L'alcoolisme ouvrier en Normandie, par le Dr Raoul Brunov
currences étrangères. — En conséquence, aussi, l'activité du travail agricole se ralentit ; le sol, mal cultivé, produit moins; la ferme, témoin quotidien de « la consommation familiale de l'alcool », tombe en ruines; ce n'est plus le blé ou l'orge ou l'avoine dont la vente honnête assurera l'existence du paysan, mais le trafic clandestin et frauduleux du jus distillé de la pomme ou de la cerise; pendant que l'alambic s'allume, la charrue se rouille; en Normandie, surtout dans la haute Normandie, d'admirables terres, hier fécondes entre toutes, tombent en friche ou sont abandonnées.
Il n'y a pas de doute que, dans nos villes, dans nos régions les plus alcoolisées, l'ouvrier manuel, agricole ou industriel, vaut moins aujourd'hui qu'il y a un demi-siècle et que, s'il vaut moins, c'est, pour une très large part, à raison de l'action, tantôt stupéfiante, tantôt irritante, des spiritueux. Propriétaires terriens, usiniers, fabricants, entrepreneurs de transports font entendre la même plainte : « Le niveau intellectuel baisse comme la taille » et les qualités professionnelles diminuent. Des emplois qui nécessitent du soin et de l'attention, les ouvriers descendent, dans l'espace d'une génération, à de plus grossiers où il suffit d'un peu de force. Les patrons sont éprouvés à tel point par
cette moins-valeur qu'ils préfèrent avoir recours à la main-d'œuvre étrangère1.
Souvent ils n'en trouvent pas d'autres. Dans cinq ou six grands départements de l'Ouest, l'ouvrier agricole exige, en sus de son salaire, le demilitre quotidien d'eau-de-vie; le fermier qui refuse fera sa moisson lui-même, ou bien il embauchera des Belges. Dans nombre de grandes villes, l'ouvrier ne se contente pas du repos dominical; il lui faut la « Saint-Lundi », ou il ne s'embauche pas. A Rouen, pour les terrassiers, « le nombre des journées perdues » a doublé depuis trente ans et la moyenne des manquants a triplé au lendemain des jours de paye2. — Partant, le sobre et frugal Danemark, devenu le grand exportateur d'œufs et de lait, remplace la Normandie et la Bretagne pour l'alimentation du déjeuner anglais. Partant encore, les économistes considèrent que le moindre rende- . ment des ouvriers alcoolisés est l'une des causes du développement relativement médiocre de nos industries par comparaison à l'essor qu'ont pris au dehors, pendant les mêmes années, les industries similaires.
Au surplus, n'est-ce pas seulement dans ses qualités professionnelles que l'ouvrier alcoolisé est