Bulletin de statistique, juillet
masquer le relèvement de leur prix de vente », ont réduit la capacité des verres et abaissé, en même temps, dans une proportion notable, la teneur en alcool des spiritueux: et elle a diminué encore parce que les premiers résultats de la propagande antialcoolique se font sentir : on boit davantage de vin, l'usage des spiritueux devient moins fréquent dans les classes aisées, la vente des boissons alcooliques a été interdite dans les casernes. — Mais elle a diminué aussi parce que la production clandestine de l'alcool s'est considérablement accrue. Surexcitée par la prime qui est la conséquence de toute élévation de tarif sous le régime du privilège des bouilleurs, servie, la même année où la surtaxe a été établie, par une extraordinaire abondance de récolte de vin (67.400.000 hectolitres) et de cidre (29.400.000 hectolitres), la fraude s'est emparée d'une grande partie du terrain qui avait été perdu par l'alcool taxé. « Depuis quelques années, la pratique de la distillerie se développait de plus en plus et pénétrait dans des régions où elle était totalement inconnue. Le nombre des alambics possédés par les récoltants était passé de 25.000 en 1892 à 31.200 en 1894, à 38.900 en 1896, pour s'élever en 1901 à 77.600. » L'industrie du distillateur ambulant avait pris également une grande extension. Dans la seule région normande, le nombre des
bouilleurs a triplé1. En Normandie comme en Bretagne, et ailleurs encore, qui dit bouilleur dit débitant clandestin. « On peut affirmer », écrit le premier président à la Cour d'appel de Caen, « que, dans les pays d'herbage, chaque bouilleur de cru tient une sorte de débit clandestin d'eau-de-vie2. » Le pays est donc alcoolisé par deux courants permanents, l'un qui coule à ciel ouvert et dont le cubage est connu, l'autre souterrain, dont l'intensité ne peut être qu'évaluée, mais qui se gonfle à mesure que s'abaisse l'étiage de l'autre.
1. De 1874 à 1902, le nombre des bouilleurs s'est élevé dans l'Eure de 9.160 à 25.707; dans l'Oise, de 22.000 à 41.000; dans la Manche, de 15.750 à 28.500; dans le Calvados, de 15.750 à 32.863 (Douarche, premier président à la Cour d'appel de Caen, L'alcoolisme en Normandie; rapport présenté au premier congrès national contre l'alcoolisme).