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I. La stabilité de la vie. Librairie Félix Alcan

s'employer pour raconter son activité d'ensemble, comme il s'emploie pour raconter, séparément, l'activité vitale de chacun de ses éléments constitutifs. C'est dans ce cas que le corps A2, provient du corps précédent Aj par un phénomène vital. Quand A2 provient de A, par un ensemble de phénomènes que nous appelons une maladie, on doit considérer le corpsA, pendant cette maladie, comme un champ de bataille, et non comme un individu. Aussi, quand l'un de nous est malade, personne ne peut savoir s'il guérira ; il est menacé de mort par cela même qu'il est malade. Ensuite, quand la maladie est finie, quand le corps A2 qui en résulte est redevenu susceptible d'un fonctionnement d'ensemble se produisant par assimilation fonctionnelle, une nouvelle série vivante repart de A2 ; mais il y a eu entre A! et A2 une discontinuité, une interruption de la coordination, interruption qui laissera une trace dans les individus ultérieurs. C'est seulement chez l'individu sain que l'unité est suffisamment réalisée pour permettre de raconter ses actes dans le langage synthétique de l'assimilation fonctionnelle.

Je ne veux pas m'étendre plus longtemps sur cette question ; je n'ai pas la prétention d'avoir décidé beaucoup de philosophes à employer le langage qui, après vingt ans de recherches biologiques ininterrompues, me paraît le seul capable

de permettre la narration simple des phénomènes vitaux. Je me demande d'ailleurs si l'objection de Lalande, à laquelle j'ai répondu dans cet article, avait la portée que je lui ai attribuée. Peut-être n'a t il pas voulu dire ce que j'ai compris en le lisant ; je reproduis la phrase qui a attiré particulièment mon attention :

« Mais il faut bien se rendre compte qu'ainsi restreinte à Y assimilation fonctionnelle, cette définition de la vie ne correspond plus qu'à une partie minime de ce que nous appelons ordinairement de ce nom '. »

Si M. Lalande avait dit assimilation tout court, je serais absolument de son avis ; l'assimilation, phénomène vital parfait, est tellement rare à l'étal de pureté que nous pouvons le considérer comme ne se produisant presque jamais en dehors des conditions artificielles de quelques expériences de laboratoire. Et je reconnais volontiers que les phénomènes réunis sous l'appellation de (3£oç, appellation opposée à Çwr,, sont précisément en rapport avec des cas où l'intervention du milieu masque plus ou moins complètement l'assimilation pure et simple. Mais l'intervention du milieu, dans ces cas particuliers, a un résultat qui n'est pas quelconque, tant que l'animal continue de vivre; ce résultat est en effet de substituer l'assimilation fonctionnelle à l'assimilation pure et simple. Je reconnais que le phénomène vie, défini par l'assi-

i. Loc. cit., p. ig3.

milation fonctionnelle, est moins parfait que le phénomène vie absolue défini par l'assimilation pure et simple. Mais ce sont justement les imperfections de la vie réelle, ce sont les victoires partielles du milieu sur nous, victoires partielles dont nous conservons la marque et que nous appelons nos souvenirs, notre expérience, ce sont ces défaites de notre assimilation que nous appelons les facultés élevées de notre intelligence et de notre esprit; c'est de cela que nous sommes fiers! En réalité, ces défaites ne sont jamais totales, sans quoi nous mourrions; nous résistons à l'envahissement du milieu dans la mesure de nos moyens, nous sommes le siège d'une assimilation fonctionnelle qui est souvent, hélas, une victoire à la Pyrrhus. Et, à mesure que nous avançons en âge, la « quantité de victoire » que nous remportons dans nos luttes successives contre le milieu va en diminuant sans cesse ! Quand nous sommes tout à fait jeunes, notre œuf, qui vient de retrouver, dans le phénomène de la conjugaison, un potentiel bipolaire très tendu, entreprend contre le milieu une lutte dans laquelle il parait être d'abord complètement vainqueur ; c'est, à peu de chose près, l'assimilation absolue, la vie végétative parfaite. Cela se passe, par exemple, dans l'œuf de poule, jusqu'à l'éclosion du poussin; abritée parla coque contre les variations du milieu extérieur, la petite masse de substance vivante noyée dans le vitellus se développe comme un champignon aux dépens de ce vitellus et crée, par assimilation absolue, un

poussin merveilleusement coordonné. Puis le poussin sort de l'œuf, l'enfant naît à la lumière, et à partir de ce moment la vie parfaite cesse ; il faut lutter dans des conditions moins avantageuses, et les victoires sont amoindries par des défaites partielles. L'assimilation l'emporte cependant ; l'animal grandit, moins vite qu'au début, il est vrai, mais il grandit encore; cependant, il acquiert de l'expérience, c'est-à-dire qu'il enregistre le souvenir de ses défaites partielles, souvenir qui vient s'ajouter à sa logique héréditaire, résumé de l'expérience ancestrale.

