Loi du 26 juillet
7. t Le décret de 1851 fut appliqué avec la plus grande mollesse. » (Maurice Yvernès, L'alcoolisme et la criminalité.)
du décret de décembre, n'est pas étrangère à ces fluctuations, il n'est pas contestable que l'accroissement de la consommation de l'alcool sous le second Empire n'a point pour cause principale la multiplication des débits à partir de 1860. Cette cause, c'est la transformation profonde du marché des alcools. L'oïdium a envahi nos vignobles; la production du vin est tombée, en 1854, de 45 à 10 millions d'hectolitres; l'alcool de vin a manqué avec le vin, et la place vide a été prise aussitôt par une nouvelle industrie qui végète depuis trente ans et qui vient de se développer avec une rapidité surprenante : la distillation des substances farineuses, des mélasses et des jus de betteraves1.
C'est l'alcool à bon marché, à la portée de tous les gosiers. « Les cours des alcools, qui sont tombés jusqu'à 44 francs pour les alcools d'industrie et à 58 francs pour les alcools ,de vin, n'ont jamais dépassé respectivement 76 et 90 francs3.)) La con-
1. La distillation de matières amylacées fermentées, sans être aussi ancienne que celle du vin, est déjà vieille de plusieurs siècles. Libavius, célèbre médecin saxon (1560-1616), donne le moyen d'extraire l'alcool de la bière et de moûts fermentes. Angélius Salz (mort en 1640) écrit : « Tous les habitants des contrées du Nord savent faire l'eau-de-vie avec le fruit des céréales. » (Triboulet, Mathieu et Mignot, Traité de V alcoolisme, p. 32.)
2. Bulletin de statistique, juillet 1908. — Bulletin de la Société générale des Prisons, janvier 1897.
sommation de l'alcool s'élève de 1 litre 46, en 1850, à 2 litres 27, en 1860, par tête d'habitant. Avec l'alcool industriel commence, à proprement parler, la crise de l'alcoolisme français.
Si les campagnes sont encore indemnes, bien que les médecins, Bergeron, Lunier, y signalent déjà des cas assez fréquents d'alcoolisme, les villes ont été vite atteintes, et, dans les villes, les ouvriers. Le Sublime, de Denis Poulot, où Zola a trouvé l'inspiration première et beaucoup de traits de L'Assommoir, a été écrit en 1869 '. Le « sublime », c'est l'ouvrier alcoolique, « synonyme de paresse, de dégradation, d'avilissement ». Le débit « ou assommoir "-» « est l'atelier où l'on façonne le sublime ». « L'ouvrier se grise moins qu'il y a vingt ans; par contre, il s'empoisonne et se tue plus vite. Le marchand de vins s'est laissé remplacer par le distillateur, ou chimiste populaire. L'absinthe a le pas sur la mixture qu'on décore du nom de vin. Le travailleur glisse sur cette pente fatale, sans faire le moindre effort pour se retenir... » Après un tableau d'un réalisme effrayant, mais qu'on sent pris sur le vif, des ouvriers déchus, « brûlés, puis pourris
1. t. Ecrit en 1869, Le Sublime n'a paru que dans le commencement de 1870. » (Préface de la 3° édition.)
2. t Ainsi nommé à cause de l'excellence de ces produits qui vous acheminent rapidement à l'idiotisme » {p. 157).
L'ALCOOLISME ET LES DEDITS DE BOISSONS u2o
par l'alcool », le vieux républicain qui a connu les travailleurs d'autrefois, qui a vécu fraternellement avec eux dans les ateliers du « faubourg Antoine », ne peut retenir un cri de douleur et de colère : « Et c'est avec ces gens-là que vous pensez résoudre la question sociale; c'est le boulet qui l'empêchera d'avancer! »
La guerre de 1870, la fièvre chronique et les cruelles privations du siège de Paris, les deux mois tragiques de l'insurrection communaliste accélèrent les progrès de l'alcoolisme. Le Sénat impérial s'était refusé, en 1861, à faire de l'ivrognerie un délit spécial. « Une loi, disait solennellement le rapporteur, qui aurait la prétention d'imposer la vertu aux citoyens, ne réussirait qu'à enchaîner une liberté. » L'Assemblée nationale aperçut, plus clairement, que « l'hygiène publique et l'hygiène morale d'une nation se touchent de plus près que l'on ne peut le croire » et que l'alcoolisme allait devenir « une des plus dangereuses maladies de notre civilisation1 ». La loi du 23 janvier 1873 institua pour la première fois des mesures légales « tendant à réprimer l'ivresse publique et à combattre les progrès de l'alcoolisme ».