OPINION D
maison, commandez votre diner en musique, et si vous en sortez avec un appétit satisfait, j'accepterai votre dédicace.» Je ne sais si l’importun fut converti, pour moi Je le suis pleinement, et c’est précisément parce que la musique se refuse net à transcrire nos penchants vulgaires et matériels que je lui sais un gré infini; mais je ne puis admettre que ce soit ne rien exprimer que d’être seulement l'organe privilégié de la partie spiritualiste de nous-mêmes. Aimer, pleurer, sourire, rêver, ne constituent point un domaine dont on puisse faire fi, car la poésie n'en a pas d'autre, et je ne pense pas que M. de Laprade m'oppose comme une objection suffisante la Gastronomie de Berchoux.
« Non, la musique n'est point une langue
technique ; ellen’estassurément pas non plus un
enseignement théologique, historique, ou moral
dans le sens absolu du mot, Mais les autres arts
partagent la même infirmité, ou plutôt sont
renfermés dans les mêmes limites.
« Lorsque M. de Laprade dit : « Si le rêve
éveillé en vous par la musique aboutit à un sentiment déterminé, c'estque votreimagination est dejà remplie par les autres arts de glorieux modèles; c'est que la poésie, c’est que les autres arts, truchements plus fideles et plus clairs de la religion et de la philosophie, auront déposé dans votre âme le germe sacré », il ne va pas assez loin. Aucun art, pas plus la peinture que la musique, pas plus la sculpture que la peinture, n’est par lui-même un enseignement com— plet de philosophie, d'histoire ou de religion ; tous impliquent une éducation première, des notions antérieures, des convictions arrêtées, ou bien ils demeurent également inintelligibles et impuissants. M. de Laprade affirme que la signification d'une peinture est toujours évidente et que les esprits les plus impropres à décider de son mérite comme œuvre d’art, ne sauraient se tromper sur l’action qu'elle represente ni sur la direction qu’elle imprime à la volonté. Ici encore, je le crois, M. de Laprade
se trompe, et après avoir trop relevé, au point
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de vue moral les arts qui ne sont point la musique, il lés loue trop aussi au point de vue de la clarté.
Quoique la peinture et la sculpture parlent plus manifestement aux yeux et aux sens, elles laissent encore le plus souvent la foule indécise sur leur signification. Le peintre et le sculpteur ont peut-être même plus besoin d’une préface que le musicien. On vend l'indispensable livret
à la porte de nos musées ; il n’en est pas besoin
etl’on n’y songe pas à la porte du Conserva-
toire. Le moindre orchestre groupera tout de suite auprès de lui un attroupement populaire; plus rares sont les tableaux qui attirent la multitude. En fait de tableau, il faut rayer d’abord d’un trait de plume tout ce qui concerne la mythologie, lettre close pour le gros du public moderne. Entrer dans un musée sans une certaine provision historique et litteraire, c’est pénétrer dans un labyrinthe, sans le fil d'Ariane. L’Hercule Farnèse, l’Apollon du Belvédère, la Vénus de Médicis, seront
compris à première vue parce qu'ils représentent uniquement les types de la vigueur et de la beauté physique; le Laocoon jouira de la même popularité, parce que tout le monde se rend compte sans un effort d’érudition, de la lutte entre un hommeet un serpent; mais nul n’appréciera à sa juste valeur la statue du Rémouleur, ou celle de Spartacus, s’il est étranger aux annales romaines : nul ne comprendra le geste du grand Condé par David, s’il ne connaît d'avance le siège de Philipshbourg. Quelques grandes scènes de l’Ancien ou du Nouveau Testament seront comprises là seulement où le christianisme sera profondément entre dans le