Un moment arrive où les défaites contrebalancent exactement les victoires ; l'homme ne grandit plus, il est adulte; il ne conquiert plus d'espace; il défend tout juste, par une lutte de tous les instants, celui qu'il a acquis pendant sa jeunesse. C'est le moment où son intelligence est à son apogée, où sa raison est le plus puissante. Naturellement, ceux qui ont étudié la vie chez l'homme adulte n'ont pas pu remarquer le phénomène essentiel de la vie, puisque ce phénomène est masqué chez lui par des phénomènes destructeurs équivalents.

Enfin, l'animal devenu vieux se sent de plus en plus vaincu ; son corps s'encombre de résidus morts ; son énergie bipolaire se détend chaque jour; il finit par ne plus se défendre du tout et par être envahi par le milieu ; il est mort. Les sublimes paroles des vieillards mourants sont des phénomènes dans lesquels il subsiste un minimum

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de vie. Comment avoir l'idée de chercher dans ces phénomènes si spéciaux la définition d'une particularité commune aux animaux et aux végétaux ? Ce serait un leurre ! Il faut nous résigner à ne pas trouver chez les champignons l'équivalent du pfoç des vieillards. Et cependant le mot vie s'applique à tous les êtres inférieurs ! Qu'on le supprime ! je ne m'y opposerai pas ; mais si on le conserve, on ne pourra s'empêcher de définir la vie absolue par l'assimilation pure et simple, et la vie ordinaire par l'assimilation fonctionnelle.

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En commençant cette conférence que vous m'avez fait le grand honneur de me demander, je dois vous mettre en garde contre la tendance que pourraient avoir plusieurs d'entre vous à m'attribuer quelque autorité parmi les gens compétents. Dans le monde des sciences naturelles, je suis à peu près seul de mon bord ; ce que je vais vous dire doit donc être considéré par vous comme l'expression de mon opinion personnelle, et non comme un exposé de vérités admises par la majorité des naturalistes.

Si je suis aussi isolé au milieu des savants qui s'occupent des êtres vivants, cela tient à la méthode que j'ai suivie pour étudier l'origine des espèces. Aujourd'hui, en considérant cette méthode avec toute l'impartialité dont je suis susceptible, je la considère comme la seule légitime,

i. Cette étude est la première partie d'une conférence faite le 18 mai 191 1 à la Société française de philosophie.

mais je suis trop intéressé dans la question pour que mon sentiment sur ce sujet ait quelque valeur. Je n'ai d'ailleurs pas choisi cette méthode pour des raisons philosophiques; elle s'est imposée à moi fatalement comme une conséquence de l'ordre dans lequel le hasard m'a amené à étudier les diverses questions biologiques, et cette constatation me permet de croire que je ne me laisse pas aveugler par l'amour-propre en la déclarant la meilleure.

Quand M. Metchnikoff me chargea, à l'Institut Pasteur, d'étudier la digestion chez les protozoaires, le savant russe avait pour but de me faire rechercher des faits nouveaux à l'appui de son ingénieuse théorie de la Phagocytose.

Je trompai sa confiance et me laissai entraîner par le démon de la philosophie. A force de regarder vivre, sous le microscope, des êtres aussi simples que les amibes par exemple, je me posai des questions très générales au sujet de la vie ellemême, au lieu de m'arrêter à rechercher si certaines espèces digèrent plus facilement la cellulose ou la fécule de pomme de terre. Il me sembla que tous les phénomènes constatables chez les êtres uni-cellulaires peuvent se raconter dans un langage analogue à celui des chimistes et des physiciens. Mon petit livre La Matière vivante fut le résultat de mes premières investigations dans ce sens. Puis, je m'enhardis peu à peu, et je me demandai si, question de complexité mise à part, il ne serait pas possible de raconter de la même ma-

