Vandervelde, Le socialisme et V alcool, p
pas douteux que les minima d'alcoolisme se trouvent dans les pays, Angleterre et États-Unis, qui ont les salaires les plus élevés1.
Si vous cherchez maintenant dans quelle classe de la population il se commet le plus de délits sous l'influence de l'alcool, vous constaterez une fois de plus l'étroite filiation de la misère, de l'alcool et du crime. — Dans un premier groupe de 4 millions d'individus, qui comprend les professions libérales, les propriétaires et rentiers, les domestiques attachés à la personne, les employés des services publics et ceux du commerce, avec les petits négociants et boutiquiers, la proportion des délinquants alcooliques sur 100 prévenus va de 1 à 10. — Le second groupe, d'environ 16 millions de travailleurs manuels, comprend les ouvriers des manutentions et transports, les paysans, petits cultivateurs, ouvriers agricoles et forestiers, les mineurs et carriers, les pêcheurs et les marins : la même proportion y monte de 15 à 292. — Il n'y a pas eu, pendant des siècles, de marins plus robustes et plus
1. C'est ce que dit formellement Vandervelde (lue. cit., p. 69), dans sa réfutation des opinions contraires de John Burns et de DomelaNiewenhuys. — Voir encore Marville, Rapport au Congrès national des mineurs de Charleroi (1906); R. Briquet, La lutte dans la classe ouvrière: Yvernès. loc. cit., etc.
2. Compte général pour 190". Les mêmes proportions se retrouvent dans le compte général pour 1908.
hardis que les matelots normands; ils ont rempli une grande partie du monde d'aventures plus surprenantes que celles des conquistadores. Aujourd'hui, le douzième des pêcheurs de la Basse-Seine passe annuellement devant les tribunaux pour coups et blessures et pour attentats aux mœurs; et plus de la moitié des délits poursuivis ont été commis par des ivrognes invétérés, pourris de vices, qui boivent, par an, de 60 à 80 litres d'alcool1.
Peut-être se félicitera-t-on que la partie, non pas seulement la plus aisée, mais la plus intelliger ;e et la plus instruite de la nation, ait été seulement effleurée par le fléau ; pareil à tous les autres, peste ou famine, l'alcool l'entame le moins. Mais c'est pourtant l'autre partie, quatre fois plus nombreuse, qui fait la prospérité ou la décadence des nations, comme c'est l'infanterie qui gagne ou qui perd les batailles, et si son organisme s'empoisonne, si ses nerfs se détraquent, si son cerveau s'alourdit jusqu'à l'abrutissement, c'est tout le corps politique et social qui est malade et qui va descendre vers la mort, lentement d'abord, puis, si vous tardez
1. Rapport Douarche. — Ressort de Rouen : 2.500 pêcheurs recensés; 191 poursuivis; 102 alcooliques, soit 54,3 %. Proportion sur 100.000 habitants de la population correspondante : 4.066. {Compte général pour 1907.)
encore à recourir aux remèdes nécessaires, avec une vitesse accélérée, comme sur une pente à pic.
Il n'y a pas beaucoup de symptômes plus inquiétants, chez un peuple si longtemps renommé pour la douceur de ses mœurs, que la régression vers la brutalité animale qui se traduit, dans les comptes de la justice, par un accroissement continu de la criminalité de sang.
Et, sans doute, pour responsable qu'elle soit du débordement de l'alcoolisme, puisqu'elle a rompu elle-même toutes les digues et qu'après avoir constaté son erreur, elle n'a pas fait encore un seul effort sérieux pour les reconstruire, la société n'a pas le droit de dire : « Le mal que j'ai causé, je ne saurais le punir1. » Sous peine de cesser tout de suite d'exister, elle reste tenue de sévir contre les effets du mal qu'elle a fait. Mais elle sévira en vain, en vain elle fera tomber des têtes ou remplira ses prisons, le mal continuera à grandir tant qu'elle n'aura point réparé sa propre faute, erreur hier, demain crime contre la nation et contre la race.