FRACTURE COMMINUTIVE DES DEUX OS DE LA JAMBE GAUCHE
ARTHRITE TIBIO-TARSIENNE. — POURRITURE D'HOPITAL. — MORT.
Courvoisier (Émile), 24 ans, caporal au 41° de marche, reçoit, le 6 décembre 1870, près Beaugency, une balle qui fracture les deux os de la jambe gauche, à quelques centimètres au-dessus de la jointure tibio-tarsienne. Je commence à soigner Courvoisier au mois de février, trois mois après sa blessure. Les deux trous de la balle suppurent beaucoup; le pied est énorme et très douloureux ; il est impossible’ au blessé de faire le moindre mouvement sans pousser des cris; la jointure tibio-tarsienne est prise par l’inflammation ; j'applique immédiatement une grande gouttière matelassée, sous l'influence de laquelle l’inflammation diminue. (
Progressivement, les douleurs se calment, et je puis explorer le trajet de la balle. Cette exploration permet de constater la présence de plusieurs esquilles, que j’enlève ; dès lors, Courvoisier entre dans une meilleure période.
Mais bientôt la pourriture d'hôpital s'empare du trou de sortie ; elle ne cède qu'avec le pansement fait avec la poudre de quinquina et de charbon, et à l’eau-de-vie camphrée ; l’amélioration se produit. Courvoisier peut même marcher avec des béquilles ; mais cette amélioration n’est pas de longue durée.
A peine Courvoisier va-t-il mieux qu’un érysipèle s'empare de
tout le membre inférieur: frissons, vomissements, rougeur, douleur
ÉLusaues
et gonflement tout le long du membre. Les jointures du pied et du genou sont énormes, il se forme des abcès périarticulaires que je suis obligé d'ouvrir. Etat général mauvais ; l’absence de frisson m'engage à ne pas désespérer. Courvoisier prend tous les jours trois fois du vin de quinquina. Mais, malgré ces toniques, l’inappétence et l’envie de vomir persistent.
Cependant, vers la fin de septembre, je commence à remarquer que la physionomie est meilleure, l'appétit se réveille un peu. Moins de douleurs ; l’æœdème diminue dans le membre. Les plaies périarticulaires ne donnent plus de pus. Cette amélioration me fait espérer la guérison, mais je suis encore trompé dans mes espérances. |
Nouvel érysipèle, suivi d’un grand épuisement, œdème du membre inférieur gauche et du pied droit. Etat général mauvais, inappétence. Courvoisier est mieux au bout de quelques jours, mais cette amélioration n’est pas de longue durée. Il est pris de névralgie intercostale gauche. Il tousse, l’amaigrissement augmente. Le 22 octobre, l’état général est grave. Un abcès se forme à la partie externe de la cuisse gauche, je l’incise ; aucune amélioration ne se produit, et Courvoisier meurt, le 13 novembre, après être resté un an à l’hôpital. (Observation XXXTIIT, Fractures par armes à feu, du docteur Chipault).
J'ai emprunté ces deux dernières observations à l'ouvrage du D: Chipault, intitulé : Fractures par armes à feu. — Les deux malades qui en font le sujet sont restés: le premier, huit mois : le second, un an à l'hôpital. Pour tous les deux, la guérison a été entravée par une foule d’accidents, qui ont fini par amener une issue fatale ; la fièvre, les frissons, la suppuration ne pouvaient que tuer
ces deux organismes déjà si éprouvés; et c’est alors qu’un semblant
= fh=—
d'amélioration faisait espérer la guérison, que la mort est venue détruire toutes les illusions du chirurgien. Pour le premier, pour Bonnet, qui paraissait complètement guéri et pouvait marcher, la guérison n’était qu'imparfaite, puisqu'il a suffi d’une chute sur le genou pour y déterminer un gonflement considérable, qui amena la mort.
Je ne puis pas laisser échapper cette réflexion du Dr Chipault, qui dit, pour expliquer cette issue funeste : « Des esquilles se déplacèrent sans doute... » — Mais alors .cet accident qui tua Bonnet, pouvait aussi bien arriver après sa rentrée dans ses foyers. C'était une épée de Damoclès toujours suspendue sur sa tête, et, dans ces conditions, la chirurgie, en lui conservant la jambe, lui avait-elle rendu un réel service ? Je crois qu’il est permis d’en douter. De plus, en me plaçant au point de vue pécuniaire et administratif, une amputation pratiquée à l'hôpital pour cette blessure reçue en service, assurait à Bonnet la pension maxima, tandis que l'accident qui détermina sa mort, et qui aurait pu survenir chez lui, aurait pu être mise sur le compte du hasard, et n’aurait donné aucun droit à sa femme pour une pension. |
Dans ces conditions, le chirugien, il me semble, eût eu des reproches à s’adresser, car il faut non seulement songer au présent, mais aussi à ce qui peut arriver dans l’avenir.
Quant au second malade, à ce malheureux Courvoisier, combien de fois n’a-t-on pas espéré la guérison ? Malgré tout, rien n’a pu le sauver. Qui sait, si au lieu de le laisser s’affaiblir au dernier point, l’amputation ne lui aurait pas permis de vivre et de reprendre une
nouvelle vigueur?
PE OGC OR ——
ES Vs