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nière l'activité des êtres supérieurs et de l'homme lui-même. Je publiai bientôt la Théorie nouvelle de la Vie qui fut considérée par mes maîtres comme un ouvrage d'une témérité impardonnable, par la plupart des gens comme un défi au bon sens. Je n'ai pas l'intention de défendre ici une théorie dont, après seize ans de réflexion, je suis encore satisfait; ce que je veux faire remarquer, c'est que j'ai été amené à commencer mes études de biologie par l'établissement d'une Théorie de la Vie. Je n'avais jamais songé, à ce moment, à étudier l'origine des espèces ; je ne me demandais pas d'où vient l'homme, mais seulement s'il est possible de raconter, dans un langage calqué sur celui des physiciens, le fonctionnement actuel d'un homme donné. Je vous avoue très humblement que j'étais assez ignorant à ce moment pour m'imaginer que la question de l'origine des espèces était définitivement résolue ; je le croyais simplement parce qu'on le disait autour de moi, et que je n'avais jamais arrêté ma pensée sur cette question. Je crois que l'on ne trouverait ni le nom de Lamarck ni celui de Darwin dans ma théorie nouvelle. Je connaissais cependant un peu Darwin, mais je n'avais jamais lu Lamarck, et je ne me doutais pas de la divergence des écoles qui s'abritent sous ces deux grands noms.

Si je ne me trompe, je fus amené à m'occuper de l'origine des espèces, lorsque M. Ribot me demanda une analyse du livre de Cope, le chef des néo-lamarckiens d'Amérique, dont je n'avais ja-

mais entendu parler. Subitement je me découvris lamarckien, et je le devins de plus en plus à mesure que je me familiarisai avec l'œuvre de Lamarck. Pour moi, le problème fondamental de la question de l'origine des espèces fut dès lors le mécanisme de la transmission héréditaire des caractères acquis. Je n'ai jamais douté que cette transmission fût possible; aujourd'hui encore j'aurais de la peine à m'imaginer que des naturalistes puissent le nier, si je n'avais compris que les naturalistes, même les plus instruits dans les sciences exactes, abandonnent toujours fatalement, en devenant naturalistes, la méthode des physiciens. L'observation des phénomènes de la vie actuelle, rapprochée des données positives de la paléontologie, me conduit à des raisonnements synthétiques qui me démontrent la nécessité de cette transmission héréditaire. Mais les naturalistes se défient des raisonnements, et ne croient que ce qu'ils voient; or je suis convaincu qu'il est difficile, sinon impossible, de voir une variation lamarckienne, même quand on assiste à cette variation. Quoi qu'il en soit, muni d'une théorie de la vie quand j'attaquai le problème de l'hérédité des caractères acquis, je me servis de ma théorie pour rechercher le mécanisme de cette transmission héréditaire. J'arrivai à concevoir ce mécanisme en me servant uniquement de la loi d'assimilation fonctionnelle, et j'exposai ma tentative dans le livre Évolution individuelle et Hérédité. Sans modifier en rien cette première conception, je suis ar

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rivé à lui donner une forme plus claire clans des livres plus récents, et en particulier dans les Éléments de Philosophie biologique.

Ce long préambule est destiné à vous faire comprendre comment j'ai été amené à introduire une théorie de la vie dans la question de l'origine des espèces. Je me suis aperçu bien vite que Lamarck avait, lui aussi, une théorie de la vie ; son premier principe, du développement des organes par le fonctionnement habituel, est précisément la constatation de la particularité fondamentale qui distingue les êtres vivants des corps bruts. Le hasard m'avait donc fait lamarckien, et je crois qu'on est fatalement lamarckien quand on n'oublie pas la méthode des sciences physiques en entrant dans l'étude des phénomènes vitaux.

Au contraire, j'avais constaté, avec étonnement, en lisant Darwin, que l'illustre auteur anglais ne se préoccupe jamais de la manière dont se réalisent les variations sur lesquelles s'exerce la sélection naturelle. Les néo-darwiniens ont été encore plus loin que lui ; ils ne se préoccupent aucunement de la nature des phénomènes vitaux lorsqu'ils veulent étudier l'origine des espèces ; on constate donc aujourd'hui ce fait étrange que, pour la majorité des naturalistes actuels, la vie n'a joué aucun rôle dans l'évolution des êtres vivants !

Si l'on considère une lignée ininterrompue depuis l'origine de la vie jusqu'à nos jours, on peut diviser cette lignée en deux ensembles de périodes tout à fait distinctes :

i° Les périodes de vie individuelle, qui vont depuis la naissance de chaque individu jusqu'au moment où il se reproduit ;

2° Les périodes de reproduction.

