En 1887. — A. Jacquet, L'alcoolisme, p. 14 et
2. Les frais de l'assistance s'élevaient, en 1887, à 8. 176.768 livres
soit à plus de 204 millions de francs.
la consommation des boissons hautement alcoolisées, comme il avait été assez aisé de le prévoir; mais ce qui semblera à peine croyable sur la côte française de la Manche, le Ministre des Finances a été le premier à s'en féliciter. Étrange pays que celui où l'on peut lire dans l'exposé des motifs du projet de budget : « En présence du bénéfice que « la santé publique retirera de cette diminution, « je dis qu'un chancelier de l'Échiquier qui, pour « répondre à l'appel de certains intérêts, modi- « fierait une taxe aussi bienfaisante dans ses résul- « tats, commettrait un crime contre la société!1» Comme la quotité de la consommation de l'alcool par habitant est inférieure de plus d'un litre en Angleterre à ce qu'elle est chez nous2, non comprise la consommation des eaux-de-vie vendues en fraude, et comme nous comptons un débit pour 82 habitants contre un pour 430 en Angleterre, il est vraisemblable que, si nous avions les statistiques qui nous font défaut, notre pourcentage d'alcooliques secourus et recueillis y serait supérieur au pourcentage anglais qui était, en 1887, de 60 à 75. « La perte sèche » qu'éprouve le Trésor du seul fait
1. Exposé financier présenté par M. Lloyd George à la Chambre des Communes, août 1910.
■1. 2 litres 39 en Angleterre. 3 litres 84 chez nous en 1887,1 année des statistiques anglaises, citée plus haut,sur la misère alcoolique. La proportion n'a pas sensiblement varié.
de la misère alcoolique doit dépasser, en conséquence, les deux tiers des sommes inscrites au budget de l'assistance.
Alcooliques ou non, ce sont des misérables; comme ils sont incapables de gagner leur pain, il faut bien qu'on leur en donne; comme ils n'ont plus un toit où abriter leur détresse ou leur fièvre, il faut bien qu'on leur en prête. C'est donc par centaines qu'on les trouve dans les dépôts de mendicité et les hôpitaux, par centaines encore qu'ils se pressent aux portes des bureaux de bienfaisance. Pourtant, s'ils ne s'étaient pas brûlés d'alcool, s'ils n'avaient pas eux-mêmes empoisonné leur cerveau et débilité leurs bras, ce morceau de pain irait à d'autres qui ne sont pas tombés par leur seule faute dans l'indigence et le dénuement, et la part du pauvre qui n'a pas à rougir de sa misère serait moins parcimonieusement mesurée. Ils n'ont pas eu pitié d'eux-mêmes1; d'autant plus faut-il avoir pitié d'eux, cela est entendu. Mais il faut qu'on sache aussi à combien de millions la misère alcoolique revient à l'État, de combien de millions elle pèse sur les contribuables, de combien de millions surtout elle appauvrit des œuvres d'assistance et de solidarité qui permettraient de sauver des exis-
1. « Tu n'as pas eu pitié de toi; c'est Dieu gui aura pitié de toi. " (Tolstoï, La puissance des ténèbres, acte 4, scène 2.)
tences utiles, au lieu de servir seulement à conserver des existences inutiles ou nuisibles.
Avec les millions que nous dépensons à entretenir des criminels alcooliques dans les prisons et les bagnes, des fous alcooliques dans les asiles, des miséreux alcooliques aux frais de l'assistance publique, nous aurions engagé plus efficacement la lutte contre la tuberculose, rasé des centaines de taudis et de bouges, aéré et ensoleillé de vastes quartiers, sauvé des milliers d'existences.
Élevons-nous au-dessus de cette tourbe que le vice et le rachitisme ont chassée depuis longtemps du travail utile, dont la dégénérescence est accomplie, où la misère économique est égale à la misère physiologique : nous allons rencontrer à des échelons différents ceux qui sont en train de descendre la pente, qui eux-mêmes ne glisseront peut-être pas jusqu'au bout, mais dont les fils certainement achèveront la descente avec la vitesse accélérée qu'ils tiendront de l'hérédité alcoolique. Une constitution plus robuste, ou des conditions meilleures de travail et d'hygiène leur ont permis de résister plus longtemps à une intoxication peutêtre moins intense; mais ils sont atteints déjà, et très gravement.
Ils n'en sont qu'à la parésie, mais toute parésie
dont on ne se hâte pas de guérir évolue plus ou moins rapidement vers la lésion. Ce ne sont pas encore de mauvais ouvriers, mais ce ne sont plus de bons ouvriers, ayant la fierté de leur métier et le goût de bien faire. Ils ne travaillent déjà que pour boire. Ils chôment davantage, et, nécessairement, au lendemain des chômages prolongés, des stations de vingt-quatre heures dans les débits, fournissent moins de travail et un travail plus médiocre1. En conséquence, le travail de toute la machine industrielle s'en ressent; il y a trop de rouages, mal huilés, qui ne fonctionnent plus avec la vigueur et la puissance voulues et qui grincent; il y a trop de fêlures et de « pailles » dans des pièces importantes, trop d'articulations se sont dessoudées; et, dès lors, si bien montée, si bien combinée qu'ait été la machine, quelque vigueuret quelque puissance qu'aient conservées ses principaux organes, quels que soient le zèle et l'activité, quelle que soit l'intelligence vive et ingénieuse des travailleurs sains de corps et d'esprit, qui répugnent aux besognes mal faites comme à une improbité et à une trahison, elle a subi trop de brusques arrêts et trop de secousses convulsives pour donner, comme autrefois, toutson rendement et n'être pas menacée par les con-