‹ Contre la musiqueChapitre 48 sur 56 · LA · texte numérisé non relu

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de lui cette illusion; elle n’a pas duré chez lui et chez la plupart d'entre nous. J'en connais au moins un dont l'illusion fut très courte et peu profonde, mais qui s’en accuse comme d’un gros péché contre l'histoire et le sens

commun.

Lamartine avait horreur de la Marseillaise

et de tout ce qui sentait la haine, le meurtre, même la juste guerre. Cest l'éternel honneur de sa politique et de son nom. Ce pacifique n’était pas ménager de sa propre vie; il l’exposait héroïquement pour son honneur et pour le salut de tous. Ce n’est pas contre le sinistre refrain du sang impur qu'eut à lutter sa grande voix. L’hymne de 93, comme nous l'avons dit, ne joua pas un grand rôle en 48. On ne chanta guère pendant les terribles batailles de Juin. Si quelques couplets se firent entendre du côté des honnêtes gens, c'était ce noble passage de

l'hymne des Girondins :

Mourir pour la patrie C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie!

Quant aux insurgés, tous les Parisiens d’a-lors se souviennent de les avoir ouis, tous les

soirs qui précédèrent l'explosion, hurler sur

l'air des Lampions à travers la ville : « Poléon,

nous l’aurons. » Ce fut leur principal chant

de guerre.

Revenons à la Marseillaise : on ne la savait

plus en 48 et les générations d'alors n'avaient

plus assez de poitrine pour la chanter. Que sera |

ce donc aujourd'hui ? Je me rappelle qu'un vieux Lyonnais de l’époque du siège, sagace observateur de l’effervescence populaire, ras surait chaque jour quelques salons effrayés du fameux refrain, moitié hurlé, moitié bégaye :

« Ne craignez rien, je l’ai entendu dans son

beau temps — celui de la guillottine — c'était

tout autre chose. Ces gens-ci ne la chantent pas pour tout de bon, vous pouvez dormir tranquilles. » En effet, la Marseillaise était prête à s'évanouir dans l'air de la reine Hortense. On ignore généralement quelesecond Empire

a été sur le point de ressusciter la Marseil -

MUSIQUE ET RÉv OL Un ONE ce laise. Le hasard nous a rendu ne d’un incident peu connu, mais très caractéristique. Nous rentrions à Paris au milieu de février ou de mars 1859. C'était peu de temps après ce | discours où l’homme de Sedan, prêt à se mettre

en guerre pour faire l'unité italienne, avait dit au Corps législatif : « Je n'ai de compte à rendre qu'à Dieu, à ma conscience et à la postérite. » Il avait ajouté quelques phrases sur les anciens partis pour mettre officiellement les familles des trèsnombreux officiers orléanistes ou légitimistes qui allaient se faire tuer pour Jui, sous la haute surveillance de la canaïlle des : faubourgs. Je venais de doubler le pavillon ouest de l'Institut. J'aperçus, dégorgeant à grands flots de la rue Bonaparte sur le quai Malaquais une longue bande mêlée de blouses blanches et de pantalons rouges, bras dessus, bras dessous: ils n’êtaient pas ivres comme ceux que j'ai : revus le 14 juillet de la présente année, où du

moihs ils l'étaient fort peu. Ils chantaient là

Marseillaise; tres faux comme toujours, mais

- * » eo ‘

ce PPS , :

Le

avec une certaine froideur. La cérémonie avait

un aspect quasi officiel. Les sergents de ville

Fe qui se trouvaient sur le quai observaient évi- | demment une consigne. Ils laissaient circuler les hurleurs débraillés beaucoup plus librement que je ne circulais moi-même. Je savais “ déjà que nous entreprenions une guerre révo-. ® lutionnaire et antifrançaise; si je l’avaisignoré ce défilé m'en aurait donné la démonstration. 1 Cet épisode ne se répêta pas ; les conservateurs, nombreux alors dansle partibonapartiste, firent | sans doute quelques représentations ; les géné- __ raux durenten faire au nom de la discipline, et | la Marseillaise rentra chez le costumier de Ja “ comédie impériale.

* Elle n'en sortit qu'au nom de la République; et ce n’était pas pour précéder ou accompagner

Ja victoire. L'admirable armée decent soixante-

Prussiens le 31 octobre 1870, soutint trois

treize mille hommes livrée par Bazaine aux - : . superbes batailles, Borny, Saint-Privat et Gra-

” velotte. On ne souvient pas assez qu'elle fut sur

le point de vaincre; elle aurait vaincu si le chef avait fait son devoir comme l’héroïque maréchal Canrobert. Ces troupes, les dernières troupes sérieuses qu'ait eues la France, la garde impériale qui fut digne de Malakof et de Magenta, ne chantèrent pas la Marseillaise.

Mais, pendant ce temps-là, on l’entendait glapir, grogner et beugler dans les rues de Paris : elle animait les futurs égorgeurs et incendiaires de la Commune. Il est probable que les zouaves de Charette ne la chantèrent pas à Patay; il est probable que le noble général d’Aurelles de Paladines ne la donna pas pour mot d'ordre à ses soldats le jour de la victoire de Coulmiers, la seule victoire de toute cette campagne. Il en fut puni par sa destitution contre-signée Freycinet, au nom du dictateur de l'incapacité.