Les premières occupent presque toute la durée de la lignée ; c'est à elle que les lamarckiens attribuent toute l'importance dans la fabrication des espèces actuelles ; ce sont les périodes de vie. Les deuxièmes occupent des moments très courts ; j'ai essayé de montrer que les phénomènes de fécondation ne sont même pas, à proprement parler, des phénomènes vitaux, mais je ne reviens pas ici sur cette manière de voir qui a donné lieu à de nombreuses discussions. C'est à ces phénomènes de fécondation que les néo-darwiniens attribuent toutes les variations qui ont conduit aux espèces actuelles. Au contraire, Lamarck les négligeait entièrement ; il ne s'occupait que du cas où une variation, ayant été acquise à la fois par les deux sexes, se transmettait aux petits, comme s'il n'y avait eu qu'un seul parent se reproduisant par parthénogenèse. J'ai insisté bien souvent sur ce qui me paraît être une nécessité absolue de la méthode en biologie, la nécessité de séparer la question de l'hérédité et celle de la sexualité. Au contraire, les darwiniens confondent à l'envi ces deux questions ; ils croient qu'ils étudient l'hérédité quand ils s'attachent à mettre en évidence les résultats de l'amphimixie, c'est-à-dire de la fabrication d'un nouveau patrimoine héréditaire par fécondation.

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Pour les darwiniens, d'ailleurs, l'hérédité est quelque chose de distinct de la vie. Darwin a contribué à répandre cette idée peu scientifique avec sa théorie des gemmules que l'on peut considérer • comme le point de départ des théories de Weis mann et de presque tous les naturalistes modcr nés. A mon avis, l'hérédité est exactement la même chose que l'assimilation ; seulement on réserve le nom d'assimilation au cas où un corps vivant se développe sans se morceler, tandis qu'on emploie le mot hérédité quand des parties du corps vivant se séparent de lui et continuent leur assimilation en dehors de lui. Au contraire, pour les darwiniens, il y a la vie du protoplasma, d'une part, et d'autre part les propriétés héréditaires dues à des particules invisibles logées dans le protoplasma. Darwin et ses élèves ont d'ailleurs attribué à ces particules invisibles toutes les propriétés de la vie élémentaire en les déclarant capables de se multiplier par bipartition comme des microbes; mais il est évident que la croyance à ces particules qui se transmettent intégralement d'individu à individu et ne font que se distribuer différemment dans les divers individus, est la négation même de la théorie de l'évolution, qui veut que tout ce qui caractérise aujourd'hui les êtres vivants ait apparu au cours des époques géologiques. Weismann a donné à cette négation de l'évolution son expression la plus parfaite dans sa Théorie des Plasmas ancestraux. Dans cette théorie, un individu actuel provient de millions d'ancêtres initiaux,

tandis que dans la théorie de l'évolution lamarckienne, des millions d'espèces actuelles dérivent d'un seul ancêtre primitif.

Pour les darwiniens, la variation provient seulement d'une distribution fortuite, au moment de la fécondation, des caractères préexistant chez les ancêtres. La sélection naturelle choisit les individus que le hasard a bien armés pour la lulte.

Pour les lamarckiens, au contraire, tout se réduit à ceci :

i° L'être vivant, sous l'influence du milieu, contracte des habitudes qui l'adaptent au milieu.

2° Ces adaptations peuvent être assez profondément acquises pour être transmises par la voie héréditaire.

C'est donc pendant la vie et par la vie même des individus que s'acquièrent progressivement tous les caractères des espèces qui proviennent des lignées. La vie d'un individu ne réside pas dans l'individu lui-même, elle résulte, à chaque instant, des liaisons établies entre le milieu et l'individu, liaisons qui définissent à chaque instant les fonctionnements successifs des individus. Pour un lamarckien, un être actuel résulte de ce qu'ont fait ses ancêtres; pour un darwinien, il provient seulement des hasards qui ont présidé à la distribution dans les individus successifs, de caractères ayant éternellement existé. On voit que les deux écoles sont en discordance parfaite ; j'ai essayé autrefois de mettre d'accord, avec les lamarckiens,

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les moins intransigeants des darwiniens, en montrant que le premier principe de Lamarck pouvait être considéré comme le résultat de la sélection naturelle s'exerçant sur les cellules ; mais aujourd'hui, depuis l'engouement provoqué par l'hérédité mendélienne et les mutations de de Vries, il n'y a plus aucune entente possible.