cœur et dans l'intelligence des populations : la
Transfiquration, la Communion de saint
Jérôme, pénétreront de respect et d'émotion tout contemplateur chrétien. L'effet déjà ne se produira plus aussi généralement ni aussi rapidement devant la Dispute du Saint-Sacre ment ou devant {’E'cole d'Athènes ; et mettez un homme illettre devant le tableau de la Mort
de Socrale, il ne se doutera certainement pas que c’est un philosophe qui va boire la ciguë : peut-être vous demandera-t-il quelle excellente liqueur renferme cette coupe tenue d’une main si ferme. Donnez à deviner au même spectateur le Marcus Sextus de Guérin, l’Hippocrate de Girodet ou tant d’autres belles toiles du Luxembourg ou du Louvre, et votre homme livré à sa simple intuition, demeurera dans un ébahissement sans issue. Les critiquesbrevetés ont souvent eux-mêmes de la peine à se mettre d'accord sur une œuvre d'art, et à l'apparition du Cromwell devant le cercueil de Charles I" par Paul Delaroche, M. Théophile Gautier, si mon souvenir ne me trompe, écrivit dans sa revue du Salon de cette époque : « Ce n’est point là le Protecteur de la république anglaise devant le cadavre d’un Stuart, c’est tout bonnement quelque Paganini qui ouvre sa boîte à violor . » Dans les siècles qui possédaient encore la naïveté que nous avons perdue et qui n’a
vaient pas les journaux pour mettre en circu-
lation des jugements quotidiens, les peintres, les sculpteurs, les graveurs sentaient la nécessité de placer dans leurs œuvres, sur la muraille des basiliques et jusque dans les vitraux, de petites banderoles qui s’échappaient de la bouche ou des mains des principaux personnages. Sur ces banderoles on écrivait franchement tantôt des dialogues, tantôt une legende et en tout cas l'explication sur laquelle on se gardait bien de s’en rapporter à la sagacitée publique.
Oserai-je le dire à M. de Laprade, la poésie, la poésie elle-même, la poésie la plus pure et la plus élevée, encourt aux yeux de beaucoup de gens le reproche de frivolité pernicieuse, et tout le monde sait le mot du mathématicien au sortir d'Andromaque: — Qu'est-ce que cela prouve ? — Gardons-nous donc, nous qui aimons sincèrement les arts, de les faire trop grands ou trop petits ; il y a péril des deux cû: tés. Trop grands, on en fait des usurpateurs et
des intrus dans une sphère où ils se trouvent
dépaysés et incompétents. Trop petits, on leur enlève le sentiment de leur dignité et de leur responsabilité ; à leur place et dans leur condition vraie, ils parlent aux meilleures facultés de l’âme, ils l’épurent, ils l’occupent, ils la retiennent dans de hautes et salutaires contemplations. Là le musicien n’a le droit de dédaigner ou d’exclure ni le peintre, nile sculpteur, ni le poète ; non sans doute, mais il a certainement aussi son rang et son rôle au milieu d'eux.
Ces principes une fois posés, essayons de déterminer ce rôle précis et spécial. Non, la musique n'est faite ni pour tenir lieu de catéchisme, ni pour remplacer un cours d'histoire, ni pour détrôner Praxitèle ou Michel-Ange, Homère, Virgile ou Descartes. Mais est-elle pour cela un vain son, sans intention morale
et sans efficacité quelconque sur les inspira-
tions du cœur ou sur les résolutions de la vo-’
lonté? Les grands maîtres de l'harmonie ne
sont-ils que des harpes éoliennes vibrant au
“hasard sous le premier souffle venu, sans Ja participation de leur intelligence et de leur conscience? Interrogeons les pièces authentiques du procès.
