‹ Contre l'alcoolismeChapitre 120 sur 125 · M. Ribot · texte numérisé non relu

M. Ribot

nous n'étions plus à temps pour demander utilement à la Chambre la discussion des projets que nous avons mis à l'étude lorsque nous avons constitué ce groupe. Vous ne vous résignez pas à cet abandon, fût-il momentané, de tant d'études, de tant d'enquêtes qu'un effort résolu de notre part peut encore faire aboutir, et vous avez raison de ne pas vous y résigner. La Commission de l'hygiène publique et la Commission du budget vont être saisies d'ici peu de jours, l'une du rapport de M-. Henri Schmidt sur l'interdiction de l'absinthe, l'autre du rapport de M. Clémentel sur la limitation des débits de boissons. Dès que ces rapports seront déposés- sur le bureau de la Chambre, je proposerai au groupe d'en réclamer la mise à l'ordre du jour et la discussion avant notre séparation.

Dans la lutte q«ue nous avons engagée contre l'alcoolisme et contre tant de maux qui en sont les conséquences, nous avons pour nous l'opinion éclairée du pays, les académies, les associations scientifiques où vibre encore l'écho des avertissements d'un Berthelot ou d'un Pasteur; nous avons avec nous les criminalistes, qui ont reconnu dans l'alcoolisme l'une des causes principales de l'augmentation de la criminalité; les médecins qui, preuves en mains, attribuent à l'alcool la recru-

descence de la folie, de la tuberculose et du rachitisme; les chefs de l'armée, qui voient fondre les contingents dans les régions les plus contaminées: surtout, nous avons avec nous tous ceux qui ont vécu assez près du peuple des travailleurs pour s'être rendu compte qu'en ayant recours à l'alcool, dans l'espoir d'alléger les maux dont il souffre, il. ne se dissimule plus qu'il les aggrave, et toutes les femmes. Nous savons que la lutte contre l'alcoolisme est pour le pays, pour la race, une question de vie ou de mort, de santé physique et de santé intellectuelle ou d'irrémédiable décadence. Avonsnous le droit, quand nous voyons si clairement le mal et le péril grandissant, quand nous sentons derrière nous ces forces et ces espérances, avonsnous le droit de ne point demander à la Chambre un effort et au Gouvernement le concours qu'il nous a promis et qu'il nous doit?

Sous quel prétexte reculerions-nous?

Un médecin des hôpitaux racontait récemment qu'épouvanté des progrès du fléau qui use les forces physiques avant l'âge, abrutit les cerveaux, pourrit avant la naissance les générations à venir, il avait appelé l'attention de l'un de nos collègues sur la nécessité de prendre enfin des mesures législatives. « Vous avez raison, lui dit le député, mais pas avant les élections ! »

Eh bien, non, tout au contraire, avant les élections !

En présence des statistiques, même officielles, nous n'avons pas une année à perdre, nous n'avons plus une faute à commettre contre la santé d'un peuple qui risque, si la loi ne lui vient pas en aide, d'être atteint bientôt aux sources mêmes de la vie.

Au surplus, j'ai acquis la conviction raisonnée que les hostilités dont on nous menace sont de beaucoup plus bruyantes que fortes, et qu'ici encore il suffit de marcher hardiment de l'avant.

Sériant les questions, nous avons, dès le début de la législature, inscrit en tête de notre programme la suppression de l'absinthe et la limitation des débits de boissons. Nous avons frappé déjà, par la dernière loi de finances, l'absinthe à bon marché. Quelles résistances si redoutables avons-nous rencontrées? L'autre absinthe, celle qui se prétend hygiénique, n'est pas « un poison moins destructeur de la santé et de l'intelligence ». Ce n'est point assurément l'avis des fabricants d'absinthe ; c'était l'avis de Berthelot. Nous ne nous sommes pas laissés intimider par les fabricants de blanc de céruse; pourquoi nous laisserions-nous effrayer, je ne dis point : gagner, par les fabricants d'absinthe? Si les Chambres jugent légitime le paye-

ment d'une indemnité, la France est assez riche pour payer sa guérison.

