CHAPITRE PREMIER
Les pages qui-précèdent parurent dans le Correspondant du mois d'avril 1866. Elles n'ont rien de dénigrant pour la musique et mé- ritent, nous le croyons, leur titre de Phrlosoplie. Elles soulevèrent pourtant de vives récriminations. Si j'avais dit des choses plus sévères d’un autre art, de la peinture ou de la poésie,
elles auraient passé inaperçues. Mais, tel est
l'empire qu’exerce aujourd’hui la musique qu'il en est d’elle comme du suffrage universel : qui le discute commet un sacrilège et se place hors la loi. L'auteur de la Philosophie de la musique fut tenu pour un barbare par l’innombrable tribu des pianistes de tous les âges, de tous les sexes et de tous les étages qui déchirent le cerveau de leurs infortunés voisins. Et cependant nous n'avions pas encore écrit la phrase qui va suivre : Le piano est un des fléaux de notre temps. Mais notre étude sur la musique eut l'honneur de susciter tes contradicteurs plus graves que les insrumentistes. Un illustre homme d'État, d'un esprit aussifin, d’une âme aussi tendre que son caractère est ferme, que sa parole est élo— quente et courageuse, voulut bien compléter mon travail et rectifier ce qui lui semblait ex-— cessif dans quelques-unes de mes affirmations. Il m'a permis d'orner ce volume de son brillant plaidoyer en faveur de la musique, mes lecteurs auront la bonne fortune de trouver ici
plusieurs pages de M. de Falloux. Si je n'avais
pu mettre sous leurs yeux ces pièces considérables du procès de la musique, je ne me serais pas cru le droit d'ajouter ici à ma Philosophie de la musique la réponse que j’adressai dans le Correspondant à mes divers contradicteurs et dans laquelle je discute quelques-unes des idées de l’éminent et cher confrère dont j'aime à prendre les leçons en toutes choses.
Voici l’article de M. de Falloux :
« Adressant, il y a peu d’années la parole aux élèves du petit Séminaire de Combrée, je leur disais : « Un grand saint qui avait aimé toutes les illusions de la terre avant de s'attacher à toutes les vérités du ciel, un saint dont la parole fait autorité pour tous les genres d’intellisgence, parce qu'il avait appris de nos passions mêmes à les juger et à les combattre, saint Augustin, a dit : «Il faut que nos plaisirs contribuent au bon ordre de l’âme, Delectatio ordinel animam. » Conservons donc l'alliance étroite des grands travaux et des nobles plaisirs, alliance qui doit demeurer indisso-
luble et que personne n’a jamais brisée impunément.
« Plaçant la musique au premier rang de ces délassements salutaires, j’ajoutais : La musique peut devenir un instrument efficace et puissant de moralisation pour l'individu, de civilisation pour les peuples. La musique est bien réellement la langue spiritualiste par excellence, la langue qui éveille et qui résume nos instincts les plus élevés, et dont l’action propre est de faire prévaloir les penchants délicats sur les pen chants vulgaires; là où commence le domaine de l'infini et de l’indefini, là commencent le règne, le charme, la magie de cette langue des sons qu'on appelle la musique. La musique a particulièrement deux privilèges.
