‹ Contre l'alcoolismeChapitre 31 sur 125 · Rapport du sénateur Delpech · texte numérisé non relu

Rapport du sénateur Delpech

4. Journal de Coutances du 25 février 1903 et Rapport Douarche.

5. Rapport du juge de paix du pays d'Auge, cité par le premier président Douarche. (Congrès national, p. 59.)

Voilà l'inondation alcoolique, l'effroyable ivrognerie qui est, rien qu'en elle-même, une honte, une dégradation de l'homme. Nous allons en voir les conséquences principales qui tournent au désastre. On n'ypeutpoint penser, pour peu qu'on ait quelque conscience, sans que revienne à la mémoire la phrase fameuse de Channing sur les sociétés qui ne sont pas moins responsables des fléaux qu'elles auraient pu détourner que ne le sont les villes de la peste, quand elles ont laissé les immondices s'accumuler et les charognes pourrir dans les rues.

En effet, les pouvoirs publics ne peuvent pas alléguer de leur ignorance. Sans remonter à Guy- Patin qui, dans son traité De la conservation de la santé par un bon régime et légitime usage des choses requises pour bien et sainement vivre et dans son

Traité de la sobriété, avait écrit déjà que « l'eau-devie serait bien mieux dénommée eau-de-mort » et que « ce qui faisait vivre les uns faisait mourir les autres », nous avons vu l'Académie couronner, en 1852, les études du suédois MagnusHuss sur l'alcoolisme. La science française ne s'était mise à l'œuvre qu'un peu plus tard, mais avec une conscience et une ténacité incomparables. Elle poussait un continuel cri d'alarme. Les admirables travaux de Dujardin-Beaumetz et d'Andigné, puis de Darenberg et de Joffroy et Servaux démontrèrent que l'alcool et toutes les essences sont des poisons. Ils furent tournés en dérision par les représentants des pays à bouilleries et à distilleries ; les Gouvernements firent la sourde oreille ou n'osèrent pas réagir avec quelque vigueur.

Pour établir l'extrême nocivité des alcools, les savants, physiologistes et biologistes, l'avaient essayée sur des animaux. Conclure d'injections opérées dans les muscles ou dans les veines d'un lapin, d'un cobaye ou d'un chien à l'action analogue de la même substance introduite dans l'estomac d'un homme, c'était, au dire d'un sénateur des Charentes, « raisonner contre les règles de la logique ».

Les hommes de science auraient raisonné certainement contre « les règles de la logique» s'ils avaient prétendu que la différence des doses, celle du mode

d'introduction de la substance et celle de la nature de l'animal, homme ou cobaye, doivent être tenues pour négligeables. Mais rien de tel n'avait été soutenu. Ils disaient seulement, comme c'est l'évidence, qu'injecter dans les vaisseaux ou sous la peau une substance, alcool ou absinthe, qui ne subit pas d'altération essentielle dans l'intestin et qui ne passe pas moins sûrement dans le sang pour y être absorbée, ce n'est pas faire autre chose qu'abréger les distances et les délais, supprimer les pertes, rendre le développement du phénomène plus sûr, plus rapide, plus violent aussi, mais, par là même, plus saisissant. « L'expérience du laboratoire a pour objet de grossir l'image pour la mieux voir1. » Et il y avait longtemps qu'il ne faisait plus de doute, non seulement pour les esprits scientifiques, mais pour tout esprit de quelque culture et d'un peu de bonne foi, que les expériences faites chez les animaux, soit sur les nerfs cérébro-spinaux, soit sur l'estomac, « sont, de tout point, applicables à la physiologie et à la pathologie de l'homme »; qu'il en est de même pour les expériences faites « avec des substances délétères ou dans des conditions nuisibles »; et que « les recherches sur les

1. Laborde, Alcools et bouquets, dans le Bulletin de l'Académie de médecine, t. XX, n° 40; — Dastre, Les alcools aromatisés, dans la Revue des Deux-Mondes du 1" juin 1903.

substances médicamenteuses ou toxiques sont également tout à fait applicables à l'homme au point de vue thérapeutique1 ». Il y avait déjà des siècles que « Galien avait choisi pour sujet de ses expériences le singe, et Vésale le porc, comme ressemblant davantage à l'homme en sa qualité d'omnivore2 ». Mais il y avait longtemps aussi qu'on avait quelque soupçon que l'ambition d'un mandat ou du pouvoir peut gâter jusqu'aux savants; parfois, dès qu'ils sont candidats, ils ne retiennent plus de la science que les démonstrations qui peuvent servir les intérêts de leur parti et leurs propres desseins.

Lorsque les physiologistes eurent déterminé <( la quantité d'alcool éthylique absolu qui, par kilogramme du poids du corps de l'animal, amène la mort dans l'espace de vingt-quatre à trente-six heures, avec un abaissement graduel et persistant de température3 », la démonstration était faite que l'alcool est un poison, mais elle ne le fut que pour eux. Al'expérience in anima vili, il fallut que s'ajoutât pendant des années une expérience intensive sur des corps plus nobles pour que l'opinion commençât à s'inquiéter. On consentit alors à recon-

1. Claude-Bernard, Introduction à V étude de la médecine expérimentale, p. 218.

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