Sans doute Beethoven à intitulé plusieurs de ses symphonies brièvement et symphonie en ul, symphonie en /a. Mais ilen a nommé d'autres symphonie pastorale, symphonie hérotque, et ces chefs-d’œuvre sont aussi distincts pour l'auditeur qu'ils ont été voulus et prémédités par le compositeur, j'allais dire par l’écrivain. Une belle page musicale est si bien le glorieux labeur d’une volonté réfléchie, elle porte si bien le cachet, l'empreinte indélébile d’une personnali'’, que chaque grand compositeur a sa nationalité, son caractere et son style. Comme tout grand prosateur ou tout grand poète, à première audition, une oreille exercée dira : — Voilà de la musique italienne, de la musique allemande ou de la musique française; comme tout esprit un peu littéraire
dira : — Voilà du Corneille ou du Dante, voi-
* là du Shakespeare ou duGœthe, du Lafontaine ou du Labruyère, il est même remarquable à quel point les grands génies en musique correspondent aux grands génies en poésie. Cor neille et Racine, si parfaits dans le tragique, excellent aussi en verve malicieuse et comique; ils ont fait Polyeucte et le Menteur, Athalie et les Plaideurs; d'autres n'ont que la verve tragique ou la verve comique. Crébillon n'a jamais eu le plus petit mot pour rire, et Molière n’a jamais essayé de sortir de la comédie, à
- quelque hauteur qu'il l’ait élevée. Tous ces
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è types se reproduisent dansle monde universel : Mozart et Rossini gardent le premier rang dans le style pathétique et dans le genre bouffe. L'un écrit l’Enlévement du serail à côte de Don Juan, l’autrele Barbier de Seville et la Cénérentola à côté d'Othello, de Séemiramis et de Guillaume Tell ; Méhul nous a légué deux chefs-d'œuvre absolument contraires, Joseph
. et l’Zrato ; Gluck, Meyerbeer et Beethoven toujours savamment magnifiques, n'ont jamais,
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que je sache, écrit une scène bouffe, et Bellini n'a pour ainsi dire produit, sous des titres divers, qu’une élégie touchante comme celle de Millevoye et toujours la même.
M. de Laprade fait remarquer que les animaux incapables de comprendre la beauté d’une strophe ou d'une statue, subissent au contraire facilement l’ascendant de la musique, qu'un serpent même se montrera sensible à la mélodie, et il en déduit que la musique est le plus sen— sualiste des arts, puisque c’est le seul qui ait prise sur les natures secondaires.
Je ne sais si cette sensibilité des animaux à la musique est parfaitement démontrée, elle n’est en tous cas ni très répandue parmi eux ni très étendue, et il y a certainement dans l’espèce animale tout entière plusieurs instincts très élevés et infiniment plus développés que celui qui m'est objecté ici. Quelle est l’origine,
la nature et la mesure de ces instincts ? je né me charge pas de le définir doctoralement; je
me contenterai de rappeler que ces instincts
pou — — - — — — — —————— ——
existent avec un caractère bien autrementirrécusable que le goût de la musique chez les quadrupèdes ou chez les reptiles. Nous avons, M. de Laprade et moi, un illustre ami qui,
dans un accès de misanthropie passagère, S'é-
6 ne TA
criait : « Ne me parlez pas des chiens, ils font
trop grande honte aux hommes. » Le chien,
en effet, n’a-t-il pas été maintes fois celebre en prose et en vers? Qu'on me permette de ci-
ter un seul exemple entre mille :
Ton silence nous plaint, ton regard nous soulage ; Fidèle, intelligent, tu traduis nos discours ;
Ta patte a de l’esprit eb ta queue un langage! Grondé, battu, chassé, mais revenant toujours, Tu devines l’ami, tu dénonces le traître!
Tu vis pour caresser, suivre et servir ton maître,
Et tu meurs, au besoin, pour défendre ses jours!
Faut-il conclure que le sentiment de l’affection et de la fidélité est pur sensualisme, puis que nous le partageons avec les chiens ? Les hommes vont souvent aussi chercher dans le
règne animal l'emblème de l'amour maternel ; 9,
le hibou est plein d'illusion sur ses petits, le renard consacre ses meilleurs tours à la conservation de sa progéniture, le pélican ouvrant son sein nourricier figurait, dans le symbolisme chrétien, l’Église elle-mème, et il se retrouve encore aujourd'hui dans nombre d’armoiries épiscopales ou monastiques. L'amour maternel doit-il alors être frappé de déchéance? Le perroquet, le sansonnet, le corbeau, arrivent à prononcer des phrases distinctes et complètes. La parole ne sera-t-elle plus, en vertu de cela, qu'un pur mécanisme et la tribune un orgue de Barberie perfectionne, comme le singe dans l'homme, selon la decouverte d’une nouvelle école autorisée de haut ? Quel homme sense voudrait aller jusque-là ? Concluons donc à l'amiable que si quelques animaux peu nombreux se montrent fort rarement sensibles à un accord meélodieux, cela leur fait beaucoup d'honneur sans faire aucun tort à la musique.
