CHIRURGIE NAVALE
Si, après avoir envisagé le médecin d’armée, je considère maintenant le chirurgien embarqué à bord des bâtiments, je trouve que la chirurgie conservatrice est tout aussi difficile. En effet, si, dans la pratique civile, même dans les conditions les plus défectueuses, on peut trouver encore, à la rigueur, un endroit pour traiter son
‘malade et des moyens pour le secourir, quand sa position de fortune lui permet d'attendre, à bord des bâtiments il n’en est plus de même.
Là on a pensé à tout; les soutes à vivres sont bien fournies, les soutes à poudre et les magasins d’armes sont bien approvisionnés ; quant à l'hôpital, c’est généralement la dernière question dont on s’occupe. Il semble qu’après avoir songé à tout, on ait oublié que dans une traversée, longue ou courte, il puisse y avoir des malades; et quand l'hôpital existe, il est établi dans de telles conditions et d'une exiguité telle, que c’est bien souvent là moins qu'ailleurs que le chirurgien songera à mettre ses blessés.
À bord du Seignelay, par exemple, qui avait 200 hommes d’équipage, et sur lequel j’ai été embarqué pendant 14 mois, nous avions une pharmacie où une personne seule pouvait à peine se tenir. Quant à l'hôpital, il n’y en avait point. Par bonheur, n'ayant pas d’aspirants, nous pûmes utiliser le poste qui leur était réservé. C'était un espace de 1 mètre 50 au carré à peu près, où nous pouvions mettre un lit ; le jour et l'air y arrivaient par un hublot de 20 centimètres de diamètre environ. Placé à côté de la machine, la température y était continuellement d’au moins 40°. Dans ces conditions, comment y tenter de faire de la chirurgie conservatrice, nécessitant presque
toujours un long séjour au lit, des appareils hyponarthéciques, des
Be
pansements variés, une immobilité absolue, toutes choses que le roulis continuel du bâtiment, le nombre relativement restreint des. médicaments mis à notre disposition, et l'absence totale d'appareils spéciaux nous empêchaient de réaliser. Il ne fallait cependant pas songer à mettre les malades sur le pont, où le roulis était le même, ni dans aucune autre partie du navire, où l’aération était si défectueuse.
Pouvions-nous d’un autre côté mettre nos hommes à terre? Non. A Hodeidah ni à Obock, où la température de 40° rendait la vie insupportable même aux mieux portants, il n’y avait pas d'hôpital. A Aden, c’eût été cruauté que de les laisser dans le seul hospice de la ville, ressemblant plus à un tombeau ou une prison qu’à un asile de malades. Nous ne pouvions les envoyer qu’à Suez ou les rapatrier en France, d’où des frais considérables et tous les dangers d’une traversée. En cas de combat même, je me demande dans quelle situation nous nous serions trouvés si nous avions eu seulement dix blessés, les uns avec des fractures comminutives compliquées, les autres avec des membres arrachés. Ce que je dis du Seignelay peut s'appliquer à la plupart des bâtiments, car c’est à peine si, à bord des cuirassés et des grandes frégates, dont l’équipage est considérable, on trouve des hôpitaux convenables.
Dans ces conditions, forcé de garder ses blessés à bord, il vaut mieux pour eux, quand le cas paraît l’exiger, recourir immédiatement à une amputatioh plutôt que d’attendre du temps une guérison non seulement incertaine, mais même aventureuse, pour ne pas dire impossible. Je vais plus loin et j’avance que non seulement la chirurgie éliminatrice s'impose, mais encore telle opération plutôt. que telle autre. J’en prends à témoin Saurel, qui traite cette question dans son livre intitulé: De la chirurgie navale. « Quant aux procédés opératoires, dit-il, on doit donner le plus souvent la préférence. à ceux qui sont les plus simples’et d’une exécution facile, au moins
à la mer. Il faut viser à un résultat prompt, sans négliger aucune des.
ep
indications qui peuvent en assurer le succès. À la mer, les amputations sont préférées aux résections, tandis qu’à un mouillage prolongé, cette opération pourrait être tentée. Dans une lésion du pied ayant laissé intacts les os du tarse, l’amputation tarso-métatarsienne ou médio-tarsienne serait indiquée, mais un mauvais temps pourra s’y opposer, on en serait alors réduit à faire l’amputation sus malléolaire. »
Bien entendu, il n’est pas besoin d’agiter la question des complications qui peuvent survenir, aussi bien à bord qu’à terre, dans un hôpital, et dont je parlais dans un paragraphe précédent. En face de la septicémie, de l'infection purulente ou de la pourriture d'hôpital, le chirurgien se trouverait désarmé. Car comment procurer à ces blessés les soins réclamés par ces affections, et qui consistent, comme on le sait, en aération bien entendue, isolement, nourriture tonique et variée, pansements antiseptiques fréquents. Toutes ces indications seraient irréalisables, car comment isoler des malades, quand les hommes sains sont obligés eux-mêmes de vivre dans la promiscuité la plus grande ? Où les mettre pour que les conditions d'hygiène soient les mieux remplies ? Comment leur procurer une nourriture variée et tonique, si on est à la mer depuis longtemps et si les endroits où mouille le bâtiment ne sont pas mieux approvisionnés que ceux que j'ai vus dans ma campagne de la mer Rouge ?
Encore une fois, à bord comme sur le champ de bataille, temporiser est un danger quand cela ne constitue pas'déjà une impossibilité ; et, dans ce cas, le médecin, confiant dans son habileté et les ressources de son art, doit inspirer au malade la même confiance et le décider à faire le plus tôt possible le sacrifice d’un. membre pour lequel on n’a pas d'espoir de guérison, surtout, je le répète encore, si c’est du membre abdominal qu’il s’agit.
J'ai pris le chirurgien dans les principales conditions dans lesquelles il peut se trouver placé ; je me suis efforcé de montrer
que dans bien des cas il n’était pas libre de faire ce qu’il voulait et
devait abandonner la chirurgie conservatrice pour une amputation. Je ne saurais mieux faire maintenant que de citer les quelques observations que j’ai recueillies et qui, malheurensement, ne sont pas en grand nombre. Je les ai empruntées, pour la plupart, au service chirurgical de l'hôpital militaire de Rochefort. Je ne critiquerai pas les procédés opératoires, laissant le soin de le faire à de plus compétents que moi; je me bornerai à faire suivre de quelques réflexions celles de mes Observations qui me paraîtront les plus saillantes, et en me plaçant uniquement au point de vue du bénéfice qu'a à retirer le malade de l'opération pratiquée, et des avantages qu’il aurait pu obtenir si on avait visé moins à l’économie et si on avait un peu plus songé à le mettre en état de gagner rapidement
son existence et celle de sa famille.
dues
OBSERVATION Ne 1.