‹ Contre l'alcoolismeChapitre 110 sur 125 · DES RAVAGES DE L ALCOOLISME · texte numérisé non relu

DES RAVAGES DE L ALCOOLISME

M. Emile Alglave a résumé en ces termes la théorie des consommations vicieuses :

« Les substances qu'absorbent tous les hommes i t qui représentent les consommations générales se divisent en deux catégories : 1° les aliments, comme le pain, la viande, le lait, les œufs, les légumes, le vin, la bière, etc., qui nourrissent l'homme, entretiennent et renouvellent ses forces ; 2° les excitants, qui agissent principalement sur le système nerveux et quelquefois aus-i sur la digestion, comme le sel, le poivre, le tabac,

lés parfums, la morphine, le thé, le café, l'alcool et les boissons qui en contiennent.

« Parmi ces excitants, certains sont modérés et utiles, comme le sel; d'autres complètement inutiles, comme le tabac; d'autres, enfin, tout à fait nuisibles, comme l'alcool et la morphine, qui agissent violemment sur le système nerveux et le désorganisent.

« C'est sur la classe des excitants qu'il faut faire porter les impôts de consommation, en se montrant d'autant plus impitoyable pour chacun d'eux qu'ils sont plus violents. On est donc conduit, s'il se peut, à concentrer tout l'impôt sur les excitants nuisibles, comme l'alcool, la morphine ou le tabac, de manière à décharger complètement non seulement toutes les substances alimentaires, mai< même les excitants modère-, comme le vin, la bière, te cidre, le sel, qui sont en même temps utiles à l'alimentation et forment une catégorie intermédiaire. »

11 doit être inutile, après tant de cris d'alarme qui ont été poussés depuis un quart de siècle, d'insister longuement, une fois de plus, sur le progrès et les dangefè croissants de l'alcoolisme en France. Quelques chiffres suffiront.

L'Académie de médecine a émis depuis longtemps l'avis que l'une des causes principales de l'alcoolisme dans notre pays, c'est l'augmentation démesurée et d'année en année toujours croissante du nombre <\<débits de boissons et de cabarets. On a prétendu que cette augmentation n'est pas la cause principale de l'alcoolisme, mais qu'elle en est l'un des effets. Évidemment, ici comme ailleurs, les effets et les Causes

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s'enchaînent, et la multiplication des cabarets a répondu, cela n'est point contestable, à de certaines prédispositions. Mais ces prédispositions, qui tenaient elles-mêmes à d'autres causes dont quelques-unes sont très profondes, il fallait essayer de les combattre; or, la loi du 17 juillet 1880 qui a rétabli la liberté illimitée du commerce des boissons, comment nier qu'elle les ait au contraire favorisées, excitées et surexcitées?

C'est, d'ailleurs, en la prenant pour point de départ, que nous apercevrons et suivrons le plus facilement le développement de l'alcoolisme. Le mal est aussi terrible que récent. En 1863, le Dictionnaire de l'Académie ignore encore le mot alcoolisme, et Littré, dans son premier fascicule, le définit ainsi : « Maladie caractérisée par une détérioration graduelle de la constitution et par des accident? nerveux; elle s'observe surfout dans les pays froids. »

Reportons-nous maintenant au Bulletin officiel de statistique auquel sont empruntés tous les chiffres qui vont suivre :

En 1850, à la veille du décret qui soumet à l'autorisation administrative l'ouverture des cabarets, décret dont la pensée politique était fâcheuse, mais dont l'utilité sociale était certaine, le nombre des débits de boissons était de 350.424.

L'effet du décret de décembre est de faire tomber ce chiffre dans des proportions assez considérables; puis ce chiffre se relève et, à la fin de l'Empire, nous trouvons, en 1869, 364.875 débits, soit, pour une période de vingt années, une augmentation de 14.451 débits, environ 700 débits nouveaux par an.

L'accroissement, dans la période décennale qui suit et pendant laquelle le décret de 1851 continue à être •appliqué, n'est pas beaucoup plus considérable ni plus rapide. De 348.590 débits en 1873, déduction faite de L'Alsace-Lorraine, on arrive, en 1879, à 354.852 débits, soit une augmentation de 6.000 débits en six ans, environ 1.000 débits nouveaux par an.

