‹ Contre l'alcoolismeChapitre 76 sur 125 · Barthélémy, Syphilis et santé publique · texte numérisé non relu

Barthélémy, Syphilis et santé publique

les riches. S'il a une femme et des enfants, c'est la ruine et l'infamie qu'il rapporte à son foyer. Les femmes de ces malheureux sont souvent admirables; elles « se tueront pour faire vivre le ménage et la famille » quand l'ivrogne n'y sera plus qu'une charge. D'autres seront plus faibles. Elles aussi, le cabaret les guette, puis la rue. C'est le « sublime » lui-même qui les y fera tomber. « Elles avaient ce fond d'éducation qu'on reçoit dans les villages. Elles ne sont pas descendues; c'est le mari qui les a descendues. » Et « si la femme est trop vieille ou trop laide, c'est sa fille...1 »

Nous n'apprenons rien à personnne ; il n'y a personne, depuis longtemps, qui ne connaisse ces hideuses résultantes de l'alcoolisme. Mais il est plus commode de n'y point penser et l'homme est ainsi fait qu'il en veut à quiconque le rappelle à la réalité. On nous en voudra. Ce n'est point que la délicatesse s'offusque de ces tableaux; c'est la conscience qui en éprouve quelque trouble. L'homme, surtout l'homme politique, n'aime pas à se demander, fût-ce l'espace de quelques minutes, s'il n'y a pas quelque chose à reprendre dans un ordre social qui ne réagit point contre tant de périls ou

1. Denys Poulot, Le sublime, p. 195 et suiv. — Le chapitre est intitulé : Les femmes du travailleur.

dans des lois qui facilitent ces hontes sous prétexte de liberté.

Assurément, c'est une minorité qui est à point tarée et gangrenée, et elle ne se rencontre encore que dans quelques régions ou dans quelques villes, particulièrement intoxiquées; mais telle qu'elle est, vingtième ou dixième de la population ouvrière, cette minorité est plus redoutable pour l'avenir des classes laborieuses que tous les excès dont elles accusent le capitalisme, fussent-ils tous réels, et toutes les concurrences de la main-d'œuvre étrangère, fût-elle partout aussi peu coûteuse qu'au Japon ou en Chine. Aussi bien n'est-ce pas seulement l'Académie de médecine ou la Ligue contre l'alcoolisme ou la Société d'économie politique de Paris ou de Lyon qui signalent le danger ; mais les ouvriers eux-mêmes s'en inquiètent, et non seulement ceux qui ont eu la force de demeurer sobres et sains, mais les malades, eux aussi, qui ne sont paysans souffrir du dommage qu'ils se font. Les paysans de la Brie s'estiment heureux d'être nés sur un sol salubre ; les habitants des terres paludéennes appellent de leurs vœux le jour où une administration intelligente et consciente de ses devoirs desséchera les marais qui les empestent.

Les descriptions les plus cruelles de l'abrutis>t -

ment intellectuel et des déchéances morales de l'ouvrier sous l'action continue de l'alcool, les exhortations les plus vigoureuses à engager « une lutte sans merci contre l'alcoolisme », « parce qu'il amène, par l'affaiblissement de l'individu, un formidable déchet dans l'armée du prolétariat1 . portent des signatures d'ouvriers, de syndicalistes et de socialistes. Mieux que tous autres, les ouvnersavent « quelle terrible déperdition d'énergie physique et morale » est la conséquence de l'alcool. — Dès lors, pas plus chez nous qu'en Angleterre et en Belgique ou dans les pays Scandinaves ou daneeux de race germanique, les chefs des différentpartis socialistes n'ont vu diminuer leur autorite politique ou leur force électorale pour avoir été de> premiers à s'engager dans la propagande contnl'alcoolisme. Menacés de la colère des buveurs, ils ont passé outre avec beaucoup de fermeté. Si quelques cabaretiers ont déserté, la masse des femmes ouvrières leur a apporté une adhésion qui' pour ne pas se traduire encore par le bulletin de vote, n'en a pas moins été efficace. « Avec les femmes ouvrières, a pu dire l'un d'eux, nous nous sommes créé des alliés d'une incomparable puissance2 ».

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