‹ Contre la musiqueChapitre 10 sur 56 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ce n’est pas tel ou tel aspect de la nature qu'exprime la musique, c’est la nature dans son ensemble, dans ses lois générales ; et par là s'établit son analogie avec celui des arts qui paraît {e plus éloigné d’elle, l'architecture.

L'œuvre souveraine de l'architecture, celle qui constate et qui affermit sa priorité et sa préeminence sur les autres arts, c’est le temple.

Que cette grande œuvre soit, comme on l’a

prétendu, précédée et préparée par les essais

de l'architecture utilitaire qui commence à la

caverne ét à la cabane, ou, comme nous le

-croyons, que la première idée de l’art soit

venue à l’homme à l'heure de la première prière et du premier culte rendu à Dieu, il est certain, que chez toutes les nations, c'est le temple qui est l'œuvre essentielle et caracteristique de l'art de construire. L'intention évidente du prêtre architecte, c'est de reproduire, selon sa croyance, une figure de l’habitacle divin, de l'Univers pris pour symbole. du monde invisible, de Dieu lui-même, dans les religions qui le considèrent comme incarné dans la nature. Dans tous les cas, c'est durant sa période religieuse que l'architecture règne sur les autres arts et les tient tous enchaïînés dans son sein, statuaire, peinture, musique et poésie. En la suivant à travers son histoire

depuis l'Orient primitif jusqu'à la Grèce, on

voit se développer avec elle le sentiment de la

liberte et celui de l'idéal. En même temps se dé--

veloppe la puissance d'abstraction et d'analyse qui, en séparant Les arts, la religion et les sciences les uns des autres, assure le progres de cha-

cun. Des temples cavernes d’Ellora jusqu'au

Parthénon d'Athènes, en passant par l’Assyrie,

la Perse etl'Égypte, l'architecture se degage de cette symbolique confuse du panthéisme qui aspire à reproduire vaguement la figure de l’'Univers-Dieu ; elle gravite, en rejetant cha-que jour quelque chose de ses attaches maté rielles à la nature etau symbolisme, vers l’idée pure du beau, vers la représentation d’un idéa] librement conçu dans ia conscience humaine, sur les seules données de la raison.

Tandis que les temples de l'Inde, dans leur étendue illimitée, dans leurs formes et leurs rhytmes indéterminèés et sans ordres fixes, dans la multiplicite des figures monstrueuses qui recouvrent leurs pärois, prétendent représenter l’univers Iui-même en sa double vie organique et inorganique avec le fourmille:

mént des creatures et l'étendue indefinie de

l'Étre qui les supporte, le Parthénon n’aspire qu'à satisfaire la conception rationnelle du beau, à reproduire un certain idéal qui s'est forme dans l'esprit humain indépendamment des sens et de l'action de Ja nature. L’architecture grecque est le triomphe du plus pur spirituaiisme dans l'art; rien n’y temoigne d'une préoccupation pantheiste et d’une imilation quelconque de l'univers; c'est la raison divine et humaine, l’éternelle raison qui a fourni le modele, c’est elle qui se manifesle sur ces frontons éblouissants, c’est elle qu’on adore autour de ces colonnades.

Si libre, si rationnelle, si humaine qu’elle soit, l'architecture ne peut échapper cependant à cette loi de tout art qui l’astreint à representer quelque chose de la nature. Qu'est-il donc resté du naturalisme à l'architecture au moment où elle atteint sa suprême beaute chez les Grecs et au moment où elle a conquis la plus grande indépendance de tout symbole en

se subordonnant à la seule idee du beau et aux

proportions humaines? Absolument rien qui

n’appartienne à l'esprit plus qu’à la nature ; à savoir, l’éternelle géométrie, l'expression des lois de l'étendue combinée avec l’idée du beau

telle qu’elle se forme dans la raison la plus

libre et la plus dégagée des sens. Les règles du

nombre et de la mesure, la loi des proportions appliqués par le goût de l'élégance, voilà tout ce qui subsiste de nécessaire, de fatal dans l’ar-

chitecture grecque, tout ce qui rappelle l’an-

ciénne soumisson de cet art au sentiment de

la nature. Le symbolisme a disparu entière-

ment ; la raison ne relève plus que d’elle-même

dans le choix des formes : et l’idée du beau qui se joue à travers l'édifice, est désormais la seule souveraine de l’œuvre.