Darwin, ayant créé de toutes pièces la théorie des gemmules, lui donna un coup de pouce pour lui permettre d'expliquer l'hérédité des caractères acquis qu'il jugeait sans doute indispensable à la formation des espèces, quoique ne s'étant jamais nettement expliqué à ce sujet. Mais, ce coup de pouce, il le donna maladroitement, et l'on vit bien que sa théorie n'était pas soutenable. Au contraire, son élève Weismann, introduisant plus de précision dans l'exposé d'une théorie issue, en principe, de celle de Darwin, s'aperçut qu'elle rendait impossible la transmission héréditaire des caractères acquis. Il nia donc cette transmission, et il eut beau jeu, car l'observation humaine de l'hérédité des caractères acquis est, sinon impossible, du moins prodigieusement diffîcHe.

Il existe donc aujourd'hui toute une catégorie de naturalistes qui nient l'hérédité des caractères acquis, et qui se disent transformistes tout de même. Leur transformisme discontinu, dont je vais vous parler maintenant, expliquerait, à la rigueur,

la variété actuelle des espèces animales, et végétales, mais elle ne donne aucune manière de comprendre l'admirable mécanisme des animaux supérieurs et de l'homme, ou, du moins, si elle en propose une explication, c'est une explication tellement enfantine, et dans laquelle le hasard joue un rôle tellement providentiel, que les plus crédules ne peuventl'acceptersans sourire. C'est, sans contredit, Weismann surtout qui est responsable de cet état d'esprit ; c'est de lui que dérivent, plus ou moins directement, et avec des différences de détail plus ou moins profondes, toutes les théories biologiques qui ont en commun ces deux particularités fondamentales :

i° Croyance aux caractères-unités.

2° Négation de l'hérédité des caractères acquis par adaptation au milieu.

Toutes ces théories sont, à mon avis, viciées dans leur base, quels que soient les efforts tentés par leurs auteurs pour échapper aux reproches justifiés sous lesquels ont succombé les théories de Darwin et de Weismann.

Une gemmule de Darwin, un déterminant de Weismann, représentaient une cellule ou un type de cellule du corps complexe de l'homme; ces gemmules ou déterminants, particules invisibles, existaient tous à la fois, dans l'œuf d'où provient l'homme. Ainsi, tous les caractères de l'homme adulte étaient représentés dans l'œuf par des particules qui avaient la propriété de les déterminer au cours du développement. Les caractères dans

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lesquels on pouvait diviser l'être adulte étaienl donc des unités séparées; l'homme était un assemblage d'unités hétéroclites comme l'animal fabuleux que décrit Horace au début de Y art poétique. C'était la négation pure et simple du transformisme lamarckien. En admettant la théorie de Weismann, on était conduit à penser que les espèces ne peuvent varier que par sauts brusques, par acquisition ou par perte d'un de ces caractères* unités.

Voici, maintenant, où l'histoire devient amusante, et où le danger des erreurs de méthode devient manifeste :

Au moment où le monde des naturalistes était sous l'influence de Weismann, alors que de rares lamarckiens luttaient encore contre la croyance aux caractères-unités, des résultats d'expériences et d'observations vinrent donner une apparence de démonstration à cette théorie. D'une part, les études sur les caractères dits mendéliens montrèrent que, dans certains croisements, on voit se transmettre à certains individus, et non à d'autres, des caractères d'ensemble qui, se transportant ainsi tout d'un bloc, méritent franchement le nom de caractères-unités . D'autre part, le botaniste hollandais de Vries annonça qu'il avait constaté chez les Œnothères des variations spécifiques par sauts brusques, variations qu'il appela des mutations.

C'était un triomphe contre le lamarckisme. Il n'y avait, en effet, qu'un pas à franchir, et il fut vite franchi : on affirma que tous les caractères

sont des caractères-unités ; on affirma aussi que les espèces ne peuvent varier que par mutation.

Ainsi s'inaugurait un transformisme discontinu n'ayant plus rien de commun avec le transformisme que Lamarck avait basé sur l'adaptation au milieu et sur l'hérédité des caractères acquis par adaptation au milieu. Les ennemis nés du transformisme vrai se réjouirent, car le nouveau transformisme ne pouvait raisonnablement expliquer l'origine de l'homme, la seule chose qui nous intéresse vraiment en biologie.

Cependant, en y regardant de plus près, on remarqua bien vite des différences entre les discontinuités ainsi découvertes et celles qu'avait prévues la théorie des gemmules ou des déterminants. En effet, deux Œnothères, devenues distinctes par mutation, diffèrent dans tout leur ensemble et non par une variation locale ; de même un caractère mendélien présent chez un être et absent chez son frère, n'est pas non plus localisé dans une partie de l'organisme, mais se manifeste dans tout son ensemble ; il ne saurait donc être question là des caractères locaux dans lesquels \Yeismann découpait l'organisme pour représenter chacun d'eux par un déterminant. J'ai proposé le nom de diathèse pour représenter ces caractères, parce qu'ils affectent l'organisme dans toutes ses parties à la fois comme une diathèse pathologique.