La question des débits de boissons est aujourd'hui dégagée des équivoques qui L'obscurcissaient. J'ai reçu, depuis plusieurs mois, la visite d'un très grand nombre de débitants. Ils avaient été pendant longtemps trompés sur le caractère du projet dont M. le Ministre des Finances, notre ami Schmidt et moi, nous avons alternativement saisi la Chambre et qui appelait, d'ailleurs, quelques retouches. Il ne nous est jamais venu à l'idée de décimer les débits de boissons actuellement existants, pour excessif qu'en soit le nombre. Ces débits sont une propriété; nous respectons la propriété. Notre projet tend à l'interdiction d'ouvrir de nouveaux débits en dehors de quelques cas i rès rigoureusement précisés, par exemple quand la population de certains quartiers s'accroît ou lorsque se forment de nouvelles agglomérations urbaines ou rurales. Les économistes ont reproché à notre projet de constituer entre les mains des débitants actuels et de leurs ayants droit un véritable monopole de fait. Nous n'en disconvenons pas. C'est ce que Voltaire, avec son souverain bon sens, appelait un petit mal — un petit accroc à l'orthodoxie économique — pour un grand bien. Je rappellerai seulement que, si ce projet avait été adopté i) y a

quinze ans, quand je l'ai déposé pour la première fois, que si le projet analogue qui a été déposé au Sénat par notre collègue M. Siegfried avait été adupté par la Haute Assemblée, nous aurions aujourd'hui 30.000 débits de moins. Les débitants, du moins la grande majorité d'entre eux, se sont ralliés au principe de la limitation. On boira un peu plus dans les débits actuellement existants; mais cette progression sera insignifiante en comparaison de celle qui résulterait de l'accroissement continu du nombre des débits, du nombre des occasions et des tentations. L'expérience Scandinave est. à cet égard, décisive.

Notre cause serait-elle impopulaire que le devoir social, politique, patriotique, resterait le même, que dis-je? qu'il serait plus impérieux et plus pressant en raison même de l'obscurcissement produit dans les cerveaux par l'abus du poison. Mais je ne crois point du tout que notre cause soit impopulaire; j'attache une importance significative au fait que les représentants des grosses agglomérations ouvrières, des quartiers les plus populeux dans nos grandes villes, préconisent depuis pas mal d'années ou acceptent sans hésiter la lutte contre l'alcoolisme; je crois surtout qu'au jour prochain où, nous appuyant sur les rapports de nos collègues Schmidt et Clémentel, nous déga-

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gérons devant la Chambre la haute et forte notion, trop souvent voilée, du bien public, le pays, que la Chambre nous suive ou non, comprendra.

Je voudrais pouvoir mettre sous vos yeux les centaines d'adresses que j'ai reçues, depuis quelques mois, de tous les côtés de la France. Si tant de braves gens s'étonnent d'une chose, c'est qu'éclairés sur le danger alcoolique comme ils le sont, les pouvoirs publics n'aient pas encore trouvé le temps, n'aient pas encore eu le facile courage de prendre les mesures décisives. On en cherche les raisons, on les trouve, ou on croit les trouver, et elles sont douloureuses : c'est la politique au jour le jour,, la paresse devant les grands desseins qui veulent un peu de fermeté d'âme et de persévérance, le temps et les efforts qui devraient être consacrés aux questions d'intérêt général et qui sont gâchés à chercher à satisfaire les intérêts particuliers qu'on contente d'autant moins qu'on leur fait plus de sacrifices humiliants; et puis, surtout, la peur électorale, entretenue par quelques journaux qui nous menacent, à la première page, de nous traquer dans nos circonscriptions, et dont le zèle pour les variétés les plus pernicieuses de l'alcool s'explique à la quatrième.

Messieurs, prenons l'offensive.

Quelque problème qui se pose devant nous,

chercher à le résoudre sous la préoccupation dominante de l'électeur, — je ne dis pas du suffrage universel, mais des quelques électeurs qui s'arrogent le droit de parler et de menacer au nom du corps électoral, — ce n'est pas seulement, mais cela est surtout une sottise. On capitule devant ces quelques individus, on leur concède ce qui est contraire à l'intérêt général, mais l'intérêt général, mais la vérité prennent tôt ou tard leur revanche. Nous en connaissons d'assez notables exemples. Un jour viendra, et je le vois poindre, où ce sera la masse électorale elle-même qui se retournera contre les pouvoirs imprévoyants ou pusillanimes qui n'auront pas su préserver à temps le corps et l'àme de la race.