« Elle est d'abord la seule langue universelle. Universelle dans le temps : l'antiquité et les àges modernes lui ont payé le même tribut. Le
paganisme lui assignait un rang illustre dans
J'Olympe. Orphée apaisant les enfers, Amphion
soumettant les pierres à sa voix, n'étaient autre
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chose que la fiction se mêlant à la réalité et la fable prêtant ses symboles à l’histoire. Universelle dans l’espace : la même melodie est com prise à la fois par un public d'élite et par une foule réunie au hasard, comprise à la fois à Paris, à Pétersbourg, à Londres ou au Paraguay. Le second privilège est plus caractéristique encore : la musique est la seule langue dans laquelle on ne puisse pas écrire de mauvais livres, et qui ne laisse jamais dans la mémoire une image dangereuse. L’archet livré à lui-même, livré à lui seul, répugne et se refuse à toute inspiration matérialiste, il ne s'adresse qu'à l’âme, ou il se tait. |
« Telle etait ma thèse, je la développais de mon mieux en l’'appuyant des raisons, des auto rites et des exemples qui me paraissaient concluants, et comme j'obéissais, en parlant ainsi non à une fantaisie paradoxale, mais à une conviction profonde, je demandai l'insertion de ce discours au Correspondant. Un lec-
teur ami l’accueillit avec une grande bien-
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veillance personnelle, mais sans y souscrire, et peu de temps après il me réfutait à son tour dans le Correspondant. Ce contradicteur ami n’était rien moins que M. de Laprade, et c’est alors que je sentis combien la musique avait en moi un apologiste opiniâtre. Si une voix pou-— vait m'inspirer le désir de l'écouter au lieu de lui répondre, si un caractère pouvait, avant toute démonstration, m'imposer le respect et la confiance, c'étaient la voix, la pensée et le caractère de M. de Laprade. Je résistai cependant, je lus et je relus ces objections sans pouvoir me soumettre. J'adoptai, puis J'ajournai la résolution de répliquer ; aujourd’hui je cède enfin à la tentation, et, comme j'ai rappelé mon propre discours, je vais rappeler la critique de mon illustre confrère, car je doute que le public ait conservé de notre controverse un souvenir égal au mien. La poésie éloquente de son langage, la portée métaphysiqne de son argu-— mentation m'entraineraient trop loin si Je vou-
lais citer complètement mon adversaire : Je vais
essayer du moins de le résumer avec fidélité. Loin de trouver dans la musique un agent spiritualiste, M. de Laprade l’accuse au contraire de n'être qu’un élément tout exterieur, «elle nous envahit et nous émeut dans le domaine des sensations, elle ne nous soutient ni ne nous élève dans l’ordre des sentiments ; il y a en elle un élément tout physique, une sorte d'électricité qui s'adresse au fluide nerveux, indépendamment de toute action sur l'intelligence et sur le cœur. La signification d'une peinture est évidente, et les esprits les plus impropres à décider de son mérite comme œuvre d'art, ne sauraient se tromper sur l'action qu’elle représente, sur le sentiment qu’elle éveille, en un mot, sur la direction qu’elle imprime à la volonté. »
«Le compositeur, selon M. Laprade, n’a pas même conscience de son œuvre. « C’est d'après la symphonie, dit-il, qu’on doit juger la valeur morale de la musique. Aussi nous apparaît-elle
dans le grand Beethoven simplement désignée Le
par le ton qu'elle affecte: symphonie en Za, Symphonie en ut mineur. Toutes les fois que plusieurs hommes réunis en viendront à s’interroger sur leur impression commune à l’audition du même morceau, ils ne pourront jamais la déterminer nettement que par ceci : Je jouis ou je souffre, je souris ou je pleure. À quoi quelques-uns pourront ajouter : Je demande la bataille, et quelques autres : Je rêve.
VMais quelle bataille et quel rêve? Sera-ce le combat du bien contre le mal ou celui du mal contre le bien ? la musique toute seule ne vous le dira jamais. Si votre rêve va quelque part où l'intelligence et la volonté puissent le suivre, s'il est plein d'autre chose que du fluide invisible et impondérable, s’il n’est rien de plus qu’une sorte d'ivresse, d’extase indescriptible, de sublime hébetement, pareil à l'effet de Fopium et du hachisch, si ce rêve, sans objet sur la terre, sans but precis dans le monde so cial et dans la sphère de la volonté et de l’ac-
tion, s’élance au moins dans ce vague infini au
bout duquel on peut rencontrer l’idée de Dieu ;
terminé, à une idée, à une intention précise, c’est qu'en dehors de la musique elle-même, vous aurez trouvé le sentiment, l’idée et l'intention : c'est que dans vos croyances déjà formées, dans votre cœur déjà dressé aux nobles mouvements, dans votre imagination déjà peuplée par les autres arts de glorieux modèles, vous aurez
puisé le seul enseignement qui soit capable de
se traduire en actes. C’est que la poésie, c’est.