Mais voici la loi du 17 juillet 1880 et, aussitôt, le nombre des débits s'élève, dans l'espace d'une seule année, de 356.863 à 367.823, Paris non compris, soit de 11.960, et il s'élève, l'année suivante, à 372.587.

C'est-à-dire qu'en deux ans, de 1880 à 1882. Le nombre des débits s'est augmenté de 15.724, soit, avec une majoration de 1.273, du même chiffre dont s'était accru le nombre des débits, en vingt années, de 1860 à 1870.

Naturellement, la période ascensionnelle continue* Vires acquirit evatdo. De 372.587 débits, en 1882. nous passons, en 1886, à 401.021, soit plus de 7.000 débitnouveaux par an, au lieu de 700 débits de la période 1850-1870 et des 1.000 débits de la période 1870-1880. Nous arrivons ainsi, en 1893, au chiffre formidable de 416.691 débits pour la province et de 27.000 environ pour Paris. Nous avons dépassé aujourd'hui 450.000.

Sait-on ce que représentent, par habitant, ces 'i.Vi.oOO débits? En 1879, à la veille de la loi qui établit la liberté du commerce des boissons, il existait. en France, un débit par 102 habitants; aujourd'hui, à la date du dernier recensement, il existe en moyenne un débit par 78 habitants, c'est-à-dire un débit par 30 adultes.

Décomposons cette moyenne :

Dans le Nord, où le nombre des débits a passé de 26.177 en 1879, à 34.800 en 1885, soit 8.000 débits de plus en cinq ans — plus de la moitié, dans un seul département, du nombre total de l'augmentation des débits dans toute la France, de 1850 à 1870 — dans le Nord, dans le Pas-de-Calais et dans la' Somme, où il n'y avait, en 1879, qu'un débit par 75 habitants, il y a aujourd'hui un débit par 30 ou 40 habitants, c'est-à-dire un débit par 10 ou 15 adultes.

Dans le département de la Seine-Inférieure, il y a aujourd'hui un débit par 12 habitants.

Dans le département de Lot-et-Garonne, le nombre de débits a doublé dans la période quinquennale qui a suivi la loi de 1880.

Dans certains villages de la Loire et des Vosges, on trouve un débit par trois ou quatre maisons.

A Paris, un débit par 50 ou 60 habitants.

La relation de cause à effet entre le nombre des débits et l'abus de la boisson alcoolique n'est pas moins certaine.

De 1850 à 1879, la production de l'alcool s'était élevée, malgré les surtaxes qui avaient porté les droits de 37 à 156 francs, de 940.000 à 1.488.000 hectolitivs, soit, en trente ans, de 548.000 hectolitres.

De 1879 à 1889, en dix ans, sans nouvelle surtaxe, elle passe de 1.488.000 à 2.246.000 hectolitres, soit une augmentation de 758.000 hectolitres.

C'est-à-dire que, dans les six années qui ont suivi la loi de 1880, pendant que les cabarets montent de 354.852 à 410.069, l'augmentation annuelle de la consommation de l'alcool a été plus du triple, près du qua-

druple, de ce qu'efle avait été pendant la période antérieure.

Si l'on considère spécialement la production des alcool- de betterave, on voit que. de 1852 à 1880, elle s'est tenu' entre 280.000 et 300.000 hectolitres; danla période quinquennal'- qui suit la promulgation de la loi de 1880, elle passe à 600.000 hectolitres.

Dp même pour la consommation de l'absinthe; toujours dans la même période quinquennale, elle passe de 20/111(1 à 58.000 hectolitres pour atteindre, en 1892, le chiffre de 120.678 hectolitres.

Les statistiques relatives à la consommation moyenne — par habitant — sont plus saisissantes encore.

En 1830. la consommation moyenne de l'alcool est de ! litre 12 décilitres par habitant; de 1830 à 1880. en un demi-siècle, elle passe de 1 litre 12 a 2 litres 84; de 1880 à 1890, elle passe de 2 litres 84 à 4 litres 32; c'est-à-dire que, dans la période quinquennale qui a suivi la loi de 1880, elle a augmenté d'autant que dans les cinquante années précédentes.

Mais ces 4 litres 32 ne sont qu'une moyenne pour toute la France: il faut voir quelle est cette moyenne dans les villes et les départements où la statistique officielle signale la plus rapide et la plus considérable augmentation des débits de boissons.

