‹ Contre la musiqueChapitre 36 sur 56 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La musique a donc eu son rôle dans la civilisation primitive, dans l'éducation antique, mais comme auxiliaire de la’ poésie, de la parole. Nulle part, au berceau de l’humanité ou au berceau de l'enfant, elle n’a parlé toute seule, car si la musique est une langue, on m’accordera que c’est, de toutes les langues, la plus confuse pour l'intelligence, en admettant qu'elle

soit très claire pour le cœur et pour les sens,

Or, je persèvère dans l'erreur qui refuse au langage musical la clarté. J’ai cité dans la première partie de ce travail un critique allemand qui me semble démontrer par l'histoire que cette langue n'a pas non plus, dans le temps et dans l’espace, l'universalité que lui attribuent MM. de Falloux et Kreutzer.

Sur son degré de clarté, mes deux contradicteurs ne s'accordent pas : « Que la même mélodie, dit M. Kreutzer (je la suppose accompagnée d'une harmonie et d’un rythme), soit comprise à la fois par un public d'élite et par une foule réunie au hasard à Paris, à Londres, au Paraguay, comme l’affirme M. de Falloux, ceci je me permettrai de le nier résolument. 11 faut une éducation toute particulière de l’ouie pour apprécier la musique, de même que pour le peintre il faut une éducation de l’œil, pour la poésie une éducation de l'esprit: et l’éducation de l'oreille est ja plus longue, la plus pénible et la plus délicate de toutes. »

Je ne suis pas si exigeant que M. Kreutzer en

matiere de clarté; je ne parle pas de la clarté

esthétique, du jugement que l’on porte sur le

mérite d’une œuvre et de l'émotion légitime

qu'on en ressent. Je demande tout simplement que, lorsqu'une langue a parlé, on sache en gros

ce qu’elle a voulu dire et qu’on ne prenne päs

le oui pour le non et la pluie pour le soleil.

J'attribue ce genre de clarté à la sculpture et à la peinture : je ne saurais admettre avec M. de Falloux qu’elles laissent le plus souvent la foule indécise sur leur signification. Sur Jéur valeur et leur sens allégorique et histori que, je ne le nie point; sur leur sens pathétique et moral, cela est plus rare. Mais quant au fait

en lui-même, le plus ignare des paysans et le

plus grossier des sauvages ne peuvent douter

de sa nature, s'ils ont des yeux. Voici, je suppose, un tableau du sacrifice d'Abraham, une mort de César, un paysage, une bataille, une danse de bayadères. Le spectateur pourra parfaitement ignorer quel est ce vieillard qui

lève un couteau sur la gorge d’un enfant et

pourquoi il le fait, mais il saura très bien qu'il a sous les yeux un vieillard, un couteau et un enfant; il ne prendra pas le paysoge pour une scène d’assassinat, et Cromuwel devant le cercueul de Charles °°, malgré la bonne plaisanterie de Théophile Gauthier, pour un Paga nini ouvrant sa boîle à violon; pour cela

faire, il faudrait qu’il eût non seulement l’es- | prit inculte, mais la vue troublée.

Le défaut de clarté que j'attribue à la langue musicale, quand le sens de ses expressions ne nous est pas expliqué ou tout an moins indiqué par un autre langage, est essentiel et radical. Je vais jusqu'à dire que des esprits et des oreil les très cultivés, des amoureux de la musique, des musiciens eux-mêmes, peuvent se tromper sur la signification morale, non pas d’un morceau insignifiant, mais de la plus excellente symphonie. Ils peuvent, sur le sentiment qui anime ce morceau, n'être pas d'accordentre eux et avec eux-mêmes d’un jour à l’autre, suivant l’état de leurs nerfs. Devant un acte, même

CH ANUS dr

un sentiment, exprimées par la statuaire ou la peinture, le paysan le plus inculte ne risque pas de se tromper du tout au tout, comme l'esprit le plus raffiné devant le même sentiment exprimé par la musique.