On n'a pas accepté cette dénomination, peutêtre parce qu'elle était trop claire. M. Cuénot, en

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particulier, qui a beaucoup étudié ces caractères mendéliens, a préféré employer le mot wcismannien de déterminant, quoiqu'il y ait, il le fait remarquer, entre ses déterminants et ceux de Weismann, la différence qu'il y a entre une diathèse et un caractère local, entre la syphilis et un ongle cassé. Ne voyez-vous pas tout de suite le danger de l'emploi du mot déterminant clans un sens si différent du sens weismannien qui est devenu classique, et croyez-vous qu'un auteur pourra impunément employer ce mot sans se laisser aller, quand l'occasion s'en présentera, à lui donner le sens des déterminants de Weismann qui rendent, en apparence, tant d'explications faciles ?

Je fais en outre deux remarques en passant : i° Ceux qui emploient le mot déterminant dans ce sens nouveau et qui pensent avec M. Cuénot que chaque déterminant « se manifeste dans tous les organes par des caractères corrélatifs », deviennent par là même, partisans, malgré l'apparence weismannienne de leur langage, de cette fameuse unité de l'être vivant, que j'ai proclamée il y a une dizaine d'années, et qui m'a d'ailleurs paru être en relation très étroite, en relation de cause à effet, avec le phénomène de la transmission héréditaire des caractères acquis. Si, en effet chaque déterminant se manifeste dans tous les organes, c'est bien que tous les déterminants à la fois (c'està-dire, en un mot, l'hérédité de l'œuf), sont manifestés dans toutes les parties du corps. Ce n'est

pas moi qui m élèverai contre une telle interprétation. Mais cela me conduit à ma seconde remarque :

2° Pris au sens weismannien, les déterminants constituaient une théorie de l'hérédité (les darwiniens, en effet, qui n'ont pas besoin de théorie de la vie, ont tous éprouvé le besoin d'une théorie de l'hérédité); cette théorie était mauvaise, c'est entendu, mais enfin, elle expliquait à ceux qui l'acceptaient sans contrôle, ce phénomène prodigieux de la construction de l'homme par l'œuf d'homme. Au sens où le prennent les mendéliens, les déterminants n'expliquent plus rien de semblable; ils permettent de comprendre comment se constituent, au cours des diverses fécondations, des différences finies entre les œufs, mais ils n'expliquent plus aucunement la fabrication de l'homme par son œuf. Puisque tous les déterminants agissent à la fois dans toutes les parties de l'homme, autant vaut dire, comme je le proposais tout à l'heure, que c'est l'œuf tout entier qui agit partout; il n'y a plus division du travail de construction entre les diverses parties de l'œuf; il n'y a donc plus rien d'équivalent à ce qui, pour Darwin et Weismann, était une théorie de l'hérédité. Je n'y vois, certes, aucun inconvénient ; mais il faut prévenir le lecteur! Je crois, pour mon compte, que toute théorie par ticulaire de l'hérédité est nuisible; j'ai proposé dans divers ouvrages, non pas une théorie de l'hérédité, mais, à proprement parler, une méthode pour parler des faits d'héré-

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dite sans se mettre en contravention avec aucun des faits connus, tant de la reproduction immédiate des animaux que de l'évolution des espèces vivantes. En revanche j'ai proposé, ce que les darwiniens déclarent impossible dans l'étal actuel de la science, une explication de la h ans, mission héréditaire des caractères acquis. J'ai In cette explication d'une comparaison fort élémentaire avec la réciprocité de certains phénomène physiques, celle du téléphone par exemple, ou de la machine Gramme. Je l'ai exposée d'une manièn très simple dans un livre récent1; je n'y reviens pas ici. J'ai essayé aussi de comprendre la loi niation des nouveaux patrimoines héréditaires dans les amphimixies, qu'il faut étudier, je le répète, connue un phénomène séparé des phénomènes mêmes de ! hérédité. Mais pour ce qui esL de l'hérédité même, c'est-à-dire de la particularité remarquable qui fait que le fils de l'homme est un homme, je la considère comme inhérente à la vie elle-même, comme inséparable du phénomène fondamental à' assimilation.