Entraîné par ses habitudes logiques, M. de
Laprade arrive nécéssairement d’un point de
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départ exagéré à des applications exagérees dans l’ordre politique et historique.
Non, la musique n'est pas la complice natu relle du despotisme et le délassement corrupteur des peuples corrompus.
Deux grandes divisions séparent encore malheureusement les diverses parties du globe :
i] y a d’un côte le monde européen, c’est-à-dire le monde chrétien et civilisé; il y a de l’autre Je monde asiatique, c’est-à-dire les nations languissantes et énervées sous le double empire du despotisme et de la volupté. Si la musique est ce qu’on nous disait tout à l'heure, elle sera les délices et le triomphe de l'Orient, l'objet des mépris et de l’inaptitude du monde civilisé : eh bien! c’est précisement Le contraire de ce qui arrive, et M. de laprade nous en donne lui-mème une preuve piquante. « Un pacha d'Égypte ou un sultan de Constantinopie interrogé sur l'effet d'une symphonie, repon dit : «C'est très bien, mais c'était mieux aupa -
ravant, » Auparavant c'était la tintamarre Ces
PR TE ue "2. Es = se E me meme
instruments que l’on accordait dans l’orchesiré. » is
Comment se ferait-il donc que le pays des houris et des janissaires ne fût pas le paradis des musiciens, et comment se ferait-il que la terre de l'Évangile et de la liberté fûten même temps la patrie de la musique sacrée et de la musique héroïque, si l'instinct de la mélodie n’était pas en relation directe avec le cœur de l’homme plutôt qu'avec ses sens? et pour ne parler que de l’Europe, ainsi que l’a fait M. de Laprade, comment ne pas lui faire remarquer qu'il est aussi injuste pour l'Allemagne et pour l'Italie que pour la musique? Non, ce n'est point la partie somnolente des pays germains qui est le mieux douée pour la musique, c’est en particulier la Suisseet le Tyrol, c’est-à-dire les deux portions de l’Allemagne les plus libres, les plus énergiques et les plus pures. Non, ce n'est point la corruption de l'Italie qui est la cause ou l'effet de sa supériorité musicale,
il y aurait d’abord matière à contestation sur
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l'état vrai de l'Italie, la décadence y est certaine à quelques égards, mais c’est relativement à la splendeur de son passé; les Fiancés ne révèlent assurément pas une littérature avilie : les Z'spérances de l'Ilalie résumaient un noble programme qui eût sauvé la patrie de Manzoni, du comte Balbo et de César Cantü, si la France... Mais à quoi bon ce débat ? il ne serait opportun que dans le cas où la musique italienne daterait uniquement du dix -neuvième siècle : or nul ne voudrait le prétendre. Quelque juste éclat que jette le nom de Rossini sur la musique italienne, il n'était lui-même que le successeur de Pergolèse et de Cimarosa, qui comptaient à leur tour d'illustres ancêtres en remontant jusqu'à Palestrina ; et au temps de Palestrina, l'Italie, fertile en héros comme en libertés, confédérait ses républiques sous le drapeau d’un pape et sauvait l'Europe à Lépante de l'invasion et de la barbarie mu-— sulmanes. Quant à l'Angleterre, je crois qu’il y
a lieu de la récuser d’une manière générale en
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cette matière. Ce noble pays brille par l’éloquence politique, par le génie deslettres et des sciences, par la hardiesse et la persévérance qui fait mener à bien les grandes entreprises et porte haut la renommée d’une nation ; mais les arts proprement dits n’ont jamais trouvé là leur sol ou leur climat de prédilection. La musique n’y est pas seule en médiocrité ou en disgrâce, et la peinture, la sculpture n’y sont pas plus florissantes ou plus fecondes que la musique; sauf l'architecture, qui participe du caractère sérieux et religieux des Anglais, presque tout ce qu'on admire dans les galeries ou les théâtres lyriques de l'Angleterre est d'importation étrangère; galeries et théâtres attestent la richesse de son aristocratie et Ja supériorité de ses enchères plutôt que sa voca tion artistique.
