‹ Contre la musiqueChapitre 19 sur 56 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La musique à pris de nos jours une place immense dans les habitudes de la société cultivée et même de classes populaires; elle exerce actuellement parmi les autres arts une incontestable prépondérance ; elle semble plus que tous les autres appropriée à l'expression et aux besoins de l’âme moderne. Cette domination de la musique est un fait reconnu par les cri-

tiques les plus sérieux. Il s’agit d'étudier ce

fait dans ses causes et dans ses conséquences * morales, pour compléter une philosophie dela musique. Disons auparavant quelques mots de son histoire, non pas au point de vue technique, mais relativement à l’histoire générale de l’art et de l'esprit humain.

La musique, comme tous les arts, est née de la religion ; elle a fait d’abord partie du culte et s’est développée sous l'influence du sacerdoce ; elleétait, ainsi que le culte lui-même, un moyen d'éducation pour les hommes en même temps qu'un hommage rendu à la divinité. Chez les Grecs, pour la première fois, elle s'émancipa et sortit des temples, sans jamais s’affranchir de la surveillance de l'État et de la dépendance de la philosophie. La musique complétée de la gymnastique, c'était chez les anciens toute l’'éducation de l'âme et du corps. Il en était encore ainsi à l’époque de Platon ; et il qualifie de ces deux noms dans le troisième livre de la Républiquelesystèmeentier de l’enseignement que rece-

vront les citoyens. Si l’on prenait à lalettre et

dans le sens moderne le mot de musique, quand il apparaît dans l’histoire à partir de l'Égypte,

on croirait certes, que cet art a exercé dans l'ancien monde une influence autrement abso-lue que dans la societé présente. Mais ce nom lui-même, qu’il dérive de celui des Muses ou qu'il ait servi à le former, témoigne, en nous rappelant les neuf déesses qui président aux arts de l’esprit, du sens plus large qu'il avait chez les anciens. La musique chez les Grecs était tout autre choseque l’art d’écrireet d'exécuter des mélodies. Par quel heureux privilège et dans quelles circonstances historiques cet art est-il parvenu à garder pour lui tout seul une appellation qui désigna d’abord l’ensemble des connaissances humaines ? Est-ce donc qu'il exercerait sur l'esprit cette action toute-puis— sante et toute bienfaisante que certains adeptes

sont tentés de lui attribuer, et qu’il mérite de

se subordonner fous les arts comme il est sur

le point de le faire aujourd’hui? Ne remontons

pas à travers l'histoire au delà de Platon.

ne ER ES

Qu'était--ce que la musique au moment où le divin penseur l’impose à la jeunesse et la règlemente comme la suprême éducation de l’âme? La musique était déjà indépendante de la religion, mais son nom designait encore, outre la science de l'harmonie, tout ce que nous appelons aujourd’hui Ja littérature. C'est à la poësie, à la poésie vivante, c'est-à-dire chantée: que revient l'honneurd’avoir été, dans les temps primitifs et jusque après Platon, l’institutrice du genre humain.

Pourquoi le nom sacré qui était donné à tout le domaine de la Muse, a-t-il été réservé plus tard à la seule culture de la melodie et des voluptes de l’oreille ? C’est que chez un peuple aussi passionnément épris que les Grecs de la mesure, de l'ordre, de la proportion en toute chose et pour qui la beauté consistait surtout dans l'harmonie et l'accord parfait, c’est l'harmonie dans son état le plus éleve, l'harmonie de la pensée et de la forme, l'harmonie enve-

Jloppant et pénétrant à la fois le corps et l’âme,

qui semblait être la partie essentielle de la poésie. Or comme l'harmonie, le rythme, la mesure, sont le propre de la musique, les Grecs laissérent plus particulièrement à cet art le nom qui s’appliquait autrefois à tout l'empire du beau, à tout le domaine de la parole imagée et chantée, à la poésie.