Permettez-rnoi de recommander à ceux d'entre vous qui ne les auraient pas encore médités les Essais socialistes du grand orateur belge Emile Vandervelde. Il n'y l'ait pas seulement appel, avec une simple et robuste éloquence, à la conscience • lu prolétariat, « lui montrant tout ce qu'il dissipe de ressources et de forces en buvant, tout ce qu'il gagnerait en ne buvant pas ». Après avoir fait le compte formidable des salaires qui s'en sont allés en alcool et qui auraient suffi à faire de milliers d'ouvriers des petits propriétaires, il ne se contente pas de reconnaître une part de vérité à la cruelle

parole de Taine : « L'alcool est la littérature du peuple », et de l'expliquer en ces termes : « Le travailleur, lorsqu'il est surmené, mal alimenté, hanté par la crainte du chômage, privé de jouissances intellectuelles, dépourvu d'idéal, se livre à la boisson, parce qu'il n'a pas d'autres plaisirs cl parce que l'alcool lui offre le moyen de se soustraire, pendant quelques instants ou pendant quelques heures, selon la dose, aux sensations pénibles qui lui viennent de ses mauvaises conditions de salaire, de travail, de logement ou d'alimentation. » Mais, logique et rude. Vandervelde fait encore des progrès de l'alcoolisme un grief redoutable à la société. « Pour écouler, dit -il. sa production surabondante, elle tend à multiplier les débits de boissons, elle crée ces palais de l'alcool dont le faux luxe constitue l'unique salon du peuple et elle pousse des catégories nombreuses de citoyens, ouvriers ou petits bourgeois, à ouvrir un cabaret pour vivre ou pour se procurer un complément de ressources. »

Dira-t-on qu'il y a quelque exagération dans ce raccourci? Je le veux bien. Mais interrogeons nos i-ousciences. Tant que nous n'aurons pas apporté le secours de la loi à ceux des travailleurs qui se sont rendu compte de la nécessité de combattre l'alcoolisme, tant que nous n'aurons pas.

car tout s'enchaîne, amélioré la situation matérielle et morale de l'ouvrier, serons-nous bien en repos avec nous-mêmes?

J'avais l'honneur de m'entretenir, il y a quelque temps, avec un ancien ouvrier anglais devenu membre du Parlement et aujourd'hui l'un des ministres du roi. L'immense popularité de John Burns dans la classe laborieuse d'outre-Manche, il la doit, pour une large part, à la lutte obstinée qu'il poursuit depuis trente ans, et qu'il n'a pas cessé d'ailleurs de poursuivre au pouvoir, contre l'alcool. Il me racontait ses campagnes contre le poison « qui énerve quand il mabrutit pas, qui dégrade lentement quand il ne détruit pas tout de suite », les résultats déjà obtenus, notamment à Liverpool, par le principal remède qu'il recommande : la réduction du nombre des débits. Et il concluait : « C'est surtout des ouvriers qu'il est vrai de dire, paraphrasant un mot fameux : « L'alcoolisme, voilà l'ennemi! »

Nous aussi, Messieurs, nous sommes prêts à faire tout notre devoir. Nous ne connaissons ici, dans cette réunion, aucune préoccupation de parti. Nous ne connaissons que la France qui, pour rester « la plus haute personne morale qui soit au monde », ne peut pas devenir le peuple le plus alcoolisé de la terre.

DISCOURS

Prononcé le 23 janvier 1910, dans le grand amphithéâtre de la Sorhonne, la réunion de la Ligue Nationale contre l'alcoolisme

et de la Fédération Nationale de la Mutualité.

Messieurs,

Je vous remercie, je remercie particulièrement mes éminents amis MM. Voisin et Mabilleau, de m'avoir convié à présider cette solennité. Je sens, croyez-le bien, tout le prix de l'honneur que je vous dois. Quelle heureuse idée vous avez eue en réunissant dans une même fête la Fédération nationale de la mutualité et les sections parisiennes de la Ligue nationale contre l'alcoolisme/ Tempérance et prévoyance sont sœurs, formule où nous voulons reconnaître la sagesse de la vieille morale.