Ce n’est pas moi qui ai voulu faire ainsi de la musique le corollaire inséparable du déve-
loppement historique ou politique sur nations;
“mais si nous devions vider le débat sur ce ter -
rain et poursuivre parallelement l’histoire de la musique et l’histoire de la civilisation, je ne craindrais pas le défi. Aisément on découvrirait que les peuples, les gouvernements, les institutions les plus fidèles au christianisme se montraient en même temps les plus favorables à la musique religieuse et populaire.
Est-ce qu'une siantique suite d'hommages ren-
dus, une si longue série de titres accumuiés
peuvent être pur effet du hasard, pur fluide élec- .
trique, pure nervosité? Non, mille fois non : il y a là un génie avec tous ses caractères, le
don de Dieu avant tout, puis l'étude, le dévoue-
ment, l'amour de son art, la passion, le culte. -
Cette puissance, cette force, sont-elles dans la musique, comme j'ai ose l’avancer, plus exclusivement morales que cette même puissance, ce même genie ne le sont dans la peinture, dans la sculpture et même dans la poésie ?
Ici je pourrais me réfugier derrière d'impo santes et, ce me semble, d’irrécusables auto -
rités. Comment croire que si la musique était
cet art sensuel, pervers et corrupteur, dont M. de Laprade évoque lespectre, la musique fût en même temps contemporaine des premières prières et interprète des premières adorations du genre humain ?
« Le très dévot roi David, dit le livre de l’Zmitation, fit faire diverses sortes d'instruments de musique ; il composa des psaumes et ordonna qu'ils fussent chantés avec allégresse, et, comblé de la grâce de l'Esprit -Saint, il les chanta aussi lui-même sur la harpe; il apprit aux enfants d'Israël à louer Dieu de tout leur cœur et à faire chaque jour un saint concert de leurs voix pourles bénir et pour publier les merveilles du Seigneur. »
Et sij'ouvre le livre des Psaumes, j'y trouve cet admirable récit et cette incomparable lamentation, incomparable témoignage aussi en faveur de la musique :
« Assis, mornes et immobiles, sur les bords du fleuve de Babylone, nous ne pouvons re-
tenir nos larmes au souvenir de Sion !
rte e L or
«Et noussuspendons nos lyres aux branches des saules ;
« C’est en vain que ceux qui nous gardent captifs veulent nous faire répéter nos cantiques sacrés ;
« C’est en vain que ceux qui nous ont arrachés à notre patrie nous disent : Chanteznous quelques-uns des cantiques de Sion !
« Comment pourrions-nous entonner le cantique du Seigneur sur une terre étrangère? »
Je pourrais peut-être m'arrêter là et demander avec une certaine confiance au chrétien s’il récuse l’austère cenobite cache sous l’immortel anonyme de l’Zmitation de Jésus- Christ; au poète s’il veut entrer en lutte avec le roi David etles sublimes concerts d'Israël. Mais je veux m'adresser aussi au prosateur et au père de famille. Voici donc les questions les plus humbles que je me permets de lui soumettre.
Une mère entre dans une bibliothèque et elle
dit à sa fille : « Vous pouvez disposer de tels ou
tels rayons ; mais vous ne toucherez pas sans moi à tels ou tels volumes, qui vous seraient nuisibles. » M. de Laprade s’en étonnerait-il ? lui-même conduirait-il indifféremment ses jeunes fils dans tel ou tel musée de peinture ou de sculpture ? Mais M. de Laprade comprendrait-il qu’on dît à la jeune fille ou au jeune homme le plus rigidement élevé : Voici des sonates et des symphonies, vous ouvrirez les unes, vous vous garderez de toucher aux autres:
celles-ci contiennent des œufs de cygne et celles-là des œufs de vipère. On interdira à de jeunes spectatrices un opéra à cause du drame ou du ballet. Mais que la partition soit transcrite tout entiere pour le piano ou pour un orchestre, c'est-à-dire rendue à l’état de pure musique, qui songera jamais à la proscrire ? Il y a une littérature, une peinture, une sculpture clandestines et qu’on est obligé quelquefois de déférer aux tribunaux. Imaginet-on une symphonie prohibée qui ne s'exécute-
rait qu'à huis clos et qu'on devrait traîner de -
vant la justice? Tout n’est-il pas jugé à cette seule pierre de touche ?