En 1873. il y a encore 29 départements où il a été consommé moins d'un litre d'alcool par habitant: en 1885. il n'y en a plus que 4, les deux Savoie, la Corse et le Gers; aujourd'hui, il n'y en a plus.

En 1873, il y a 10 départements où il a été consommé plus de 6 litres d'alcool par habitant: en 1885, il y in a 23. Dans l'Aisne, la quotité annuelle de la

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consommation par habitant est de 9 litres 65, dans le Calvados de 7 litres 88; dans l'Eure-et-Loir, de 7 lit. 18; dans l'Oise, de 9 litres 43; dans le Pas-de-Calais, de 7 litres 66; dans la Seine-Inférieure, de 12 litres 75; dans la Somme, de 10 litres 43.

Voici les chiffres pour quelques villes : à Paris, la quotité annuelle de la consommation par habitant est de 7 litres 29; à Marseille, de 6 litres 90; au Havre, de 16 litres 59; à Rouen, de 16 litres 92; à Amiens, de 10 litres 51; à Brest, de 10 !itres 99; au Mans, de 11 litres 99; à Boulogne, de 12 litres 23; à Caen. de L6 litres 9, et à Cherbourg, de 19 litres 58.

Observez qu'il s'agit : 1° de la consommation de l'alcool pur, alors qu'un litre d'alcool pur ramené au degré habituel de l'eau-de-vie de commerce et des liqueurs représente environ 3 litres; 2° de la consommation par habitant, c'est-à-dire qu'on fait entrer dans ce calcul les femmes, les enfants, les malades et tous ceux, encore nombreux, qui ne sont pas alcooliques. Dès lors, à Paris, par exemple, 7 litres 29 d'alcool pur par habitant représentent de 50 à 60 litres, et 19 lit. 58 à Cherbourg représentent environ 120 litres de consommation pour les adultes.

Si vous ajoutez maintenant à la moyenne de 4 lit. 32 pour l'alcool pur, la moyenne de l'alcool absorbé dans la bière, 0 litre 69, dans le vin, 7 litres 9, et dans le cidre, 0 litre 9, vous arrivez, par personne, au total formidable de 13 litres 81.

M. Jules Denis, professeur à Genève, a établi la même statistique pour quelques autres pays. Après la France, qui tient la tête, viennent la Suisse avec 11 litres; la Belgique avec 10 litres 59; l'Italie, qui ne

boit guère que du vin, avec 10 litres 22; l'Allemagne et F Angleterre, qui boivent surtout de la bière, avec 9 litres 23. La Suède et la Norvège ont respectivement pour moyenne 4 litres 39 et 3 litres 31.

Si l'on tient compte de la consommation antérieure de chacun de ces pays, on voit que la consommation est à peu près stationnaire en Italie et en Suisse; qu'elle a diminué, dans l'espace de soixante-dix ans, de 1829 à 1889, en Suède, de 22 litres à 4, et en Norvège, de 9 litres à 3; en Angleterre, de 1876 à 1892, de 11 litres à 9; en Allemagne, de 1886 à 1892, de il litres à 9; mais qu'elle a passé, pour la Belgique, de 1853 à 1896, de 7 litres à 10, et, pour la France, de 1830 à 1892, de 8 litres à. 14.

Tous ces chiffres étant ceux de l'alcool à 10Q>degrés, il faut les tripler pour avoir ceux de l'eau-de-vie ordinaire.

Voilà pour la consommation; voici maintenant quelques-uns des résultats de l'alcoolisme en France.

De 1830 à 1850, les suicides pour cause d'alcoolisme varient entre 5 et 10 pour 100.000 habitants ; en 1890, ils sont de 25 pour 100.000 habitants. De 6.299 en 1876, ils passent, en 1892, à 8.840.

La criminalité due à l'alcoolisme n'excède pas 10 % en 1879; elle est aujourd'hui de 40 %.

Les greffiers de plusieurs prisons de Paris (40.000 débits) ont fourni à un rédacteur de La Science française les chiffres suivants :

Sur 100 détenus pour assassinat, 53 alcooliques;

Sur 100 condamnés pour viol et outrage publiera la pudeur, 54 alcooliques;

Sur 100 détenus pour incendie volontaire, 57 alcooliques;

Sur 100 condamnés pour mendicité et vagabondage, 70 alcooliques;

Sur 100 condamnés pour coups et blessures, violences et brutalités, 90 alcooliques.