Je reviens maintenant à mon sujet: Je suis loin de nier l'importance des expériences sur l'hérédité mendélienne. Je crois au contraire que ces expériences ont un grand intérêt pour les éleveurs ; mais je crois aussi qu'elles en ont fort peu pour les philosophes qui étudient l'origine des espèces ; elles présentent au contraire un danger philoso-

i. Le Chaos et l'Harmonie unioerselle.

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phique, parce qu'elles ont conduit les chercheurs qui s'en sont occupés à une interprétation trop générale des faits. De ce qu'il y a des caractèresunités (que j'appelle diathèses), et que les faits d'hérédité mendélienne en prouvent péremptoirement l'existence, il ne s'ensuit pas, en effet, que tous les caractères soient des caractères-unités, et que la variation ne puisse se faire, dans l'évolution des espèces, que par des mutations brusques, apparition ou suppression d'un de ces caractères. Ayant comparé à des diathèses ces caractères-unités, j'ai naturellement appelé microbe la particule qui les détermine ; on ne veut pas accepter cette dénomination ; cela m'est bien égal ; je dirai volontiers déterminant pour faire comme tout le monde. Je vois bien, par les expériences d'hérédité mendélienne, qu'une souris grise a un déterminant du pelage gris : je veux bien encore qu'elle ait, si vous voulez, deux, trois, voire sept autres déterminants, qui produiront chez cette souris, deux, trois, sept autres caractères-unités superposés, comme des vêtements, à l'ensemble de son organisation ; mais, à côté de ces déterminants surajoutés, de ces déterminants de diathèses, qui peuvent manquer sans que l'animal en souffre, il y a un gros déterminant bien plus important; c'est l'œuf de souris qui produit la souris !

Au cirque, quand l'homme aux trente-six gilets avait retiré son trente-sixième gilet aux yeux du public ébahi, il restait, tout de même, un homme.

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Les savants qui s'occupent du menclclismc, étudienl les variations résultant des changements de gilets; celles-là sont, en effet, brusques et discontinue*; elles produisent un effet de variété qui plaît à l'œil. Mais une fois tous les gilets enlevés, il reste l'animal coordonné ; celui-là, c'est le lamarckisme qui nous explique, par des variations continues, son origine et ses merveilleuses adaptations.

Je ne puis séparer la question du mendélisme de celle des mutations, quoique les protagonistes de ces deux théories ne soient pas toujours d'accord ; il y a cependant toujours entre eux quelque chose de commun, savoir, la discontinuité dans les variations observées. Au fond, ce qui me choque dans le transformisme discontinu de ces auteurs, ce n'est pas la discontinuité elle-même ; en cherchant à aller au fond des choses, on trouve toujours une certaine discontinuité dans tous les phénomènes qui sont du ressort de la chimie. Mais les partisans de la théorie des mutations admettent que ces variations brusques ne sont pas le résultat des relations établies entre les êtres et le milieu. C'est là que le bât me blesse, car je vois dans cette croyance la négation de ce qu'il y a de plus fondamental dans le système lamarckien, c'est-à-dire dans la théorie vraiment biologique de l'évolution. Les mutationnistes rangent avec mépris dans la catégorie des fluctuations les variations provenant

de l'action du milieu, c'est-à-dire, au fond, toutes les variations résultant de la vie elle-même ; ils déclarent que les fluctuations ne sauraient être héréditaires, et, par conséquent, ne laissent aucune trace dans les lignées. Voici comment M. de Vries semble concevoir la formation des espèces :

Les êtres se reproduisent en général semblables à eux-mêmes, par hérédité absolue ; c'est là la règle ordinaire, qui veut que les enfants soient de l'espèce des parents. Mais, de temps en temps, il apparaît, dans l'histoire des lignées, des périodes d'affolement, pendant lesquelles les êtres, au lieu de donner des petits de leur espèce sont capables de produire directement, par variation brusque, quelques produits d'espèce différente. C'est ce que le botaniste hollandais a appelé la théorie des mutations périodiques. Les périodes de mutation sont rares; c'est pour cela que s'est établie la croyance générale à la production, parles parents, de rejetons qui sontrfe la même espèce. M. de Vries a eu la bonne fortune de porter son attention sur une espèce, YOEnothera lamaïckiana, qui est actuellement en période de mutation et qui peut produire environ 12 types nouveaux toujours les mêmes.