Quelques mots du philosophe qui a fondé la science du beau, vont nous montrer combien était vaste chez les anciens le mot de musique et dans quelle subordination à l'égard de la poésie était tenu l'élément musical proprément dit. Platon vient de prononcer, contre les genres inferieurs en poésie, contre la poésie énervante et corruptrice, ce célèbre anathème si mal compris et si sottement répéte depuis deux mille ans, car on a prétendu le détourner contre Homère et tous les poètes : le maître poursuit :

«Il me semble, mon cher ami, que nous avons traité à fond cette partie de la nusique

qui a rapport aux discours et aux fables, puis—

que nous avons montré quel doit en être et le fond et la forme.

« Il nous reste donc à régler ce qui regarde le chant et la mélodie.

« Le chant a trois éléments, les paroles, l'harmonie et le rythme...

« Il faut que l'harmonie et le rythme répondent aux paroles.

« Nous avons dit qu'il fallait bannir du discours les plaintes et les lamentations.

« Quelles sont les harmonies plaintives ? disle-moi, car tu es musicien.

« C'est la Lydienne mixte et l’aiguë, et quelques autres semblables.

« Il faut donc laisser de côté ces harmonies, qui loin d’être bonnes pour les hommes, ne le sont pas même pour des femmes d’un caractère honnête.

« Et quelles sont les harmonies molles et usitées dans les festins ?

« L'Ionienne et la Lydienne, qu'on appelle harmonies lâches,

« Peuvent-elles être de quelque utilité pour les gens de guerre ?

« D’aucune utilité ; ainsi il pourrait bien ne rester que les harmonies Dorienne et Phryglenne.

«Je ne me connais pas en harmonies, mais laisse-nous le mode qui saurait imiter le ton et les mâles accents de l’homme de cœur qui, jeté dans la mêlée ou dans quelque action violente et forcé par le sort de s’exposer aux blessures ou à la mort, ou bien tombant dans quelque autre malheur, dans toutes ces situotions reçoit de pied ferme et sans plier les assauts de la fortune ennemie. Laisse-nous encore un autre mode qui le représente dans des pratiques pacifiques et toutes volontaires, invoquant les dieux, enseignant, priant, ou conseillant ses semblables, ou se montrant lui-même docile aux prières, aux leçons et aux conseils d’autrui, et ainsi n'éprouvant jamais de mécomptes, comme ne S’enorgueillissant jamais, toujours

sage, modéré et content de ce qui lui arrive.

Ces deux modes d'harmonie, l’un énergique, l’autre d’un mouvement tranquille, qui imiteront parfaitement les accents de l'homme cou-

rageux etsage, malheureux ou heureux : voilà

ce qu'il faut nous laisser.

« Achevons notre réforme; après l'harmonie, parlons du rythme, et convenons de n'y point chercher des variations et des mesures de toute espèce, mais les mesures qui répondent à celle d’une âme sage et courageuse. Ce point fixe, exi-

geons que le nombre ainsi que la mélodie SOIENT

DANS LA DÉPENDANCE DES PAROLES, TELLES QUE NOUS LES VOULONS, ET NON LES PAROLES DANS CELLE DU NOMBRE ET DE LA MÉLODIE.

« La beauté du rythme et del’harmonie reproduit, en l’imitant, celles des paroles, de même que les paroles sans beauté suivent un rythme

et une harmonie analogues.

« Ainsi la beauté des paroles, celle de l’harmonie et du rythme, de même que l'agrément, servent d'expression à la bonté de l'âme ; et je

n'entends pas par ce mot, la stupidité qu’on ap.

pelle par une espèce d’adoucissement bonhomie,

j'entends un vrai caractère moral de bonté et

de beauté.

« Le défaut d'agrément, de rythme et d’harmonie est la marque ordinaire d'un esprit et d’un cœur mal faits, de même que les qualités opposées sont l’image et l'expression de l’âme pleine de sagesse et de bonté.