Même augmentation pour la folie. C'est dans les départements où il y a le plus de cabarets que la folie sévit avec le plus d'intensité. M. Claude (des Vosges) et le Dr Jeofîroy, comparant la proportion des aliénés alcooliques qui sont entrés dans les asiles départementaux pendant les deux périodes quinquennales de 1861 à 1865 et de 1881 à 1885, après la loi sur la liberté du commerce des boissons, établissent notamment que la proportion s'est élevée pour le Cher de 18 à 28 % ; pour la Côte-d'Or, de 5 à 29 % ; pour la Marne, de 12 à 29 %; pour la Sarthe, de 16 à 33 % "

De même encore pour l'épilepsie, pour l'idiotie, pour le rachitisme des enfants nés d'alcooliques, car l'alcoolisme atteint l'individu dans ses enfants et petitsenfants. Darwin a établi que la descendance de l'ivrogne disparaît à la troisième ou à la quatrième génération.

Cette descendance, avant qu'elle disparaisse, n'est d'ailleurs qu'une collection de malfaiteurs, de vagabonds et de filles. C'est ainsi que le professeur Pellmann, de l'université de Bonn, a pu reconstituer la descendance d'une femme, nommée Ada Surke, qui mourait alcoolique à soixante et quelques années, au commencement de ca siècle. Sa postérité comprenait 834 individus; le professeur Pellmann a pu reconstituer l'identité de 709 d'entre eux : 106 étaient nés en dehors du mariage, 142 mendiants, 64 pensionnaires

des dépôts de mendicité, 181 femmes devinrent filles publiques et 70 furent condamnés pour divers crimes.

Le Dr Rochard avait estimé que l'alcool coûtait 1.200.000.000 de francs du salaire des ouvriers; le professeur Lannelongue porte ce chiffre à près de 2 milliards.

Enfin, M. Guillemet établit que le nombre des réformés a quadruplé dans la Seine-Inférieure, quintuplé dans Fllle-et- Vilaine, augmenté dans tous les départements à mesure qu'augmentait la consommation de l'alcool.

On peut en conclure :

Ou bien le législateur prendra rapidement, énergiquement, un ensemble de mesures pour arrêter les progrès de l'alcoolisme, — ou la France est destinée à mourir lentement, comme les Peaux-Rouges, des abus de l'eau de feu.

Or, la France, dont il a été dit qu'elle est la plus grande personne morale qui soit au monde, repousse cette fin honteuse; elle veut vivre, revivre forte et saine.

Le mal qui la mine est connu; les remèdes au mal ne le sont pas moins.

Ils sont au nombre de cinq :

Il faut braver la colère des marchands de poison et réformer la loi de 1880. Non point qu'il soit possible ni même désirable de revenir au décret de 1850. Ce n'est plus au seul Préfet, agent politique, que la loi donnerait à l'avenir le droit d'autoriser l'ouverture de nouveaux débits, mais bien à une Commission qui

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serait composée, en nombre égal, d'agents de l'Administration et de délégués du Conseil général. J'ai déposé dans ce sens, sur le bureau de la Chambre, une proposition qui a été l'objet d'un sous-amendement excellent de M. Henry Cochin. Il arrivera bien une heure où nous pourrons discuter cette question.

Il faut organiser dans nos écoles un enseignement anti-alcoolique qui inspire de bonne heure la crainte du poison; M. Poincaré a pris cette heureuse initiative.

Il faut, par le dégrèvement des vins, de la bière et du cidre, ramener la grande masse des consommateurs aux boissons hygiéniques ; le Sénat et la Chambre des Députés finiront bien par se mettre d'accord sur un texte de loi qui assure cette réforme.

Il faut soumettre à la rectification, sous des peines sévères, tous les alcools livrés à la consommation ; cette mesure est un corollaire de la précédente.

Il faut enfin que la France, aujourd'hui celui de tous les pays où l'alcoolisme sévit avec plus de violence, cesse d'être l'un de ceux où l'alcool est le moins imposé.

La santé physique et morale, l'existence même de la France sont à ce prix.

11 nous reste à montrer que l'alcool peut supporter immédiatement une double surtaxe, l'une qui permettra de supprimer les droits sur les boissons hygiéniques, l'autre qui permettra de supprimer le principal de l'impôt foncier.

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