Je ferai même à ce propos une dernière concession à M. de Laprade. La musique a une faiblesse, et s’il l'exige, je dirai un défaut : comme beaucoup d’autres personnages de ce monde et
des plus distingués, la musique n’est pas assez
sévère dans le choix de ses compagnons, et elle
accepte avec trop peu de reserve des camaraderies compromettantes. Sans cette facilité de caractère, elle ne rencontrerait pas, j'en suis convaincu, les préjugés que je combats en ce moment ; personne n'aurait jamais songé à la faire descendre du piedestal où les âges reculés l'avaient élevée et l’honoraient sans partage, si elle n’en était descendue elle-même pour parcourir nos promenades et hanter nos lieux publics en compagnie suspecte. C'est un tort, je le confesse sans hésitation, c'est une faute de conduite, mais ce n'est point un vice de nature.
Lorsque M. de Laprade, relevant avec rai-
son les sommes immenses, on pourrait se servir
HOT AE S EE 47 re. ER GRR 7 SRE ce
d'un terme plus sévère, que l’on consacre au nouvel Opéra, appelle cet édifice le sanctuaire de la volupté et la cathédrale du matérialisme, il confond le délit des yeux avec le plaisir des oreilles, la danse et toute sa responsabilité avec la musique sans auxiliaire ni cortège. Le nouvel Opéra, je le crains, sera le temple de ceux . qui n’en ont pas d'autre ; il sera, d’abord, si l’on en juge par sa façade, le temple du mauvais goût; mais ce qu’il ne sera pas, c’est le temple exclusif de la musique telle que M. de Laprade lui-même l’envisage et la discute, la musique des grands maîtres, sous leur seule inspiration, la musique des grands or hestres dans leur sublime langage.
L’éloquent accusateur constate que la vogue excessive des cafés chantants, des concerts en plein vent, date du second empire, et il en tire une preuve flagrante de mutuelle sympathie.
On diten droit : post hoc, non propter hoc, quand, d'accord sur un fait, on n’est pas d’ac-
cord sur son origine. C'est aussi la fin de non-
recevoir que je crois pouvoir proposer ici. La profusion des sérénades coïncide, il est vrai, avec la suppression des libertés; mais comme la profusion des kiosques pour la vente des journaux, comme la multiplication des cabinets de lecture, des photographies, des vêtements tout faits, des voitures à tout prix età toute vitesse, c'est le développement d’un mouvement antérieur au second empire et même au premier, d’un mouvement qui résulte de la rencontre d’un certain nombre de découvertes mécaniques avec l'avènement de toutes les classes à l'éducation et à l'aisance, par conséquent à la participation de tout le monde aux goûts de l'imagination et du bien-être. C’est là un mouvement légitime vraiment progressif, qui ne s’est pas arrête depuis plusieurs siècles et qui ne s'arrêtera sans doute pas d’ici à longtemps.
L'application de la vapeur à l’industrie, l'in tervention des peuples dans leurs propres affaires, le suffrage universel, tout y a concouru
pêle-mêle ; la musique n’y figure ni plus ni
moins que tout le reste. Le régime actuel cependant n'échappe pas pour cela, selon moi, aux reproches que lui adresse M. de Laprade.
La captation des masses entrant dans tout césarisme préoccupe infiniment plus que la morale tout césarien, et qui dit captation dit bassesse
dans les moyens. Sous le règne de la liberté,
les hommes nourriraient de plus mâles ambi-
tions et donneraient à leurs pensées de plus mâles reflets. Mais la liberté se garderait de détruire ces instruments divers, si multiplies et si commodes de la vie plus facile, à meilleur marché, et des jouissances honnêtes mises à la portée de tous; un peu de superflu est pour tout le monde chose fort nécessaire. La presse, la
gravure, le théâtre, la chanson, seraient plus
noblement inspirés, mais n’en continueraient
pas moins leur propagation croissante. La liberté ferait avec désintéressement ce qui se fait sous le despotisme avec un calcul pervers; elle ferait par un amour sincère du bien public ce
qui se fait sans elle dans le but d’une exploitation
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