Depuis la Commune,la Marseullaise s'est tue jusqu’à sa promotion légale à la dignité d'hymne officiel du gouvernement de M. Jules Grévy. Hélas, dans quel état l’ai- je retrouvée depuis

ce jour, soufflée sur les champs de revue par

les cuivres de M. le général Farre! Moi, vieil

admirateur musical de la Marseillaise, son

amoureux platonique (pourvu qu'elle reste

elle-même dans le platonisme). Moi qui m'accuse de l'avoir chantée très bien jadis, quand j'avais une voix, je l’écoutais, et j'étais cons terne. C'était un peu moins langoureux que l’air de la reine Hortense, mais bien moins alerte, marquant bien moins le pas que Vive HenrilIV. Je n'y comprenais plus rien : j'avais rèvé d’une femme forte aux puissantes mamelles, agile el marchant à grands pas comme la Liberté de mon ami Auguste Barbier ; je trouvais une vieille étriquée, efflanquée, édentée, pulmonique, boiteuse, au chef branlant, prête à s’affaisser sur le trottoir.

Évidemment la tradition de la Marseillaise est perdue; les exécutants et l'auditoire sont indifférents, quand ils ne sont pas hostiles. Ces pauvres musiciens de troupe ne jouaient qu'à demi-voix devant les soldats ahuris et les offi-

ciers dédaigneux. D'un corps de musique à l’au -

tre la tonalité, l’accent, l’allure, le caractère étaient différents; c’est ainsi que se marque l'unité d'opinion, l'unanimité du peuple français enfaveur du chant national.

Il y asans doute dans cette mauvaise exécution si generale de l'hymne officiel quelque manœuvre réactionnaire ; il importe de la dévoiler. Puisque le vent est aux dénonciations, je dénonce les chefs de musique des cent quarante-quatre régiments de ligne et des autres à M, le ministre de la guerre : qu’il les surveille et qu'on les réglemente ! la première mesure à prendre, c’est d'établir et de noter en conseil des ministres la version authentique, légale, officielle de la Marseillaise, hors de laquelle il n'y aura pas d'exécution autorisée, Elle sera transmise par ordre à toutes les musiques de régiments et sociétés musicales. Enfin, pour assurer désormais l’uniformité et l'unanimité du chaut dans toute la population, il devra être décrète que dans les écoles primaires, collèges,

lycées, au commencement de chaque classe, la

Marseillaise sera exécutée et remplacera le Veni, SancteSpiritus et le Sub tuum præsidium, comme le buste de la Marianne remplacera aux mêmes lieux le crucifix.

La nouvelle et solennelle inauguration de la Marseillaise a eu lieu le 14 juillet de cette année et les jours suivants. Nous ne savons pas sur quel mode et de quel accent elle a été dite à la grande revue par les musiques militaires. Mais on l’aentendue, mieux que cela, on l’a vue, on l’a sentie passer à cette occasion dans quel-ques-unes de nos grandes villes.C’était un beau spectacle à ravir la pensée, comme dit Hugo, et à raviver fortement le républicanisme des gens honnêtes. Des troupeaux de soldats soûls, debraillés, titubants, mêlés à des hurleurs civils encore plus ivres, à d’effrontés gamins, à

des filles décoiffées et ébouriffées, à des crapules de toutes sortes, gueulaient le sang impur non sans bousculer et meurtrir les passants. Il faut dire que l’effroi public était tempéré par la présence du Beau Nicolas qui devient déci-.

dément un personnage national. Sén chant alternait avec entrain, avec vigueur, avec une préponderance très marquée sur l'hymne de Rouget de Lisle. Si son intervention n'a pas rehaussé beaucoup lagrandeur de cette fête; en somme, elle a été heureuse.On n’a pas eu beaucoup de désordres à déplorer : à Paris, on n’a tué qu’un gardien de la paix, à Nîmes des ar tilleurs ont sabré un bon nombre de bourgeois inoffensifs, saccagé et dévasté deux ou trois cer cles conservateurs. Aïlleurs, d'ici et de là, on a rossé quelques prêtres et cassé les vitres de quelques couvents. C’est bien peu de chose auprès des anciens exploits de la Marseillaise à l’intérieur sous la première République. Décidément elle a vieilli; elle baisse, elle s’endort : je sais bien qu'elle pourrait à la rigueur se réveiller lerrible, comme le boulet de Béranger; mais ce n'est pas probable : terrible pour les Prussiens jamais ! terrible pour vous, pour moi, pour les honnêtes gens, c’est possible!

nous tàcherons, alors, de lui répondre autre-

Se en re.

ment que par le Beau Nicolas. En attendant elle clabaude sous les fenêtres des jésuites, des : capucins, des carmélites, des visitandines pour les empêcher de dormir. Triste destinée! ele FE enlevait autrefois les citadelies de nosennemis ! pe ‘# kb Aujourd'hui elle crochette les serrures de nos Se à maisons religieuses. C'est grand dommage, car Es - elle était faite pour mieux que cela, et je garde : un faible pour cette entraînante et vigoureuse 20 personne, elle aurait pu être, sinon Jeanne | d'Arc, au moins Charlotte Corday : elle est devenue Théroigne de Méricourt; elle devient 7-2 quelque chose de pire, une horrible vieille aux 4 doigts erochus qu'on n'oserait nommer qu'en # latin. |

2 | 2 Ne regardez pas et passez. 'AR

HS SERRE :

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