« Suffira-t-il de veiller sur les poètes et de les contraindre de nous offrir dans leurs vers, un modele de bonnes mœurs, sinon de renoncer parmi nous à la poésie ? Ne faudra-t-il pas encore surveiller les autres artistes et les empecher de nous offrir dans les représentations des êtres vivants, dans les ouvrages d'architecture ou de tout autre genre, une imitation vicieuse, dépourvue de correction,de noblesse et de gràces, et interdire à tout artiste incapable de se conformer à cette règle l'exercice de son art, dans la crainte que les gardiens de l’État, élevés au milieu des images d’une nature dégradée, comme au sein de mauvais pâturages, et y trou-

vant chaque jour leur entretien et leur nourriture, ne finissent par contracter peu à peu, sans s'en apercevoir, quelque grand vice dans leur âme? Ne devons-nous pas, au contraire, rechercher les artistes qu'une heureuse nature met sur la trace du beau et du gracieux, afin que, semblables aux habitants d’un pays sain, les jeunes guerriers ressentent de toutes parts une influence salutaire, recevant sans cesse, en quelque sorte, par les yeux et les oreilles, l'impression des beaux ouvrages, comme un air pur qui leur apporte la sante d’une heureuse contrée, et les dispose insensiblement dès leur enfance, à aimer et à imiter le beau et à mettre entre eux et lui un parfait accord?

« Si la musique, mon cher Glaucon, est la partie principale de l’éducation, n’est-ce pas parce que le rythme et l'harmonie ont, au suprême degré, le pouvoir de pénétrer l'âme, de s'en emparer, d'y introduire le beau et de la soumettre à son empire, quand l'éducation a

été convenable, au lieu que le contraire arrive 2,

lorsqu'on la néglige? Le jeune homme, éleve convenablement par la musique, ne saisira-t-1l pas avec une étonnante sagacité ce qu’il y a de défectueux et d'imparfait dans les ouvrages de l’art et de la nature, etn’en éprouvera -t-il pas avec transport ce qu'il y a de beau, ne le recueillera-t-il pas dans son âme pour s'en nourrir et devenir par là l’homme vertueux; tandis que tout ce qui est laid sera pour lui l’objet d'un bläme et d’une aversion légitime, et cela dès la plus tendre jeunesse, avant de pouvoir s’en rendre compte, au nom de la raison, de cette raison que plus tard, lorsqu'elle arrivera, il accueillera avec tendresse, parce qu’en vertu du rapport intime qui se trouve entre elle et l'éducation qu’ila reçue, elle lui apparaîtra sous des traits familiers ?

« Tels sont, en effet, les avantages que l’on

attend de l'éducation par la musique !. »

1 Platon, la République, liv. III. Traduction de V. Cousin Tome IX p. 150 à 132,

es

Rappelons-nous toujours que ce mot de musique signifie dans Platon, la poésie servie par le chant et tenant le rythme et la mélodie sous l’étroite dépendance des paroles. Nous avons cité longuement et sansreléguer la citation dans une note, pour contraindre le lecteur moderne à s'assurer par ses yeux du sens de ces adorables pages du maître que l’on cite à tort et à travers depuis tant de siècles, sans les avoir lues serieusement. Voilà comment Platon bannit la poésie de sa République ; il en fait la base essentielle de l’éducation du citoyen. Mais ce n’est pas seulement cela que nous avons voulu prouver, caril s’agit ici de l’histoire de la musique. Le témoignage de l’harmonieux penseur nous la montre chez les anciens, esclave obéissante de la poésie ; il nous enseigne en même temps, combien l'idée de la poésie chez les Grecs était inséparable de l’idée de la beauté virile, de la mesure rationnelle, de l’équilibre, du calme énergique de l'âme et de la justesse en

toutes choses. C'est parce que la musique est

avant tout, l’ordre, la proportion, l'harmonie, qu'elle était devenue le symbole et le nom com -

mun de tous les arts.

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