‹ Contre la musiqueChapitre 49 sur 56 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La

LES RECRÉATIONS MUSICALES

L'OPÉRA à us Nous avons dit, au début de ce livre, que la # A musique, arrivée depuis près d’un siècle à sa | ‘e __ plus haute perfection, exerçait de nos jours la en | prépondérance sur les autres arts, une sorie :# ; = de maîtrise que nous trouvions un peu tyranni- 4 7e que. Nous parlions de cette dictature avec un

certain esprit d'opposition. Revenons, d’abord,

sur un fait incontestable, la gloire, le charme,

it

De nine à dé.

la puissance irrésistible acquis à la muse de Mozart et de Beethoven par ces admirables génies, sans compter leurs émules et leurs disciples. Tous les arts avaient produit leurs chefs d'œuvre avant la musique. Parvenue la dernière au sommet, ayant aujourd'hui tant de merveilles à mettre en parallèle avec celles de la peinture, de la statuaire, de la poësie, il n’est pas étonnant quelle se soit emparée des imaginations et qu'elle exerce, depuis cinquante ans, l'empire de la mode. Cetattrait tout particulier de la musique qui se fait sentir surtout depuis 1830, au détriment des arts de l'esprit, ne saurait être nié. Les preuves surabondent; sans remonter jusqu’au dix-septième siècle pour démontrer combien la littérature tenait autrefois plus de place dans les goûts de la société polie et combien peu la musique lui en laisse dans les salons contemporains, allons droit au fait visible, universel qui témoigne de ce qui se passe non plus dans une classe, mais dans tonte

Ja nation, la musique règne souverainement au

en. f

théâtre. Il n’en était pas ainsi, même pendant les premières années de ce siècle; le théâtre français — et Dieu sait quelles pièces nouvelles s’y faisaient entendre ! — était encore le centre des esprits cultivés, le théâtre où l’em pereur conviait les autres souverains. C'estsous la Restauration que le théâtre italien et l'opéra ont commence à faire une victorieuse concur-

rence à notre premiere scène litteraire. Depuis

lors à Paris, dans les grandes villes, partout,

les théâtres lyriques se sont maltipliés, la mu-

sique a déborde; elle a chassé complétement des scènes de province le répertoire classique. Corneille, Racine, Molière lui-même, n’existeraient plus pour leurs habitués si, de temps en temps, le nom d’une actrice célèbre ou excentrique ne rappelait ces grands noms sur l'affiche. Nous avons essayé plus haut d'en montrer les suites pour la province: le théâtre littéraire est complètement supprime au profit des théâtres de musique. |

Mais c’est en plein Paris, sur ce grand champ

de bataille de toutes les influences, où tous les arts, toutes les doctrines, tous les partis, tous les hommes luttent pour la domination ou pour la vie, qu'il faut saisir le fait symbolique de l'avènement de l'art musical au pouvoir absolu. Au milieu des ruines innombrables failés par la Commune, en présence des Prussiens encore maîtres de notre territoire, avec une dette accrue de dix milliards, la République française s'est précipitée dans l’achèvement de l'Opéra commencé par l'Empire. Ce n’est pas ici le lieu de discuter toutes les explications qu'on a données de cette précipitation. Reste ceci : le monument le plus riche, le plus coûteux, le plus considérable de toute façon qui ait été entrepris depuis soixante ans a eu la musique pour prétexte. J'ai appeléailleurs ce monument la cathédrale du matérialisme, et j'en demande pardon à la musique, car si elle est coupable de cette” prodigalité, elle en est aussi victime. Certes, si j'étais, comme on l’a dit, un ennemi de la mu-

sique, si je n'adorais pas cette muse charmante

et divine à l’égal des autres, si je nourrissais quelques projets envieux et sournois contre elle, si je conspirais pour sa décadence, j’applaudirais des deux mains à cette grande bàtisse; elle est bien,comme je l’aidit, la cathédrale du matérialisme, mais elle n’est pas le temple de la musique, elle est son tombeau ; je suis convaincu que tous les vrais musiciens pleurent avec moi devant ce sépulcre.