Nous nous arrêtons à l'architecture grecque pour constater ce qu’il y a d’essentiel à cet art livré à lui-même sans aucun autre souci que celui de sa propre perfection, parce qu'avec l'architecture chrétienne, le symbolisme re-

commence, et, avec lui, surviennent d’autres

exigences que celles de la raison pure et de l'idée générale du beau. Dans l’art grec af-franchi du symbolisme il ne reste plus de fatal que l'application des lois nécessaires de toute construction, et ces lois y ressortent mieux dans leur simplicité, l'édifice n’étant pas surchargé des ornements et des détails dont le compliquent, ailleurs, la tradition religieuse ou l'imagination d’un artiste dominée par le sentiment de la nature.

Quand le sybolisme est exclu de l’architecture, quand le temple a cessé d’être la figure de l'Univers-Dieu, comme dans l’Orient pan— théiste, et qu'il n'est pas encore l'image de l'Église du Christ, comme au moyen âge, l'édifice conserve deux éléments essentiels, l’un qui serattache encore aux lois fatales de la nature, l’autre qui dérive des libres facultés de l'esprit. La géométrie toute seule régit la charpente, ce qu'on pourrait appeler le squelette du monument dont toutes les pièces sont assujetties

à des mesures, à des proportions, à des rap-

ports qui peuvent s'exprimer par des nombres. C’est ainsi que dans l'architecture grecque la dimension des colonnes relativement au reste de l'édifice, leur nombre, leurs intervalles, les rapports de la hauteur au diamètre, de la base avec le chapiteau, l'angle du fronton, les proportions des frises, de l’entablement, de toute la membrure des constructions, sont soumis à des règles fixes, nécessaires qui précèdent et qui dominent les suggestions de l’idée du beau chez le constructeur. Ces règles sont Les Lois mêmes de toute substance étendue, les mathématiques éternelles. Le gros-œuvre, le corps du temple qui s'ordonne sous leur empire, correspond à la nature elle-même dans ses lois les plus générales et considérées comme le support et la matière de tous les êtres. Toute cette portion de l’art est fatale ; le goût et la liberté de l'artiste n’y peuvent rien chan ger,

C’est ainsi que, dans la musique, les inter-

valles des notes, les rhytmes, les mouve--

ments, les mesures dépendent de la géométrie du temps, comme l'architecture dépend de la géométrie de l’espace. Cet élément de la musique est nécessaire ; il est réglé par des calculs invariables comme ceux des sciences exactes;

cet art, le plus capricieux de tous, par cer-

-tains côtés et par les effets qu’il produit sur les

divers tempéraments humains, se lie par ses principes essentiels aux lois les plus profondes et les plus générales de l’être. La musique représente par là tout un monde extérieur et supérieur à l’homme; elle est placée pour cette part d'elle-même, au-dessus des atteintes de la liberté; elle est par conséquent impropre à l’exprimer et à réagir sur elle. Par ce côté qu’elle a de commun avec l'architecture, elle manifeste certaines grandes lois toutes divines contre lesquelles l’homme ne peut pas se revolter et qu’il n’a aucun mérite à reconnaître : la musique donne à notre intelligence une certaine idée de l’ordreimmuable des choses; elle

lui communique par là une incontestable élé-

vation ; mais elle n’agit point sur le sens mo- 1 ral, sur le sens esthétique proprement dit, pas plus que ne le fait l'architecture par ce côte pareil qui répond aux sciences mathématiques. Là s'arrête l'analogie de l'architecture et de la musique dans leurs effets sur l'esprit. .

Cette analogie persiste sur d’autres points.

. L'architecture est l’art de diviser harmonieusement l'étendue, comme la musique est l’art de diviser harmonieusement la durée. Mais les matériaux qui servent à cette division, les sons et la pierre, sont susceptibles d’être distribués sur plusieurs modes et de recevoir des ornements nombreux dans l'art de la cons- - truction, innombrables dans celui de la melodie. Nous n’entreprendrons pas une comparaison entre les divers modes en architecture

eten musique ; nous avons hâte d'arriver aux

de ce dernier art, si voisin du premier par certains principes, son contraire le plus frappant,

par les effets qu'il produit.

caractères propres de la musique, à ce qui fait

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