C'est sans doute parce que je ne suis pas musicien que cette proposition me semble évidente par elle-même. Je voudrais qu'elle fût soumise à l'expérience, assuré que j'aurais alors gain de cause. Je rappelle à ce propos qu’un illustre écrivain !, ami très fervent de {a musique, nous fait la confession suivante. Il était appelé à entendre la symphonie héroïque oula symphonie pastorale de Beethoven, je ne sais plus laquelle des deux, mais il s’était mé-pris sur le programme; il arrivait convaincu qu'il allait écouter de l’héroïque, et c'était du pastoral, ou du pastoral et c'était de l’héroïque. Il écoute, je n’ai pas besoin de dire avec quelle

ravissement, avec quel travail de cette imagi--

1 Georges Sand, Lettres d'un voyageur.

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nation magnifique pour s'interpreter à ellemême les moindres intentions du maëstro, et il arrive à donner de la façon la plus précise et la plus émouvante un sens pastoral à la symphonie héroïque ou un sens héroïque à la symphonie pastorale. Combien y a-t-il, dans l’auditoire le plus élégant de Paris, d’intelligences musicales assez infaillibles pour n’être jamais tombées dans une erreur analogue? Je ne sais: mais j'affirme que je n’ai jamais entendu disserter sur la signification morale d’un morceau de musique sans qu’il se produisit un tel chaos d'opinions contradictoires que l’un déclarait voir très bien le Cercueil de Chärles T° là où l’autre touchait du doigt une enisse à violon.

J’en reste donc à ma thèse, que la musique, pour avoir une signification claire comme l’aurait une langue véritable, a besoin du secours des autres arts; qu’elle continue à parler aux sens et au cœur, mais qu’elle ne dit plus rien de net à l'esprit dès qu’elle s’est séparée de la poésie,

EFFET NERVEUX Ps à

Il me reste à faire amende honorable ou à persister sur deux points, les plus énormes, je

le reconnais, de mes opinions sur la musique.

-Je pourrais cependant les maintenir sans être

taxé d’inimitié pour un art qui me charme. En admettant ces deux points, Ia musique reste rait avec honneur à sa place parmi les arts, mais rien qu’à sa place, et de nos jours elle veut davantage.

J’ai osé écrireque la musique est un dissolvant, qu'elle est le plus sensuel de tous les arts. Je retire ces deux expressions, la premiere parce qu'elle serait fausse, prise dans son sens absolu; la seconde, quoique le mot sensuel ne veuille pas dire pervers et corrupteur. C’est très légitimement que l'homme a des sens et qu'il en use; seulement il ne doit pas leur permettre de dominer son esprit.

| L'art est en lui-même le contraire d’un dissolvant ; mais chacun des arts peut devenir un instrument de dissolution s’il s’écarte de son

véritable idéal; s’il se développe dans une li-

d | ee EFFET NERVEUX | 233

berté sans frein, empiétant sur les autres arts ets’affranchissant du contrôle de la politique et de la philosophie, à défaut de la religion. C’est ce qu'a fait de nos jours la musique.

Jecomprends que ce mot dissolvant accolé à la musique ait paru plus injuste et plus paradoxal que si je l'avais appliqué à un autre art L'architecture seule le repousserait avec plus de force encore comme une évidente absurdite. Mais il semble faux de prime abord quand on le dit de cet art auquel sont empruntés les mots de concert, d'accord, d'harmonie, tout ce qui indique un lien sympathique, un ordre légitime et bienfaisant. Aussi je me reproche d’avoir donné à croire que je qualifiais ainsi la musique, dans son essence et dans son exercice normal. Ce qui m'a révolte, c'est le spectacle des débordements de la musique contemporaine des excès auxquels cet art s’abandonne depuis qu’il est devenu parmi nous le plus recherché, le plus adulé, le plus populaire de tous les arts,

depuis qu'il a chassé la littérature des salons,

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