le plus grand de tous les biens. Ce bien ne saurait être obtenu gratuitement ; l'expérience nous l'a jusqu'ici trop prouvé : — je continue à raisonner dans l'hypothèse de nos quinze constitutions. N'est-il pas vrai qu'à l'heure où j'écris, cette stabilité, si précaire, nous coûte, pour ne parler que d'une seule catégorie de dépenses, les dépenses que j'appellerai de Majesté,
250 millions? Or, que fais-je autre chose que d'assigner un autre emploi à ces millions? La liberté, la sécurité, la stabilité, la propriété, la paix, garanties au prix de 250 millions, 2 p. O/o de préciput à prendre sur le produit national , en faveur des travailleurs les plus pauvres, les plus honnêtes, les plus intelligents, qui tous, le jour où ils recevraient leur brevet, compteraient quinze ans au moins de service effectif : qui donc oserait trouver que c'est cher ?
Pour le surplus, la bourgeoisie conserve la jouissance de ses biens et revenus, emplois, prérogatives, dignités el honneurs. Elle profitera la première des économies qu'il lui sera facile, à elle qui sait administrer et compter, de réaliser sur le budget. A cet égard, elle est sûre de ne plus rencontrer la moindre résistance dynastique. Avec une démocratie intéressée] au maintien de la République et du gouvernement, fournissant un million d'hommes armés pour les défendre, plus besoin de police ; plus d'émeutes. Voulezvous être en garde contre l'insurgence populaire ?
Prenez le peuple lui-même pour gardien. Diminution de la gendarmerie; liberté absolue de réunions, d'associations, de publications périodiques ou non périodiques. Sait-on ce que coûtent ces gênes?... — Une démocratie ouvrière sera toujours moins belliqueuse, moins aventurière qu'une autocratie. Ce sont du premier coup 250 millions à épargner sur le budget de la guerre et de la marine, en ne réduisant l'armée permanente qu'à moitié; et, dans le cas où nous, voudrions désarmer tout à fait, 500 millions. Une démocratie administrée par une bourgeoisie économe, défiante, qui n'aurait plus à craindre les révolutions d'en bas, ni à lutter contre l'initiative de la couronne, trouverait promptement le moyen d'amortir sa dette, sans recourir à la banqueroute : encore 500 millions à faire disparaître du budget. Je m'en tiens à ces observations. De quoi se plaindrait après cela la bourgeoisie devenue républicaine? Voulez- vous sérieusement entrer dans la voie des réformes, dans la voie du bon marché? Il faut savoir y mettre le prix.
Gela pouvait sembler d'abord contradictoire : la
bourgeoisie, après ce que je viens de dire, me comprendra.
Pourquoi, me dira-t-on encore, n'avez-vous pas proposé ce beau projet en 1848 ? — Eh ! s'il faut vous le dire» c'est que nous sommes, mes amis et moi, de vrais républicains, des républicains rigides et de conviction sincère ; c'est que nous concevons un état social où la stabilité du gouvernement ne coûtera rien, ou presque rien, pas plus que la circulation, le crédit, l'échange et l'assurance ; où la plèbe travailleuse n'aura besoin d'être intéresssée-à la chose publique que par* son travail même ; c'est que nous ne voulons d'aucune liste civile, pas même de celle du peuple; c'est que, tout en obéissant à la Constitution de 1848, nous n'en admettions pas la forme unitaire et indivisibiliste ; c'est, enfin, qu'exclusivement occupés à affirmer et à défendre le principe de mutualité, qui n'est autre que celui de fédération, contre les aberrations du communisme et du gouvernementalisme, calomniés dans nos intentions, dans nos idées, dans notre politique, nous devions nous garder sur toute chose de soulever*
par de semblables propositions, avec les convoitises populaires, les fureurs de la bourgeoisie et l'indignation des honnêtes gens.
& J'ai voulu, dans un examen des constitutions, démontrer par chiffres que la Constitution de 93, je choisis à dessein la plus mal famée, était tout aussi applicable qu'une autre : H eût suffi pour cela de savoir y intéresser la classe travailleuse et pauvre, en lui attribuant à elle-même la liste civile et toutes les dépenses qu'entraîne une monarchie. — Mais qui sait ? Il n'est pas sûr qu'en 1848, pas plus qu'en 4793, les travailleurs eussent accepté ce cadeau. Ils auraient fait de la. générosité. Le peuple aime que ses représentants le représentent bravement ; ses régals, à lui, sont presque tous en idée. Il aime les largesses princières ; il ne recevrait peut-être pas volontiers, de la République, ni dotation, ni subvention, ni gratification, ni majora ts, ni secours, ni pots de vin, ni suppléments de salaire. Il a sa délicatesse à lui, sa fierté. Quoi qu'il en soit, les temps de 4793 et 1848 sont passés ; ils ne reviendront plus, et c'est ce qui fait qu'aujourd'hui
je puis me permettre toutes ces critiques.
Mais, ô conservateurs aveugles et incorrigibles , rappelez-vous , de grâce , cette parole de la Bible : Vous ne tenterez pas le Seigneur votre Dieu.