J'ai consacré tout un volume, La crise du transformisme, à la discussion de la théorie de de Vries : je n'y reviens donc pas ici. Le fait, que les variations observées sont toujours les mêmes, me fait penser qu'il y a seulement là un cas de polymor-

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phisme spécifique, comme on en connaît tant d'exemples, en cristallographie, par exemple. J< veux seulement vous faire remarquer que la théo rie de de Vries repose sur des faits qui n'ont jamais été observés. Non pas que je nie les 12 mutations de l'CEnolhère ; je fais allusion à une autre parti* de la théorie des mulations périodiques. M de Vries établit cette théorie sur Yhypothèse gratuite, que l'Œnothère est actuellement dans une période anormale d'affolement. Mais cette période, il ne l'a pas vue commencer; il ne l'a pas vue finir. 11 n'a donc aucunement le droit de dire que c'est une période anormale et que TO^nothère n'a pas tonjours la faculté de donner 12 types cristallins — pardon, — 12 types morphologiques différents. Or c'est là-dessus que repose tout son système. Les naturalistes ont fait crédit à de Vries; ils sont plus exigeants pour Lamarck, dont ils n'acceptent plus l'admirable explication parce qu'ils n'ont pas assisté à la variation d'une espèce sous l'influence des conditions de milieu.

Notez bien que je suis loin de nier la possibilité de mutations importantes et fortuites; mais je ne crois pas au Dieu hasard, et je n'admets pas qu'il accomplisse des merveilles aussi prodigieuses que le veulent les darwiniens. Je ne croirai jamais, par exemple, qu'un lézard ait pu, par hasard donner naissance à un oiseau; le hasard serait trop providentiel. Mais j'admets, parce que la paléontologie me permet de le croire, qu'un descendant de lézard a pu avoir, par hasard, des ornements cuta-

nés plus légers, des plumes en un mot. Cela ne me paraît pas plus extraordinaire que de voir apparaître brusquement un hêtre à feuilles laciniées dans la descendance d'un hêtre normal; il s'agit là de certaines particularités ornementales qui n'ont rien de providentiel.

Mais, une fois le lézard pourvu de plumes, il a pu s'en servir, comme d'un outil nouveau mis à sa disposition ; et, s'en servant longtemps, il s'est modifié petit à petit, par lamarckisme pur, au point de devenir un oiseau admirablement adapté au vol. Ainsi, grâce à l'hérédité possible des fluctuations, une mutation fortuite a pu être le point de départ de toute une lignée nouvelle. En refusant de croire à la transmission héréditaire des caractères acquis par adaptation, les partisans de deVries enlèvent aux mutations leur principale importance génétique.

Je crois donc à des mutations fortuites non adaptées, et à une adaptation ultérieure par voie lamarckienne. Je ne développe pas ici les considérations relatives au mot fortuit parce que je viens de faire l'étude du hasard dans un livre récent (Le Chaos et l'harmonie universelle). Les mutations fortuites peuvent être un résultat d'amphimixie ou de traumatisme, un résultat de symbiose nouvellement contractée, un cas de polymorphisme, que sais-je ? Il est probable qu'il y a des mutations de toutes sortes !

M. de Vries a cru réduire à néant, par sa théorie des mutations périodiques, une objection que

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certains philosophes avaient laite au transformisme. On avait évalué la durée des périodes géologiques, on avait évalué d'autre part la rapidité de l'évolution des êtres, et on avait conclu de ces deux évaluations que le temps aurait manqué aux espèces pour devenir ce qu'elles sont aujourd'hui. Les deux évaluations sur lesquelles était hase ce raisonnement me paraissent aussi fantaisistes l'une que l'autre. De Vries en a fait état, et il a dit : « Voyez, l'évolution continue n'aurait pu se faire dans un temps aussi court. Grâce à mes sauts brusques, l'objection n'a plus de portée. » Je le répète, je n'attache aucune valeur scientifique aux nombres sur lesquels est établie l'objection en question, mais je trouve, dans des considérations biologiques lamarckiennes, un moyen de rassurer ceux que cette objection aurait pu impressionner.

En admettant que nous ayons une méthode pour mesurer la rapidité de l'évolution d'une espèce, nous ne pourrions, en tout cas, mesurer cette rapidité que dans les conditions actuelles ; pour conclure de cette mesure à la durée totale de l'évolution des êtres, il faudrait admettre que cette rapidité a été constante au cours des temps. Or, j'ai des raisons de croire que les patrimoines héréditaires deviennent de plus en plus stables, de moins en moins variables, à mesure que les variations s'accumulent dans les espèces, autrement dit à mesure que les espèces vieillissent. Si vous acceptez ma manière de voir, vous trouverez qu'il

ne reste rien du raisonnement par lequel de Vries a montré la nécessité de l'évolution discontinue1.

i. Je ne reproduis pas ici la suite de la conférence; elle était le résumé de mon livre La stabilité de la vie.

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