‹ Contre la musiqueChapitre 9 sur 56 · M RE · texte numérisé non relu

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nouissent, notre personnalité s’abdique, elle est sur le point de se dissoudre dans la vie universelle. C’est la véritable extase:; et aucun art n’est capable de la produire commela musique. Comment se fait-il que l’action de la mélodie en élevant ainsi l'âme si fort au-dessus de nos sentiments habituels, à un état si voisin de la béatitude des purs esprits, agisse en même temps d'une façon presque matérielle sur la vie orga nique et devienne une jouissance d’un ordre si infime que les brutes mêmés peuvent la par :

tager? C'est là un fait mystérieux, comme l'union de l'âme et du corps, mais c’est un fait incontestable, La musique est à la fois le plus mystique et le plus sensuel des arts ; elle s’accomplit dans un monde abstrait qui confine à l'idée pure, elle nous ouvre les portes de l’infini, et en mème temps elle circule-dans nos organes comme un agent materiel; elle y suscite des phénomènes de simple vitalité physique, dont toute chair peut ressentir les effets,

sur lesquels notre conscience est aussi impuis-

sante que sur la circulation du sang, et qui se produisent sans notre partiäpation, en dehors de la sphère du ibre arbitre. La fatalité, voici ce qu'ont de commun les deux éléments de l’œrvre musicale et les deux émotions qu’elle nous cause. Tous les termes de la mélodie se présentent comme nécessaires, absolus. L'impression faite sur nous, si vague qu'elle soit, a un caractère de nécessité ; elle peut ne pas se produire si nos organes sont rétifs, mais, quand elle se produit c’est une sensation que nous ne] u-— vons ni repousser ni discuter. Elle n’apporte pas avec elle une idée claire sur laquelle l’intelli gence s'exerce librement, qu'elle accepte, qu'elle nie, qu’elle modifie ; il faut la subir telle qu'elle est, comme on fait d'un plaisir ou d’une douleur.

L’aptitude à sentir la musique très vivement et à s’y complaire est un don fort répandu, mais qui se rencontre surtout chez les deux familles d’esprits les plus opposés qui se puis--

sent voir. Ce don est fréquent chez les hommes

appliqués aux sciences exactes ; il est presque universel chez les personnes dont la sensibilité nerveuse est exaltée par l'imagination ou la maladie. Les géometres apprécient l'élément.

positif qui peut se traduire en chiffres, en proportions régulières, en mesures symétriques : ils sont séduits par ces apparences de vérités axiomatiques, et flattés dans leur habitude de ne pas tenir compte de l'élément libre et du principe moral de la pensée. Ils possèdent dans cette portion de la musique une langue universelle, abstraite detoute circonstance de Jieu d'âge, de tempérament et d'obligation morale ; ils se croient encore dans la sphère de l’algebre, en goütant de plus ce charme ineffable dont la musique inonde les sens.

A l’autre extrémité des tempéraments et des habitudes intellectuelles, les gens chez qui le système nerveux prédomine, certains artistes, certaines organisations frêles et délicates, les femmes surtout, reçoivent de la musique des

impressions profondes et quiles subjuguentplei-

nement. Il y a donc un caractère commun à ces

deux familles d'âmes, si différentes sur tousles autres points et dont l'association va sembler bizarre, les femmes et les geomètres : ce ca-

| ractère c'est la faiblesse de la raison théorique

et pratique et l'absence de liberté d'esprit. Nous affirmons ici trop dogmatiquement peutêtre et sans preuves. Pour nous dispenser d’une digression dans la physiologie et dans l’histoire, et d'une interminable série d’anecdotes et d'analyses, nous pouvons nous en référer sur

ce point aux opinions vulgaires, touchant les

savants et les femmes; ce sont les idées de l'expérience et du sens commun.

Mais il ne s’agit pas ici de faire la psychologie de certaines classes d’'esprits, il s’agit du rôle de la musique et de sa place parmi les autres arts. Nous affirmons d'elle ceci, qu’elle se passe, chez celui qui crée, de la liberté, de la raison, de la clairvoyance nécessaires aux autres artistes, et qu’elle ne saurait développer

chez l’auditeur l'intelligence pure, le sens mo-

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ral, et la possession: de soi-même. Des deux éléments dont elle se forme l’un répond à la vie organique commune aux animaux et à l’homme, l’autre répond à des lois qui sont hors de la portée de la raison humaine, hors des atteintes de

sa liberté, qui sont inexplicables et fatales, qui

font partie de l’ordre mathématique, comme

l'autre élément fait partie de l’ordre physiologique. Régi ainsi par les lois de la vie organique et par d’autres lois abstraites et mystérieuses comme les propriétés des nombres, suspendu pour ainsi dire entre le ciel et la terre, entre l’ordre divin et l'ordre animal, cet art est le moins apte de tous à représenter l’ordre humain par excellence, la sphère où se développe la liberté morale ; il se meut dans un monde aveugle, fatal, inconscient ; il n’exprime que des faits nécessaires, mystérieux ; il n’enseigne ni à les comprendre ni à les dominer; en un mot la musique, en dehors de ce qu'elle a de commun avec la science des nombres, n’ex-

prime que des passions et jamais des idées ;

PSS

c'est pour cela qu'elle est ressentie par les êtres dénués de raison.

La musique est donc incapable d'exprimer ce qu'il y a de propre à l’homme dans la creation, la liberté ; c'est-à-dire qu'en réalité, et si étrange que cette proposition paraisse, la musique est le moins humain de tous les arts. Elle est divine si vous le voulez, mais divine

comme la nature, comme tout ce qui est en

dehors de l’homme. La musiqueest tout entiére -

sons l'empire du monde extérieur et non pas sous celui de la conscience ; elle dérive de la pature et non pas de l'esprit humain; elle émerge des ténèbres morales et non pas de la lumière. Elle replonge l'âme dans l'obscurité et dans le vague au lieu de l’éclairer. Elle at: tire l'intelligence en dehors d'elle-même et la noie dans l'indécision, dans la rèverie ; elle la disperse à travers la nature ; elle replace en fin l'humanité sous l'empire dumondeextérieur, quand la vraie mission des arts, semblable à

celle de la religion et de la philosophie, serait

de nous affranchir du joug de la nature et d’ai der l'idéal à se dégager en nous.

La musique représente la natureet nous fait éprouver le même ordre d’impressions que le

paysage. Les autres arts nous représentent l’homme, libre à divers degrés, de la fatalité

qui l'entoure ; la musique exprime cette fatalité et nous ysoumet. Le règne de la musique, cette chose toute spirituelle en apparence, c’est le règne de la nature, de la nature avec tout ce qu'elle à de divin, mais aussi avec tout ce qu'elle a de grossier, avec tout ce qu'elle exerce de redoutable fascination pour asservir

l’homme à la matière.

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