Il faut sans doute que la musique, comme tous les autres arts, soit commodémentet agréablement logée. Un peu de luxe n’y messied pas: pour jouir pleinement de l’œuvre du maître, les auditeurs ne doivent être choqués dans au— cun de leurs sens, Il faut que la salle soit claire, harmonieuse à l’œil et les fauteuils bien rembourrés. Quant aux splendeurs de la scène elle-même et de la mise en scène, tout ce qu'on lui donne d’exagéré est dté à la musique. Mozart et Gluck, Rossini et Bellini n'avaient pas besoin pour nous charmer de ces décorations

fantastiques et n’amenaient pas sur Les planches

! +! F2 LÉS RÉGRÉATIONS MUSIGALES : 287.

des populations entières d'hommes et d’ani-

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maux ; il faut laisser tout cela au cirque Fran- À coni et aux théâtres du boulevard. MM. Halévy. 4 et Meyerbeer étaient sans doute des compositeurs éminents, mais en se prêtant les premiers à cette invasion de la scène lyrique par les exhibitions très coûteuses et très puériles qui Mes se mêlent aujourd’hui à l'opéra, ils ontprouvé

qu'ils étaient plus soucieux de faire de la re -

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clame et des recettes que de nous donner le ve-

ritable plaisir musical. Ils ont mérité le mot

cruel de Rossini que tout le monde sait.

En vérité, les cent millions qu'a coûtés le

nouvel Opéra vont été dépensés au détriment de

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la musique. Ce n’est pas à la musique, il faut le dire, que songeaient par dessus tout les inventeurs et les continuateurs de ce grand ouvrage. Nous n’entrerons pas à ce sujet dans Ja 3 politique et dans Ja morale. Il est bon cepen- ds. dant de prémunir, puisque l'occasion s’en présente, la vanité française contre ce besoin de

briller dans les choses futiles qui nous fait dire

et commettre tant de sottises et nous fait tenir en médiocre estime par les étrangers sérieux. Il n’y a pas de quoi être très fiers d’être proclamés les arbitres de la mode, surtout en ce moment. Le second Empire a voulu faire de Pa ris le sanctuaire des plaisirs peu delicats : il a

reussi. Paris est devenue le rendez -vous de

toutes Les oisivetes, de tous les gaspillages et de

toutes les corruptions. M. Haussmann consta -

tait dejà qu'il n’y avait plus de Parisiens dans Paris, à peine des Français, mais toute une population cosmopolite. La République n’a pas repudie cette gloire pour notre capitale; l'Opera a

ete construit à l'usage de tout ce monde inter-

lope, mais non pas à celui des fidèles de la mu-

sique. Qu'il y ait dans cet édifice des merveilles de peinture, de sculpture, de dorure, d’orne-

mentation, de décorations et de machines de tout

genre, même d'architecture, il ne nous appar -

tient pas de le contester; qu'il soit très propice

à la voix, même à l'orchestre, c'est ce que nient

- une foule de gens très compétents. Quel est donc

son principal, son véritable usage ? Nous ne le dirons pas, mais certainement ce n’est pas le service de la musique.

Ainsi, le palais le plus apparent, le plus somptueux, le plus soigneusement et le plus magnifiquement décoré, le plus dispendieux qui ait été construit de nos jours a eu pour prétexte l’art musical. Il s’est élevé au centre de Paris comme un éclatant hommage rendu à cette muse qui a toutes nos prédilections depuis cinquante ans.

Il semblait témoigner non pas seulement de la faveur du public, mais d’un accroissement, d’un progrès certain, d'un empire durable de l’art sublime de Gluck et de Mozart. En prenant possession de cette splendide demeure, la musique saisissait en apparence le sceptre, la domination, l’hégémonie des autres arts. Hélas ! triste preuve de l'infirmité de tous les empires absolus et du terrible voisinage de la perfec tion et de la décadence, des triomphes et des

chutes ! La chaste Muse, la plus chaste de tou-

tes les muses, s’il faut en croire ses adorateurs, a pu s’imaginer qu'elle entrait enfin dans un sanctuaire digne d'elle... elle tombait dans un coupe-gorge et peut-être pis. Pauvre Muse, que d’humiliantes concurrences elle y trouve au lieu de la souveraineté ! Nous plaignons du fond du cœur les maitres sérieusement épris de leur art qui devront se faire entendre et juger en un lieu qui comporte, qui engendre, qui commande tant et de pareilles distractions.

Rossini lui-même, si insouciant, si peu sévère, mais amoureux de son art et pénétré de son génie, renoncerait à cette lutte. Il en rirait peut-être avec son aimable et piquante ironie ; mais, au fond, il sentirait tristement que la vraie musique est finie.

J'aimerais à voir, sur la plus haute coupole de l'Opéra, un poète--prophète, entouré de ses disciples et leur montrant d’un geste souverain le Paris nouveau qui s’agite au pied de sa nouvelle cathédrale. Après l'énumération, la pein-

ture saisissante et vertigineuse de tous les ele-

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