La dépense alcoolique des ouvriers étant, en moyenne, selon les évaluations les plus modérées de 15 % de leurs salaires, le plus redoutable ennemi de la prévoyance, c'est évidemment l'alcoolisme- Vous savez qu'un socialiste belge a calculé que les ouvriers de son pays avaient, dans l'espace de dix années, dépensé en boissons alcooliques une somme de plusieurs centaines de millions et que cette somme représentait, à vingt millions prés. l'augmentation de leurs salaires pendant cette même époque; s'ils s'étaient abstenus' de genièvre et d'eau-de-vie, s'ils n'avaient consommé que des boissons hygiéniques, ils auraient pu presque tous devenir propriétaires au terme de ces dix années. Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'ouvrier alcoolique emploie contre sa santé, contre sa vie même, le plus clair des ressources qui devraient servir à accroître son bien-être et à réaliser sa complète émancipation.

Je suis, depuis bien des années, un militant de l'anti-alcoolisme; les journées sont trop brèves, nos efforts se dispersent déjà sur trop de routes pour qu'il m'ait été possible d'apporter à la propagande, à l'œuvre si hautement moralisatrice des sociétés de secours mutuels, autre chose qu'une sympathie d'abord instinctive, puis, d'année en année, plus raisonnée. Je l'ai bien souvent regretté:

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Je le regrette un peu moins depuis que le rapprochement de nos deux œuvres nou*s autorise .1 penser que nous avons fait alliance contre des ennemis communs. L'exemple des prévoyants donnera de plus en plus à réfléchir aux victimes marquées de l'alcoolisme, à ceux qui sont encore capables de réagir, de lutter contre eux-mêmes; tous seux que nous aurons guéris, sauvés, arrachés à la folie, aux déchéances physiques et aux déchéances morales, tous ces milliers d'hommes, de femmes et d'enfants viendront un jour grossir l'armée des prévoyants et des mutualistes.

Je ne crois pas, Messieurs, et je ne me lasserai pas de le dire, qu'il y ait à cette heure pour les hommes de courage et de bonne volonté, pour tous les partis, et, d'abord, pour le Gouvernement luimême, un seul devoir qui soit plus impérieux que celui d'engager une lutte méthodique et irrésist: le contre l'alcoolisme. Pour bien des raisons, donl pielques-unes seulement sont honorables, on a léjà perdu un temps précieux pendant lequel le mal n'a pas cessé de grandir. L'heure est venue

de réagir. Je connais toute l'importance des questions politiques qu'il nous reste à résoudre, dos problèmes sociaux qui s'imposent tous les jours davantage à l'esprit des hommes capables de compatir aux misères humaines et de comprendre l'évolution des sociétés modernes vers plus de justice et de boute. Mais, d'abord, il faut vivre, il ne faut pas mourir, et je le dis comme je le pense, avec la triste certitude de ne pas exagérer le danger : si la France ne veut pas mourir, et qui pourrait douter qu'elle n'ait l'amour de la vie et que son génie ne réserve au monde de merveilleuses surprises? elle doit commencer par brûler le chancre qui la ronge, qui fait plus de ravages au xxe siècle que n'en ont fait au moyen âge la famine et la peste.

Oh! assurément, la lutte sera longue et rude, et je n'ai à l'apprendre ni à vous qui livrez depuis des années le bon combat, ni à tous ceux, plus nombreux encore, qui se résignent au mal, satisfaits par leurs propres lamentations et qui décorent du nom de sagesse la peur des coups à recevoir. Vous connaissez et ils connaissent, eux aussi, le nombre et l'âpreté des intérêts particuliers qui sont ligués ici contre l'intérêt général. Ce poison qui ruine et tue les uns, fait vivre et enrichit les autres. Ces intérêts particuliers sont des puissances

électorales redoutables, et nous sommes une démocratie imparfaite, dominée par des soucis électoraux. Les pouvoirs publics n'ignorent pas que l'alcoolisme est l'une des causes principales de l'appauvrissement de nombreuses et vastes régions, qu'il contribue pour une très large part à la dépopulation, que, d'année en année, il diminue les forces productives du pays. Mais l'État tire de l'alcool d'immenses ressources immédiates et nous n'avons pas encore rencontré beaucoup de gouvernements qui voient plus loin que le soir de la journée et que le vote de confiance qui les maintiendra au pouvoir. Et cependant il faut agir. parce qu'il semble parfois, à constater certains symptômes, que la nation elle-même, en tant que nation, commence à être atteinte.

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