Lavarenne, loc. cit., et Triboulet, p
valablement soulevées. Ainsi le taux de la morbidité, qui varie de 2 à 3 pour les populations rurales de l'Ain, du Gard et du Gers, dépasse 4 pour celles de la Mayenne et de la Seine-Inférieure où fument par milliers les chaudières des bouilleurs de cru1. Pareillement, les villes où la phtisie fait le plus de victimes, Paris avec 378 décès, Rouen avec 406, le Havre avec 408 par 100.000 habitants, ce sont celles où pullulent le plus grand nombre de débits2.
Plus probantes encore sont les observations faites dans les hôpitaux et dans les dispensaires, sur une même classe de la population. Quand, dans leurs services respectifs, Lavarenne compte 28 alcooliques sur 50 tuberculeux, Jacquet 150 sur 252, soit 70 %, et Letulle 560 sur 717 (tous ouvriers parisiens), soit 80 %3, il n'y a pas lieu de chercher à déterminer une moyenne qui serait également fausse pour le dispensaire de l'un et pour les hôpitaux de l'autre; leurs constatations suffisent et valent par elles-mêmes. Enfin, les relevés statistiques de Tatham et d'Ogle sur la mortalité tuber-
1. Malrel. loc. cit.: Bri'non. L'alcoolisme en Normandie, etc.
2. Bertillon, L'alcool et la phtisie; et rapports des Drs Aubry- Dubois, Carrière, etc.
3. Lavarenne, loc. cit.; Jacquet. Rapport à la Société médicale des hôpitaux; Letulle, communication au Congrès de Vienne, 9 avril 1901, p. 25.
culeuse parmi les diverses professions en Angleterre, ne sont pas moins décisifs. Tandis que la mortalité par phtisie pulmonaire chez les clergymen, cultivateurs, pêcheurs, médecins et maîtres d'école ne dépasse pas 100 à 120 cas par an sur 1.000 décès, elle atteint pour les cabaretiers, garçons de cabaret et manouvriers le taux énorme de 314 à 354, taux qui s'élève à Londres jusqu'à plus de 600.
Ainsi, ce sont les professions les plus alcoolisées qui sont les plus ravagées par la phtisie1. Et les cabaretiers, qui boivent pour faire boire, sont les premières victimes du poison qu'ils versent.
1. Suppléments tothe k5th. and 55 th. annual report of the Registrar General. — Les statistiques de Ogle portent sur les années 1880 à 1882; celle de Tathamsur les années 1890 à 1892. Les chiffres sont à peu de chose près les mêmes. Nous donnons ceux de Tatham. Les statistiques belges de Destrée et Gallemaërts conduisent aux mêmes conclusions : sur 169 décès par tuberculose relevés par eux à Bruxelles, 66 de garçons de café et 45 d'employés, tous alcooliques.
' Nous ne sommes pas au bout. Bien plus, il n'est pas certain que le « crime social » le plus funeste de l'alcoolisme soit d'augmenter, d'année en année, le contingent des homicides, des aliénés et des phtisiques. Peut-être en commet-il un pire quand il « fait de la misère », quand il décuple celle d'où il naît et qu'il la fait, à son image, abjecte et brutale. Peut-être aussi la diminution, sous l'influence de l'alcool, de quelques-unes des forces vives de la nation est-elle chose plus grave que l'accroissement même de la folie ou de la tuberculose.
Les soldats qui roulent au fossé ne gênent pas les mouvements d'une armée en marche ; ce sont ceux qui restent dans la colonne, débiles ou poussifs ou éclopés, et qui, traînant la jambe, vite harassés,
sans résistance morale contre la fatigue, pèsent sur l'allure de camarades plus alertes et plus braves et obligent à des haltes plus fréquentes et plus longues Ja troupe qui aurait brûlé les étapes. On s'inquiète de la progression constante des réformés dans les régions où sévit l'alcool; les rachitiques et les malingres qui ne sont pas rejetés par le conseil de revision inquiètent bien davantage les chefs avisés pour la solidité et l'endurance de leurs troupes.
Pareillement, la société et l'État, c'est-à-dire la nation, sont tantôt embarrassés, tantôt obérés, tantôt embarrassés et obérés à la fois, par des milliers d'alcooliques et d'alcoolisés dont la boisson n'a pas encore fait des déchets d'humanité, bons pour la prison et pour l'asile, mais dont la décadence intellectuelle et physique est commencée ou très avancée sous l'action continue du poison.
Ce ne sont ni des tuberculeux ni des fous ou, même, des demi-fous, et le hasard ou un reste de conscience les a préservés des impulsions meurtrières. Mais ce sont, en plus grand nombre de beaucoup, des « amoraux », des « abouliques », des candidats à la tuberculose. On les trouve dans toutes les classes, chez les bourgeois comme chez les gens du peuple, mais surtout parmi les travailleurs manuels, urbains ou ruraux. Les uns sont encore valides, du moins d'apparence; la part de
Jeurs salaires qui ne va pas au cabaret suffit encore à assurer leur existence; ils labourent et ils bâtissent, ils plantent et ils forgent. Les autres sont affligés déjà de tant de tares, le plus souvent héréditaires ; ils sont si profondément usés et minés, si parfaitement incapables d'effort qu'ils ne trouvent plus à s'employer, par raccroc, qu'aux métiers les plus bas et les plus mal rétribués, ou qu'ils tombent à la mendicité professionnelle et au vagabondage. Pour la plupart, ils mourraient de faim ou de froid si la bienfaisance privée ne leur venait en aide ou si l'assistance publique ne les prenait à sa charge. C'est toute la pitoyable cohue du paupérisme et de la misère alcoolique.
Nous savons ce que l'alcool rapporte à l'État. Faute de statistique, nous ne savons pas ce que l'alcoolisme lui coûte rien que par l'accroissement de la misère à reconnaître officiellement ou à hospitaliser. L'assistance aux vieillards, aux infirmes et aux incurables est inscrite au budget de l'État pour cinquante millions, aux budgets des départements et des communes pour la même somme, soit ensemble cent millions. Sur ces cent millions, "combien s'en vont à des misérables qui ne seraient pas arrivés sans ressources à la vieillesse s'ils avaient fait l'économie de l'argent qu'ils ont porté
pendant quarante ou cinquante ans au cabaret! Combien ne sont usés avant l'âge, atteints d'infirmités incurables, que sous l'action continue de l'alcool !
Les Anglais, les Suisses et les Américains se sont préoccupés, il y a plus de vingt ans, de faire le dénombrement des indigents, secourus et recueillis, qui « devaient leur misère à la boisson ». Il a été établi, assez facilement, que le nombre de ces assistés était en Angleterre de 60 à 75 % sur le nombre total des nécessiteux secourus, de 14 % en Suisse et de 24 % aux États-Unis1. A ce compte-là, « rien que la perte sèche qui résulte de la misère alcoolique pour le Trésor », c'est-à-dire pour la fortune publique et pour les contribuables (près de 120 millions en Angleterre)2, a paru un argument de plus en faveur d'une réglementation plus sévère du commerce des spiritueux. La Suisse a prohibé l'absinthe. Les principaux États de l'Amérique du Nord ont limité législativement le nombre des débits. Les licences et les droits sur l'alcool ont été surélevés en Angleterre. L'effet de la dernière surtaxe votée par les Communes a été de faire fléchir •immédiatement d'environ dix millions de gallons