‹ Contre l'alcoolismeChapitre 38 sur 125 · Dastre. La vie et la mort, p. 304 et suiv · texte numérisé non relu

Dastre. La vie et la mort, p. 304 et suiv

84 CONTUE L'ALCOOLISME

nécessaire pour produire l'ivresse, dès le début de la première des trois périodes classiques où la boisson agit comme un excitant « heureux ». Ce qui pousse l'homme à boire au delà de sa soif, d'abord jusqu'à l'abus modéré, pour ainsi dire, c'est le besoin de se soustraire à lui-même. Il peut advenir que l'homme trouve la vérité dans le vin. Ce qu'il y cherche, ce qu'il cherche surtout dans l'alcool ou dans l'absinthe, c'est le mensonge; c'est l'oubli momentané du poids, des amertumes et des injustices de la vie; c'est une sensation de gaité quand le chagrin est dans son cœur, un sentiment de bien-être quand la misère est à son foyer: c'est. quand ses membres sont durs et roides, l'illusion qu'ils deviennent légers et souples, et, quand son cerveau s'est obscurci dans les soucis ou dans l'effort, l'illusion qu'il s'illumine.

Cette imagination surexcitée, cette floraison subite d'idées agréables, cette vigueur physique qui se croit accrue, l'oubli qui va jusqu'à la disparition de la fatigue, ne plus voir, ne plus sentir les choses telles qu'elles sont, ce n'est déjà plus la pleine santé intellectuelle, mais le mal serait léger et passerait même pour un bien, si la même dose d'alcool suffisait demain et après-demain à procurer le bien-être d'une heure. Or, il n'en est rien ; la même dose ne produira plus l'effet attendu,

même si elle est répétée tous les jours; — bien plus : par cela même qu'elle est répétée tous les jours, elle devient insuffisante. Si aux premiers avertissements d'une conscience encore lucide, le buveur d'alcool n'a pas le courage ou la force de rompre avec l'accoutumance qui commence; si l'habitude s'enracine, il ne pourra pas ne pas augmenter la dose. Or, à peine accrue, la dose commencera aussitôt à produire d'autres effets.

Ce ne sont plus des lueurs de gaité qui éclairent l'esprit; c'est de la nuit qui entre dans le cerveau. Les idées ne naissent plus en abondance, légères et joyeuses; elles se dégagent avec peine, incohérentes, absurdes et grossières. La langue ne se délie plus; elle s'épaissit, les mots ne répondent plus à l'appel d'une pensée qui se fait mal entendre; les mêmes mots, les mêmes phrases sont répétées avec plus d'obstination et comme automatiquement1. La sensation qui vient maintenant au buveur n'est plus d'une force musculaire qui s'accroît, mais d'un affaiblissement de tous les membres, d'une mollesse persistante et maladroite. La sensibilité ne s'affine plus ; elle s'amortit, s'engourdit, s'endurcit; bientôt la peau, saturée d'alcool, ne ressentira ni les coups ni les bles-

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