$ que les autres arts, truchements plus fidèles et plus clairs de la religion ou de la philosophie, auront déposé dans votre àme le germe sacré, La musique vous à communiqué la douce chaleur qui le fait éclore; mais, comme la chaleur,
Ë elle ignore ce qu'elle produit, et des mèmes
rayons elle féconde l'œuf du cygne et celui de.
la vipère. »
« Incriminant ainsi la musique dans son principe, dans son essence, M. de Laprade ne
: recule devant aucune des conséquences de sa
si ce rêve enfin aboutit à un sentiment bien de-'
mise en accusation; il prend nettement la musique à partie, comme complice de toutes les décadences sociales et de tous les abus politiques. « L'histoire est là, dit-il, pour démontrer l’action morale de la musique par ses alliances ; les despotes grands et petits l’ont instinctivement protégée. C’est l’art de prédilection des peuples asservis; elle s'est développée dans la somnolence de l'Allemagne et dans la corruption de l'Italie. Le pays du monde le moins musical, c’est à coup sûr la libre Angleterre. L'empire romain a fait le Colisée, notre siècle bâtit l'Opéra, lieu de dévotion pour ces pèlerins de la volupté qui affluent dans Paris des quatre points du monde. Ce monument dont la France avait un si pressant besoin, c’est la cathédrale du matérialisme. »
« Le débat, on le voit, porte à cette hauteur par M. de Laprade, n’est plus seulement une question de goût ou de préférence artistique, c'est une question morale de premier ordre. Si
l’accusateur a raison, l'humanité presque tout
entière s’est trompée, la civilisation s’est laissé prendre à un piège. L'Église a fait fausse roule. Saint Augustin et Charlemagne, les conciles et les papes, sont tombés dans l'erreur où la Grèce les avait précédés. J'espère donc que la gravité d'une question ainsi posée servira d’excuse à ma résistance.
« Et d’abord établissons bien les points de départ qui nous sont communs.
« Sans doute la musique n’est point une largue dans le sens rigoureux de ce mot, et j'avais cru le dire en l'appelant surtout le langage de l'infini et de l'indefini; les musiciens euxmêmes n’elèvent aucune contestation à cet égard, et j'en ai pour garant une autorité irrécusable dont je ne crains pas d’armer M. de Laprade.
Grétry avait tout le cœur qui respire dans Richard et tout l'esprit qui pétille dans le Tubleau parlant ou dans Zemire et Azor, encouragé et applaudi sous l’ancienne monarchie, il
s’en souvenait. Napoleon le savait bien et vou -
Jut lui en témoigner quelque rancune, lorsqu'il reçut l'Institut pour la première fois. — Comment vous nommez-vous ? dit-il à son confrère, en s’arrêtant devant lui avecunefeinte surprise. Grétry, répondit-il modestement. Puis Napo— léon passa outre, fit le tour du cercle, et se retrouvant en face du vieux royaliste, voulut une seconde fois lui témoigner le même dédain, par la même question. — Comment vous nommezvous donc, répétait-11? — Toujours Grétry, Sire. Eh bien, ce même Grétry, aussi spirituel avec les importuns qu'avec les superbes, était poursuivi par un duleltante, M. de M., qui avait écrit un livre pour démontrer que tout pouvait s'expliquer et s'exprimer en musique. Il voulait faire accepter la dédicace de cette merveilleuse démonstration à l’illustre maestro qui bientôt n'eut d'autre ressource que de fermer sa porte. Mais M. de M. l’attendait dans la rue et il le poursuivit un Jour sur le boulevard. « Monsieur, lui dit Grèétry en lui indi-
quant du doigt un restaurant, entrez dans cette
É M. DE FALLOUX FHONCETS