Millerand. discours du 4 avril 1899, à Lille
On demandait à Solon si les lois qu'il avait données aux Athéniens étaient les meilleures. « Je leur ai donné, répondit-il, les meilleures de celles qu'ils pouvaient souffrir1. » De toutes les lois que les Français ne pouvaient pas souffrir, la plus dangereuse était celle qui venait de leur être donnée.
Il n'est pas certain que la liberté illimitée du commerce des boissons ne serait point, même dans un pays tempérant, une incitation à l'ivresse et qu'elle n'y créerait pas l'alcoolisme. La France de 1880 est bien loin d'être un pays tempérant; la consommation annuelle de l'alcool a dépassé depuis cinq ans un million d'hectolitres; la quotité moyenne de la consommation par habitant est
1. t Belle parole qui devrait être entendue de tous les législateurs. » (Esprit des lois, chap. XX.)
supérieure à 3 litres; dans certaines régions, elle est de 5 à 6 litres. Or, pour le législateur, il semble que l'alcoolisme n'existe pas en France, que la sobriété y est la règle, que les milliers de cabarets qui vont s'ouvrir sans autorisation ne débiteront que de l'eau rougie ou du thé. Volontaire ou non, l'aveuglement est le même sur tous les bancs, dans tous les partis, au Sénat comme à la Chambre.
Le Gouvernement est instruit de l'exacte et déjà redoutable vérité. Quelque bénéfice que retire le Trésor de la surproduction des alcools d'industrie, le souci le plus élémentaire de l'hygiène publique, le plus simple bon sens voudraient qu'il avertît les assemblées, leur conseillât, au moins, quelques mesures répressives ou préventives. Il n'en fait rien, laisse faire. — Une seule disposition de la loi serait de nature à atténuer très partiellement les progrès du mal, si, du moins, les municipalités des grandes villes l'appliquaient, si elles se concertaient pour interdire l'ouverture de nouveaux débits dans le voisinage immédiat des écoles, des hospices et des églises, c'est-à-dire si elles faisaient preuve de plus de courage que le Gouvernement et les Chambres. Toutes les autres dispositions de la loi ne peuvent avoir d'autre résultat que de faire boire davantage, en multipliant les occasions et les tentations.
La relation de cause à effet est si manifeste qu'elle ne peut être niée, car elle Ta été, que par des intérêts matériels ou politiques, qui prennent le masque de la scolastique. — Si les débits sont issus, « comme toute autre entreprise d'ordre économique ' », de la nécessité de satisfaire à un besoin", ils ont concouru ensuite à l'entretenir et à le développer. Les débits le développent d'autant plus que le besoin, qui vient chercher chez eux son aliment, a plus vite fait, non de se satisfaire, mais de s'exaspérer. Il ne lui faut pas longtemps pour devenir impérieusement artificiel. La suggestion agit sur lui avec une force singulière. La vue, la seule approche du cabaret crée, non pas la soif. mais le désir de boire. — La multiplication des débits a donc une importance tout autre que celle des boucheries ou des boulangeries. Quand la population d'une commune trouve sa suffisance de pain chez les boulangers qui ont ouvert boutique au milieu d'elle, la venue d'un boulanger nouveau pourra déplacer une partie de la clientèle, mais elle n'accroîtra point la consommation du pain. Au contraire, l'ouverture d'un débit accroît la consommation des boissons fermentées, notamment de l'alcool. Il arrive rarement qu'un boulanger
t. Charles Gide, De la suppression, de la limitation ou de la réglementation des débits.
s'installe à côté d'un boulanger. Mais nous connaissons des rues entières, dans des villages comme dans des villes, où chaque maison est affectée d'un débit, et ces débits se font à peine concurrence; on dirait plutôt qu'ils s'aident réciproquement à vivre en excitant chez leurs clients communs le besoin de boire.
Ces faits sont patents et à la connaissance de tous. Les législateurs de 1880 ne les ignoraient pas, mais les républicains étaient soucieux de mettre la loi au travers des fermetures arbitraires de débits, et républicains et conservateurs étaient également talonnés par plusieurs milliers d'électeurs influents qui aspiraient à la fructueuse dignité de cabaretiers. Si les républicains avaient voulu faire une simple opération politique, ils auraient maintenu la loi de 1851 et leurs préfets n'auraient accordé d'autorisation qu'à des amis éprouvés du régime. C'eût été fort bas, mais de beaucoup moins préjudiciable à l'ensemble de la nation que la liberté générale qu'ils instituèrent.
Les économistes ont souvent observé que le nombre de nos petits commerçants ne répond pas aux besoins réels du pays. D'autre part, cette manière de fonction sociale plaît au tempérament français, parce qu'elle n'exige pas un labeur très
assidu et qu'elle procure, avec la faculté de ne travailler qu'à volonté, une réelle indépendance avec une apparente dignité1. Entre tous les petits commerçants, le cabaretier est celui dont le métier grandit, ou grossit le plus tous ces avantages; bien plus, il est influent. Les cabarets s'étaient multipliés depuis 1877 ; à partir de 1880, ils foisonnèrent. Maintenant, il n'y a plus qu'à se reporter aux chiffres. — Sauf exception, les 6.000 autorisations que les préfets ont accordées depuis deux ans ne l'ont été qu'à des amis politiques. Il n'est plus besoin désormais d'être bien vu de l'Administration pour tenir un débit. Un casier judiciaire chargé peut seul priver de ce droit. Dans toute cette partie de la nation qu'on appelait à Florence il populo minuto, des milliers de braves gens et d'autres aussi qui le sont moins, appartenant à toutes les opinions ou n'en ayant point, artisans et employés, domestiques, petits cultivateurs et ouvriers, quittent leur gagne-pain d'hier, trop rude ou trop peu lucratif, pour installer un cabaret ou un café. On soutiendrait difficilement que la loi de 1880 a donné plus soif à l'ensemble des citoyens. Ce n'est pas, cette fois encore, le besoin qui crée Vorgane. C'est l'organe qui va attiser le